SCÈNE V
îorfcl
LEBARDIN, SUZANNE
Suzanne sonne. Parait une femme de chambre. LA FEMME DE CHAMBRE. Je débar-
\.-.33-o, madame?
SUZANNE. — Oui... oui... {La bonne emporte les tasses. — Lebardin et Suzanne restent un certain temps sans se parler. — Lebardin se propiène méhrncoliquement de long en large. Pourquoi ne fumez-vous pas une petite cigarette, mon ami? Je sais qu'après dîner vous .aimes fumer une petite cigarette.
LEBARDIN. — Vous êtes trop aimable.
suzannt:. — Un verre de chartreuse?
LEBARDIN. ■ — Merci, je veux bien.
SUZANNE. — Jaune ou verte?
LEBARDIN, refit ch issant . — Verte.
SUZANNE. — Voici. Et alors?...
LEBARDIN, pendant que Suzanne verse.
— Suzanne?
SUZANNE. — Mon ami?
LEBARDIN. — EcOUtCZ-moi ?. ..
SUZANNE. — Je vous écoute, mon ami, ie vous écoute.
LEB.^RDIN. — Il y a deux mois, juste aujourd'hui, il y a deux mois, dans le bureau de poste, je vous ai dit : « Réfléchissez ! » Quelque temps après, un beau soir, au moment oii je m'y attendais le moins, vous m'avez dit tout d'un coup à travers le guichet : « Je suis décidée. » Vous -cous le rappelez, n'est-ce pas, vous vous le rappelez?...
SUZANNE. — Je me le rappelle... C'était •e jour oii M. le vicomte de Samblin venait de se marier.
LEBARDIN. — Parfaitement.
SUZANNE. — C'était le jour où il venait d'épouser M"" veuve Lureau.
LEB*UDiN. — C est cela.
SUZANNE. — M""' veuve Lureau, mon amie d'enfance. Je les ai vus tous les deux aller à l'église dans une superbe calèche...
LEBARDIN. — Oui.
SUZANNE. Ils ont même passé devant le bureau de poète. Je les ai vus ensuite revenir de l'église. (Soupirant.) Et ils ont paesc encore devant le bureau de poste.
LEBARDIN — Oui, en effet. Mais quel rappoit a"ec?...
SUZANNE. ■ — Ça n'a aucun rapport avec... absolument aucun rapport. Et le soir de ce jour-là, à travei-s le guichet, le deuxième guichet à gauche en entrant, je vous ai dit : « Je suis décidée. » Je m'en souviens comme si j'y étais.
LEBARDIN. — Bou... Je me suis donc empressé de vous installer, avec quelle joie, avec quel bonheur...
SUZANNE. — Et vous Ics avez revus, naturellement?
LEBARDIN. Qui 1
SUZANNE. — M. le vicomte et M™" la vicomtesse ?
LEBARDIN. — Je les ai revus souvent...
Je charge donc Pagenel de...
SUZANNE. — Ils sont hcurcux en ménage, j'espère?
LEBARDIN. — Très lieureux, du moins je le suppose... Pagenel accepte, va à Paris... Et vous... alors...
SUZANNE. — Moi, alors, je demande à l'inspecteur un petit congé pour affaires de famille... Il me l'accorde. Je laisse Riri au bureau... et je pars m'installer
LEBARDIN, Continuant. — Et hier soir...
SUZANNE. — Et hier soir vous arriviez par le train de onze heures... Je le sais bien, mon ami, je le sais bien.
LEBARDIN. — Laissez-moi achever.
Quand j'aurai fini, vous verrez comme la situation sera nette. Hier soir donc, j'arrive à la gave d'Orléans. Vous m'attendiez. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle délicieuse surprise c'a été pour moi de vous trouver à la gare. Nous prenons un fiacre, — ne riez pas, je vous prie, ne riez pas. — Nous prenons un fiacre et je donne votre adresse au cocher. Dans le fiacre j'essaye de vous embrasser. Vous me dites, avec une certaine indignation : 0 Oh ! mon ami, dans un fiacre ! » Je n'insiste pas, parce que je pensais : a Nous n'y serons pas toujours dans le fiacre ! » Nous arrivons à votre pox'te, nous descendons, je sonne, et alors vous me murmurez à l'oreille : « Si vous étiez bien gentil, vous ne savez pas ce que vous feriez? Vous iriez à l'hôtel, parce que ce soir je tombe de sommeil. »
SUZANNE. — C'était vrai, je tombais de sommeil, pfxsitivement.
LEBARDIN. -Je continue à ne pas insister.
SUZANNE. — Vous avcz été charmant, je n'oublierai jamais ça.
Delphine — J'adore la
/CHARTREUSE .. t-T VOUS t"
LEBARDiN. — Moi non plus. Je vais donc au Grand-Hôtel, je passe une très mauvaise nuit. Je ne vous reproche rien. Enfin, ce matin, je reçois un petit bleu de vous, m'invitant à déjeuner. J'accours.
Nous déjeunons. Après déjeuner, vous manifestez le désir d'aller faire quelques emplettes dans des magasins. Nous ne restons pas une minute en tête à tête. Ensuite, vous me demandez d'inviter Pagenel et sa bonne amie à dîner.
SUZANNE — M Pagenel a été parfait dans cette circonstance, c'était bien le moins... Ne dirait -on pas que tout cela est extraordinaire ?
