‹ La "Petite Hermine" de Jacques Cartier, et diverses monographies historiquesChapitre 4 sur 50 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MAIS passons outre — pour arriver à l'année 1843, qui fut témoin de la fameuse découverte. C'est un chasseur, du nom de Michel Boivin, qui donna l'éveil. On n'est pas chasseur pour rien. A maintes reprises il a franchi le ruisseau Saint-Michel, à son embouchure, sur un pont improvisé qui, d'après toute apparence, doit être un reste de navire enfoncé dans le lit du ruisseau. La science de cet homme ne va pas au delà, et c'est très pardonnable. Pour se renseigner il s'adresse à l'ingénieur de la ville, M. Joseph Hamel, qui en sait plus long. En effet il a lu dans les Relations du second voyage de Cartier, que celui-ci avait abandonné un de ses navires dans ces parages. Ne serait-ce pas ce même navire? Et voilà l'origine de la découverte.

Les journaux ne tardent pas à être saisis de la question. Le Canadien du 25 août renfenne un long article, dans lequel l'écrivain établit d'une façon péreniptoirc que Jacques Cartier hiverna sur les bords de la rivière Saint- Charles, et non pas de la rivière Jacques-Cartiei, comme on l'avait cru jusque-là. Il fallait que l'opinion fut bien égarée à cette époque pour qu'il fût nécessaire d'avoir recours à une semblable démonstration. Puis, le même journal raconte comment M. Joseph Hamel était parv'enu à retrouver les débris de la Petite- Hennine.

Je cite le Canadien:

« L'an dernier M. Michel Boivin demanda à M. Hamel s'il avait connaissance qu'un vaisseau eût été abandonné dans la rivière Saint- Charles, près de la Pointe-aux-Lièvres, et sur la réponse de M. Hamel qu'il n'avait connaissance d'aucun autre que la Petite-Hermine, un des vaisseaux de Cartier, qui avait été abandonné vers cet endroit en 1536, M. Boivin dit y avoir vu plusieurs fois, en faisant la chasse, un débris de vaisseau qui paraissait très ancien, et qu'il fallait que ce fut du temps des Français. M. Hamel prit sur le champ des arrangements avec

M. Boivin pour que ce dernier le conduisît sur les lieux, et quelques jours après ils y allèrent. Mais comme il y avait déjà longtemps que M. Boivin n'avait fréquenté ce lieu, ils ne purent rien découvrir.

« Cependant ils remirent à une autre fois à faire des recherches, mais des circonstances où se trouva M. Boivin privèrent M. Hamel de son assistance, et il vint à celui-ci l'idée de s'enquérir auprès d'autres chasseurs, s'ils n'avaient pas vu ces débris. Il "s'adressa, entre autres, à un. M. Décarreau, imprimeur, qui lui dit bien connaître l'endroit pour l'avoir fréquenté en chassant, depuis de longues années, et qui promit de l'y conduire quand bon lui semblerait.

« Mais les occupations de l'un et de l'autre les empêchèrent d'y aller l'automne dernier, et ce ne fut que le jeudi lo du courant (août) que M. Hamel, acompagné de .M Décarreau et de G.-B. Faribault et F.-X. Garneau qu'il avait invités, se transporta sur les lieux; mais, cette fois encore, il ne put rien découvrir. Ce fut alors Cjue M. Décarreau déclara que M. J. Parant, marchand au faubourg Saint-Jean, pourrait assurément indiquer l'endroit et il conseilla fort à M. Hamel de voir ce monsieur. Il le vit de suite et prit avec lui des arrange-

ments pour aller le jeudi 17 du courant, faire la visite des lieux; ce qu'ils firent, et, sans aucune recherche, M. Parant conduisit ]M. Hamel sur les débris mêmes qu'ils trouvèrent à quelques pieds au-dessus du niveau du lit du ruisseau Saint-Michel, à environ un demi-mille du vieux pont Dorchester, sur la rive droite du ruisseau et à quelques pas de son embouchure.

« Sur l'invitation de :\I. Hamel, AOL Sheppard, président de la Société Littéraire et Historique de Québec, et Faribault, vice-président, allèrent avec lui samedi dernier, 19 du courant, visiter l'endroit, et d'après la position des débris du vaisseau, la nature du bois dont ces débris se composent, et le caractère des caillons qu'ils ont trouvés sur son fond et qui ont dû lui servir de lest, ils ont reconnu que toutes les probabilités étaient en faveur de l'hypothèse de M. Hamel.

« Sur le rapport de cette visite, le Conseil de la Société L. & H. s'est rassemblé lundi, et a résolu de faire exécuter des fouilles, laissant à M. Faribault le soin de s'entendre avec M. Hamel pour leur exécution ; et les membres du Conseil n'ayant pas de fonds à leur disposition qu'ils pussent appliquer à cet objet, se sont cotisés pour cela.

« On a déjà recueilli des témoignages très précieux sur l'existence ancienne de ce vaisseau. »

J'ai fini la citation du Canadien. Qu'en ressort-il ? Quelles conclusions pouvons-nous en tirer ?

