‹ La "Petite Hermine" de Jacques Cartier, et diverses monographies historiquesChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MAIS continuons à étudier le rapport de la Commission.

Aux pièces de bois de l'envoi se trouvait mêlée une espèce de mousse laquelle, d'après la Commission, pouvait avoir servi au calfatage du vaisseau. La Commission fait observer que ce procédé n'avait pas été oublié dans le port de Saint-Malo, sans ajouter s'il était tombé en désuétude, et depuis quelle époque. Cette mousse n'a donc aucune portée au point de vue archéologique.

La Commission ajoute une dernière observation qui n'est pas la moins intéressante. «Aux observations, dit-elle, faites sur les lieux par le capitaine Cyr et le constructeur Robitaille, qui donnèrent à cette constniction beaucoup d'élancement, la Commission pense devoir ajouter

que, d'après la figure des pièces, varangue, genou, gabard, vaigre et bordage, le fond du navire devait être plat et en forme de sole, et que, par l'échantillon des dites pièces, il pouvait jauger 60 tonneaux. »

Des vaisseaux plats il y en a eu de tout temps en France, et il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'au 16® siècle pour en retracer. Mais ces vaisseaux ne servaient d'ordinaire qu'à la petite navigation comme celle du cabotage. Ainsi les gabares ou navires des côtes maritimes étaient les vaisseaux à fond plat ; le clinqiiart, d'origine suédoise, était un bateau plat. A quel genre de construction appartenait la Petite- Hermine? Je l'ignore, mais il me parait peu probable que Jacques Cartier, tout hardi qu'il fut, ait risqué de franchir l'océan sur un navire à fond plat. L'intrépidité n'exclut pas la prudence, et les navigateurs français étaient généralement prudents, surtout quand ils voguaient vers l'inconnu. Si le témoignage de la Commission sur ce point est exact (et nous n'avons aucune raison de croire le contraire) nous pouvons affirmer, sans qu'il soit besoin d'autres preuves, que cette carcasse de vaisseau n'appartenait pas à la Petite Hermine.

Je ne m'arrêterai pas à étudier la question du

tonnage, évalué à 60 tonneaux par les commissaires-archéologues, s'appuyant sur les données de MM. Cyr et Robitaille ; mais il me sera bien permis d'exprimer mon profond étonnement de voir combien il a fallu de science pour établir le jaugeage d'un vaisseau, à l'aide seulement de cinq ou six pieds de bois de sa charpente, quand, de nos jours, il faut des mesurages précis d'un bout à l'autre du navire, et de haut en bas. Les archéologues de Québec n'avaient pu les instruire sur ce détail si important, car il fut reconnu que le navire n'avait ni proue ni poupe quand il fut tiré de la vase du ruisseau. M. Amable Berthelot écrivait en 1844: "Lorsque l'année dernière on découvrit la Petite Hermine, on ne trouva que la partie de la poupe ou supposée telle qui fut un peu hors de terre, parce qu'elle était du côté de la rivière Saint-Charles (car d'ailleurs elle était méconnaissable par la quantité de bois qui en avait été enlevée) ; l'autre extrémité, supposée la proue, était couverte de quelques pieds de terre. » Ce ne fut donc que sur des données approximatives que les Commissaires malouins parvinrent à établir la capacité de la prétendue Petite Hermine.

L'examen de la Commission terminé, quelles devaient être ses conclusions? Pour ceux qui

auront lu son rapport, il serait tout naturel de les fomiuler comme suit :

i*^ Les pièces en fer, étant de même forme que celles qui sont encore employées de nos jours dans la construction navale;

2" Ces mêmes pièces étant dans un parfait état de conserv^ation ;

3° Les bois, bien conservés en général, ne pouvant servir de preuve pour établir l'antiquité d'un vaisseau;

4° Les galets, quoique ressemblant à ceux de nos grèves bretonnes, pouvant avoir été employés comme lest au 17" et au 18^ siècle tout aussi facilement qu'au 16® siècle;

5° Le navire était à fond plat. Nous sommes d'opinion qu'il serait imprudent de fixer une époque ou une date plutôt qu'une autre pour établir l'âge de ce vaisseau. Nous déclarons, en outre, que rien n'indique qu'elle remonte à Jacques Cartier ni à une époque rapprochée de la sienne. Cependant il est très probable que ce vaisseau a été construit en France. »

N'est-ce pas que cette conclusion eîit été logique, et réellement basée sur les constatations qui venaient d'être faites? Au lieu de cela, la Commission ne conclut pas du tout, elle se borne à émettre un vœu qui dénote un grand fond de

patriotisme, et disons-le aussi, beaucoup de déférence envers les Ouébecquois. Ce vœu le voici :

« Les membres de la Commission avant de se séparer, émettent le vœu que M. le Maire de Saint-Malo veuille bien assigner un local spécial pour le placement de ces précieux débris échappés à l'oubli des temps après plus de trois siècles d'abandon, etc. »

Après avoir déclaré que les pièces en fer soumises à son examen, sont de même forme que celles de la construction navale contemporaine.