LEE.VRDIK. — Mais si ! . . . Voilà où est votre erreur, justement. C'est extraordinaire. Vous ne pouvez même pas vous rendre compte à quel point ça l'est. Oui, oui, je sais bien qu'à Pressigny je vous ai promis de... de... Mais quand vous connaîtrez la vie davantage, vous saurez qu on fait des promesses dans certains cas, mais que ces promesses, il est convenu, il est tacitement convenu qu'on ne les tiendra pas. Mais oui. que voulez-vous que je vous dise? C'est comme ça! Lors qu'un homme et une femme se trouvent dans la situation où nous somroœ, il y a un vieil usage, un usage remontant à la plus haute antiquité qui exige que la femme... que la femme... fasse... des concessions... montre . de la bonne volonté... Mais oui.. Ça a toujours été comme ça, je vous assure. Alors, voilà, moi, maintenant moi .. comme je suis obligé de rentrer demain matin à Pressignv et que je ne pourrai pas revenir avant longtemps peut-être... Je vous demande si vous exigez que j'aille encore... que j'aille encore à l'hôtel cette nuit. J'ajoute... j'ajoute qu'en vous . demandant cela, je vous demande une chose qui n'est pas extravagante. Et si des gens nous écoutaient, je vous jure qu'ils seraient de mon avis et qu'ils trouveraient comme moi que c'est une chose toute naturelle que je vous demande.
SUZANNE. — Voyons, ne froncez pas les sourcils, ne vous fâchez pas..,
LEBARDiN. — Remarquez de plus que Pagenel est convaincu que nous... et Delphine aussi... ils ne peuvent pas ne pas être convaincus...
SUZANNE. — Eh bien ! votre amourpropre est sain et sauf.
LEBARDiN. — Evidemment... mais il n'y a que l'amour-propre... Je vous
adore, moi. vous ne tenez pas compte de ça, je vous adore.
SUZANNE — Eh bien ! oui là, vous avez raison... Je vous demande pardon, il ne faut pas m'en vouloir, oui. je vous demande pardon. Tenez, venez vous asseoir là, près de moi. Il faut me pardonner. Oui, c'est vrai, j'ai l'air de ne pas bien me conduire avec vous, mais j'ai des excuses. Quand vous m'avez fait cette proposition, je ne vous connaissais pas, vous m'étiez même plutôt antipathique, j'aime autant vous le dire. Et comme j'avais des raisons de ne pas rester à Pressigny, comme à ce moment-là j'avais de mon métier par-dessus la tête, je pensais : essayons toujours, faisons cette expérience, nous verrons après; qu'est-ce que je ris que? Je ne m'occupais pas de vous; je vous prenais pour un monsieur quelconque, qui veut avoir une maîtresse, et ce qui pouvait vous arriver m'était bien égal. Mais aujourd'hui, vous m'avez écrit des lettres très jolies, très délicates, nous avons causé ensemble et je regrette ce que j'ai fait... Je regrette de vous avoir entraîné dans cette aventure, parce que, voyez-vous, j'ai bien réfléchi. J'ai une grande sympathie pour vous... beaucoup d'affection. Je sens que nous deviendrons de bons camarades, biais pour le reste je ne pourrais pas.
LEBARDIN, se levant hrusquement. — La même phrase que Louisette ! La même !
SUZANNE. — Louisette?
LEBARDIN. — Vous ne pouvez pas comprendre... Il n'y a que moi!... Allons!
Allons! cette fois-ci, ça y est bien! C'est entendu, c'est convenu ! Chaque fois que je serai amoureux d'une femme, ça sera la même chose ! Ça m'est arrivé à vingt ans, ça m'arrive encore à quarante-cinq, ça m'est arrivé une fois dans l'intervalle, je ne l'ai dit à personne ! Je le sais maintenant : il n'y, a rien à faire!... Si, il y a quelque chose à faire ! Il y a à faire la noce, et ça ne va pas traîner ! et ce sera de votre faute.
SUZANNE. — Vous avcz l'intention de faire la noce?
LEBARDIN. — Parfaitement!
SUZANNE. — Il ne faut pas, monsieur Lebardin, il ne faut pas. Les gens comme vous ne doivent pas faire la noce, ça ne leur réussira jamais. C'est bon pour votre ami, M. Pagenel, cette vie-là... Mais vous, vous finiriez par devenir amou-
reux de quelque méchante petite femme qui voue en ferait voir de toutes les couleurs. Rentrez chez vous, monsieur Lebardin, pendant que moi je rentrerai dans l'administration des postes. C'est ce que nous avons de mieux à faire tous lee deux.
LEBARDIN. — Jamaifi de la vie, vous entendez, jamaie de la vie!
SUZANNE. — Vous allez me jurer que vous rentrerez chez vous demain matin.
LEBARDIN. — Non.
SUZANNE. — Vous allez me le jurer, si vous avez un peu d'amitié pour moi. Et si vous me le jurez, je vous embrasserai tout de suite pour la peine.
LEBARDIN. — • Vous m'cmbrassercz ?
SUZANNE — Sur les deux joues.
LEBARDIN. — Et moi je vous embrasserai aussi ?
SUZANNE — Vous m'embrasserez aussi.
LEBARDIN. — Alors, que voulez-vous, je jure.
SUZANNE. — Bien. Et moi...
£lle letnbrasse tranchemenc sur les deux joues. Parait Pagenel par la baie.