Tout d'abord nous constatons que, depuis plusieurs années déjà, les chasseurs connaissaient l'existence d'une carcasse de navire à l'entrée du ruisseau Saint-Michel. Trois chasseurs se présentent qui l'affirment. Ce sont: Michel Boivin, Décarreau l'imprimeur, et Parant, marchand.

Boivin est le premier qui en parle à M. Hamel. Il a vu l'épave, puisqu'il s'en est servi pour franchir le ruisseau ^. Mais s'agit-il de la retrouver, Boivin est insuffisant à la tâche, car elle n'est pas visible, la vase l'a recouverte.

Décarreau, dont les exploits cynégétiques ne

1. Nous avons, là-dessus, le témoignage d'anciens chasseurs, qui, non seulement traversaient sur ce pont improvisé, mais qui attachaient leurs canots à cette coque: preuve qu'il fut un temps assez peu éloigné de la date de 1843, où ce vaisseau était visible au-dessus des vases du ruis^seau. L'embarras des chasseurs Boivin et Déearreau qui ne purent retrouver en 1843 la carcasse de ce navire, après l'avoir vue bien des fois, corrobore cette preuve d'une façon bien significative.

furent pas même surpassés par Portugais dit la Bécassine, est appelé à son tour par ]\I. Hamel. De nouvelles recherches n'aboutissent pas à un meilleur résultat. La Petite-Hermine reste cachée au regard des mortels.

Un troisième Nemrod entre en scène. Celuilà, plus heureux que les autres, conduit !M. Hamel à l'endroit précis où gisent à cinq pieds dans la vase les débris du vaisseau.

Donc, cette carcasse, si apparente quelques année.s auparavant, n'était plus visible en 1843. Par quel nouveau phénomène de la nature cet enfouissement avait-il pu se produire si subitement et en si peu de temps ? Comment explic|uer qu'il ne se soit pas produit plus tôt? qu'il ait fallu trois siècles pour envaser complètement ces débris exposés constamment au flux et au reflux de la rivière ? La réponse à cette question s'imposait de toute sa force, tout autant en 1843 qu'aujourd'hui, et cependant nos prédécesseurs n'ont pas paru s'y intéresser. Se voyant en présence d'une coque de navire ruinée, ils tirent immédiatement une conclusion. M. Boivin demande à M. Hamel s'il est à sa connaissance qu'un navire a été délaissé dans les environs du ruisseau Saint-AIichei. — Je n'en connais aucun, répond M. Hamel, si ce n'est la

Pctite-Hcnninc de Jacques Cartier. Celui-ci, sans doute, avait puisé sa science dans les Relations des Voyages du grand navigateur que la Société Littéraire et Historique venait de faire rééditer.

Bientôt le nom de la Petite-Hermine vole de bouche en bouche. La Société Littéraire s'émeut, et convoque une réunion de ses membres, dont les plus actifs sont MM. Garneau, l'historien, J.-B. Faribault, le Dr Fisher. Ils décident de faire retirer du bourbier où ils gisent les restes de ce vaisseau. Ils se transportent même sur le champ d'opération, afin de se mieux rendre compte de la position de ces restes, de la nature du bois dont ils se composent, du caractère des cailloux qu'on a trouvés dans le fond du navire. L'examen terminé, tous se retirent avec l'impression que c'est bien la Petite-Hermine. En efifet. quel autre vaisseau a pu être abandonné à cet endroit? Oui en connaît d'autre? Qui même en a entendu parler? Personne ne contredit. Personne aussi ne s'est donné la peine d'étudier une question aussi obscure. Personne aussi n'est en état de le faire, car tout manque, les documents historiques sont peu connus. Il y a bien M. Garneau, l'historien, mais lui-même est imparfaitement ren-

seigné. Il ne connaît de Jacques Cartier et de ses successeurs immédiats que ce qu'en a écrit le Père Charlevoix, et encore celui-ci a confondu la rivière Saint-Charles avec la rivière Jacques- Cartier. Que savait-on alors du mouvement industriel qui se fit jour dans les parages des ruisseaux Lairet et Saint-]\Iichel à la fin du 17® et durant la première moitié du 18^ siècle?

Cependant on ne voulut pas déclarer ex cathedra que c'était la Petite-Hermine qu'on avait retrouvée. C'était sage. Il valait mieux, à tout bien considérer, envoyer à Saint-Malo, une partie notable des pièces avec prière d'en faire un examen qui put justifier l'opinion déjà formée au sujet de leur authenticité. Un Français, du nom de Lamare-Picquot, de passage à Québec, am.i du maire de Saint-AIalo, se prêta de bonne grâce aux négociations qui furent entamées sans retard. Il écrivit non seulement au maire Hovius, mais encore à M. Charles Cunat, un autre ami de Saint-Malo. officier de marine, chevalier de la Légion d'honneur et historiographe de sa ville. Avec le concours de ces deux hommes, il n'y avait pas à craindre de rindifïérence, encore moins un refus. Dans sa correspondance, ]\I. Lamare - Picquot déclare qu'on a trouvé à Québec l'un des vaisseaux de

Jacques Cartier, mais qu'il est important que la ville natale du grand Malouin ratifie le verdict des archéologues canadiens.

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