Après avoir exprimé son étonnement de leur bon état de conserv^ation ; indice d'une fabrication plutôt récente qu'ancienne.

Après avoir tout simplement fait la constatation que les bois de la coque sont de telle nature ou apparence, sans même ajouter s'ils ont pu parvenir des forêts de la France.

Enfin après avoir déclaré que ce vaisseau devait être plat :

La Commission demande à réunir tous ces objets auxquelles elle est impuissante à attribuer un âge quelconque, pour en ériger une sorte de monument à la mémoire de Jacques Cartier.

Il ne valait donc pas la peine de soumettre

chacune des pièces à un examen aussi minutieux, puisque l'on devait arriver fatalement à une conclusion toute prévue d'avance et contenue en germe dans le discours de M. Cunat.

En présence des matériaux soumis à l'étude de la Commission, n'est-on pas justifiable de se demander si ]\OI. les archéologues auraient pu porter un jugement, je ne dirai pas impartial, mais conforme aux données de la science si complexe des monuments et des arts antiques. IMême aujourd'hui, malgré les progrès de l'archéologie navale depuis cinquante ans, il serait téméraire de vouloir établir une différence tranchée entre une courbe du i6^ siècle et une autre du 17^. Les changements de conformation de cette pièce de charpente ne furent jamais assez prononcés pour permettre de fixer un âge qui dépasse l'approximation. Aussi les antiquaires français se sont bien donné garde de compromettre leur science en abordant un terrain où il leur eût été si facile de s'égarer. Supposons qu'après avoir tout bien pesé, ils eussent déclaré que ces restes de navire appartenaient à l'époque où Jacques Cartier voyageait de France au Canada, est-ce que nous ne pourrions pas leur faire cette objection: Vous dites, ]\I]\I. que ce navire était contemporain

de votre compatriote, mais vous ne pouvez pas ignorer (jr.'un vaisseau, surtout s'il est construit en ciiêne, peut facilement durer cinquante ans? Quel âge pouvait avoir la Petite Hermine l'année de son abandon dans l'estuaire du ruisseau Lairet? Elle devait n'être plus jeune, puisque le grand navigateur préféra ramener avec lui en France V Emérillon gui jaugeait 20 tonneaux de moins. Il est avéré que la vieillesse pour certains vaisseaux équivalait de 40 à 50 ans, et même 60. Ainsi la Salamandre qui avait fait le voyage des terres neuves en 1579, portait Pontgravé lorsqu'il vint à Québec en 1621, c'est-àdire quarante deux ans plus tard. Le Don-de- Dicii qui transporta Chauvin à Tadoussac en 1600, Champlain à Québec en 1608. faisait encore la traversée de l'Atlantique en 1629. Et quand Chauvin en devint l'acquéreur en 1599, le Don-de-Dieu n'était pas neuf.

A cette époque reculée la construction navale ne se transformait que très insensiblement. Il y avait des galions du temps de Champlain de même que du vivant de Cartier. S'ils différaient, c'était plutôt par les dimensions que par la forme. Ainsi peut-on dire des vaisseaux fran çais en général, surtout de ceux qui venaient aux terres neuves et dans le fleuve Saint-Lau-

rent, de construction normande et bretonne pour la plupart, bateaux de pêche ou de traite, de faible tonnage généralement. Les seuls vaisseaux marchands pouvaient atteindre un tonnage de 400 tonneaux, mais ceux-là étaient la grande exception, car la moyenne ne dépassait guère 100 tonneaux de mer, ou 2,000 livres à 16 onces la livre. Ces navires marchands avaient en même temps des allures guerrières : tout navire était plus ou moins corsaire. Jacques Cartier n'est-il pas appelé souvent le Corsaire Malouinf

Je crois donc que la Petite-Hermine, négligée par Cartier, pouvait remonter au quinzième siècle, et que les vaisseaux du temps de Champlain, pour une raison du même ordre, remontaient à la dernière moitié du XVP siècle, c'està-dire à une époque assez rapprochée de celle de l'illustre malouin. D'où il suit que les vaisseaux qui sillonnaient les mers atlantiques au début de la colonie, vers 1608, participaient à la fois dans leur construction du caractère des deux siècles. Le même raisonnement peut s'appliquer à toutes et à chacune des époques qui suivirent. Voilà pourquoi les archéologues français n'auraient pu porter un jugement catégorique sans s'exposer à la censure.

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