‹ La petite fonctionnaire; comédie en trois actesChapitre 6 sur 136 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

faire ta partie de billard tous les dimanches avec moi et le docteur?

LEBARDIN

Tout juste.

PAGEXEL

Quand tu es au courant de tous les petits potins de Pressigny-sur-Loire, notre belle cité, il ne te manque plus rien ? Ta curiosité est satisfaite?

LEBARDIN, avec amertume.

Qu'est-ce qu'un homme peut souhaiter de plus? Justement Pressigny, cette année, est en pleine effervescence. On n"a pas une minute à soi. Est-ce que Madame Lureau, qui est veuve depuis deux ans, va épouser le vicomte de Samblin, qui ainsi se mésallierait? ou bien va-t-elle préférer le jeune docteur Henri Bigois? C'est palpitant. Est-ce qu'on va enfin changer la receveuse des postes, la mère Broquet, qui est complètement sourde et qui,

d'ailleurs, n'est jamais à son bureau? Et combien d'autres histoires du plus haut intérêt! On a une émotion tous les jours, on a la fièvre... Quelle existence... mon ami, quelle existence admirable nous avons, au contraire ! De quoi te plains-tu?

PAGENEL

Tranchons le mot : tu t'ennuies follement!

LEBARDIN, changeant de ton.

Tu peux le dire que je m'ennuie... Je m'ennuie d'une façon tellement exceptionnelle que ça devient presque une distraction.

PAGENEL

Secoue-toi, morbleu!

LEB.ARDl>:

Que veux-tu que je fasse? La noce, comme toi! Ça ne m'amuserait pas. I/idéede tromper ma femme avec des cocottes me répugne ab-

solument!... Je n'ai jamais aimé les cocottes, d'ailleurs.

PAGENEL

Raison de plus pour commencer.

LEBARDIN

Non, je préfère jouer au billard. Décidément, allons jouer au billard.

PAGENEL

Te rappelles-tu l'époque oij nous songions à devenir des maîtres du barreau en faisant notre droit à Paris?

LEBARDIN

Et nous nous sommes résignés à être de grands propriétaires fonciers à Pressigny-sur- Loire.

PAGENEL

C'est plus sûr. N'importe, nous avons fait en ce temps-là quelques joyeuses débauches!

(Riant.) Ah! ah! et Louisette, te rappelles-tu Louisette?

LEBARDIN

Tais-toi, je t'en prie. Ne me parle jamais de Louisette !

PAGENEL

Ah! ah! je ne peux pas m'empêcher de rire. Etais-tu assez pincé ?

LEBARDIN

Je t'en supplie, ne m'en parle plus... tu as cotte manie... -

PAGENEL

Après vingt ans!...

LEBARDIN

Oui, après vingt ans, je ne peux pas penser à cette histoire-là sans être agacé, presque furieux. Ah! la satanée petite IVnime... Kilo était modiste, boulevard Saint-Michel.

Page 1