CHAPITRE I
AFIN de bien comprendre notre sujet, remontons au temps de Jacques Cartier.
Quand le Découvreur du Canada vint à Québec ou le Stadaconé d'alors, il y arriva le 14 septembre 1535, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, et il donna à la rivière où il mit deux de ses vaisseaux à sauvetc le nom de Sainte-Croix \ Ces deux vaisseaux s'appelaient la Grande-Hermine et la Petite-Hermine. Le troisième, appelé Bmerillon, était resté en rade, à l'entrée de la rivière Sainte-Croix, parce qu'il voulait l'utiliser sans retard pour rem.onter le
1. Les Eécollets l'appelèrent plus tard Saint-Charles, en l'honneur de leur puissant protecteur Charles des Boues, grand vicaire de Pontoise. C'est le Cahir Coubat, ainsi appelé par les sauvages d'alors à raison de ses nombreux méandres.
fleuve jusqu'à Hochelaga ou Montréal. La Grande-Hermine jaugeait 120 tonneaux, la Petite-Hermine 60, et VBuicrillon 40. A son retour d'Hochelaga, le 1 1 octobre, Cartier réunit ses trois navires clans un même endroit, tout à côté d'un petit fort de bois que ses marins avaient construit durant son absence. Cartier avait déjà compris qu'il devait se protéger contre les sauvages qui l'entouraient de toutes parts. Cinq bourgades s'offraient aux regards. D'abord Stadaconé, sur le versant septentrional du promontoire de Québec; Stadin, tout près de ses vaisseaux, vraisemblablement sur la rive gauche de la rivière Saint- Charles, de l'autre côté du ruisseau Saint- Michel ; et puis Tailla, Sternatam et Ajoaste sur les hauteurs de Beauport, depuis le Saut Montmorency en allant vers la rivière de Beauport.
L'hiver de 1535-36 fut terrible pour les Français. Vingt-cinq moururent du scorbut, et la plupart des survivants en furent atteints. Cartier eut à lutter en même temps contre les ruses des sauvages de Stadaconé. Aussi quand le mouvement des glaces permit aux vaisseaux de prendre la mer, Cartier n'eut rien de plus pressé que de déguerpir, laissant par derrière
lui tout ce qui était inutile de ramener en France. C'est ainsi qu'il résolut d'abandonner la Petite-Hermine. La raison qu'il apporte luimême de cet abandon, se trouve au Chapitre XIX* du Brief Récit ou Relation de son deuxième voyage au Canada. « X'ous étions, dit-il, si affaiblis, tant de maladies que de nos gens morts, qu'il nous a fallu laisser un de nos navires au dit lieu de Sainte-Croix. »
Dans le même chapitre, Cartier ajoute qu'il avait abandonné ce vaisseau aux sauvages de Stadin, pour leur permettre d'en extraire les vieux clous et tout ce qui s'appelle ferrailles. Il avait, sans doute, donné la préférence aux gens de Stadin, parce qu'ils s'étaient montrés plus amis des Français que ceux de Stadaconé, ceuxci moins bien disposés et aussi cantonnés à une plus grande distance du fort de Jacques-Cartier.
Si Cartier connaissait l'avidité des sauvages pour les clous, c'est qu'il avait été à même d'en faire l'expérience, et il crut qu'il s'attirerait leur reconnaissance en même temps qu'il les récompenserait de leurs bons offices.
Voilà donc les sauvages de Stadaconé maîtres de la Petite-Hermine probablement démantibulée dans une certaine mesure ; que vont-ils en faire? Déjà, même avant le départ des autres
navires, ils se tiennent autour du fort, examinent en tous sens les agissements des Français, comme s'ils avaient eu hâte de les voir partir, pour prendre possession de leur bien. Enfin, Cartier a quitté le havre de Sainte-Croix. A eux la Petite-Hermine, à eux les clous, les ferrailles. Pense-t-on en bonne vérité qu'ils vont se laisser décourager par là somme de travail que va nécessairement susciter l'extraction de ces clous qu'ils prisent à un si haut degré? C'est une fortune à leurs yeux, et ils négligeraient de s'en emparer! Et pour s'en emparer, que fallait-il faire, à quels moyens devaient-ils avoir recours? Défaire le navire, morceau par morceau, ou le brijler ; pas d'autre alternative. Donc, c'était dans l'un ou l'autre cas, l'anéantissement de la Petite-Hermine. Et en supposant que les sauvages de Stadin eussent négligé de tirer parti du cadeau de Cartier, il est très probable que d'autres sauvages seraient venus après eux qui auraient fait preuve de moins d'insouciance.
La probabilité donc, la grande probabilité est qu'il ne resta bientôt plus de la Petite- Hermine que des débris informes, faciles à disperser par les hautes marées, ou à miner par les ravages du temps.
Cette opinion ne paraît-elle pas raisonnable?
Maintenant comment expliquer que Champlain, qui visita l'endroit où Cartier s'était fortifié en 1535, put apercevoir, 75 ans après le départ du Découvreur, des vestiges de cheminée, des pièces de bois travaillées à la façon européenne, et ne signale aucunement l'existence d'un débris de vaisseau? Il me semble que s'il l'avait aperçu, il en aurait parlé comme de tout ce qu'il connaissait sur le séjour de Jacques Cartier à l'embouchure du ruisseau Lairet. Champlain avait lu les Relations de voyage du capitaine malouin, tout aussi facilement que Lescarbot, son compagnon de Port-Royal qui, dans son Histoire de la Nouvelle France, raconte avec une superfluité de détails toute l'histoire de la découverte du Canada, après s'être évidemment inspiré des écrits de Cartier. Pourquoi aussi le silence des Récollets et des Jésuites sur cette Petite-Hermine passée dans le domaine de l'histoire? Le Frère Sagard en ditil un seul mot dans son Histoire du Canada, de manière à faire comprendre qu'elle existait encore de son temps? Les Relations des Jésuites, le Journal des Jésuites ont-ils jamais fait la moindre allusion à cette épave?
L'on répondra à ces questions que tous ces anciens ne pouvaient parler d'une chose invisible, puisque déjà de leur temps, la Petite- Hermine pouvait être enfouie dans les vases du ruisseau Saint-Michel.
A cette réponse je rétorque en disant qu'il devait être plus facile de retracer l'existence de cette coque abandonnée, après cent ans qu'après trois cents ans. Comment en effet expliquer qu'il ait fallu attendre l'expiration de trois longs siècles pour découvrir cette prétendue relique que tous les chasseurs connaissaient au commencement du siècle dernier. Voilà un mystère pour moi. mystère qui dépasse ma compréhension.