‹ La Petite impératriceChapitre 10 sur 67 · JOURNAL DU SOIR · texte numérisé non relu

JOURNAL DU SOIR

tenait à l'étranger de fort étroites relations avec quelques vieux huissiers d'antichambree ministérielles ou royales. Ses ennemis disaient ; « Lévikreuz?un espion. » Pas même. Mais il laissait dire, vaguement flatté. Ce sont des gens bien informés que les mouchards ; et il vivait de la sûreté probable de ses informations. D'ailleurs, il affectait des élégances aristocratiques, avait des regards qui désapprouvent, des gestes qui dédaignent, et d'autres façons qui sont, aux yeux des sots, des signes de fine race. Vu de près, un domestique de grande maison.

M. Elysée Percenot, sorcier, tirait les cartes aux petites dames des petits théâtres, leur prédisant des princes russes; lisait dans leurs mains qu'elles n'avaient presque pas de mont de Vénus, et — flatterie suprême — pas du tout de ligne de cœur; poussait plus loin ses investigations savantes, concluant de leurs épaules à un huitressorts probable, de leurs bras à un hôtel, de leur goi'ge à une inscription sur le Grand-Livre.

Delà une intimité touchante, et, pour Elysée Percenot, une source jamais tarie de menues informations. Elles lui contaient tout ce qu'elles savaient, ces jolies bavardes, et que ne savaient-elles pas? Tout ce qui se chuchote dans les boudoirs, tout ce qui se murmure dans les coulisses, entre dans ces mignonnes oreilles et peut sortir de ces bouches roses : les secrets du cabinet directorial, elles les devinent; les manies des auteurs à la mode, elles les ont observées. Puis des médisances, des calomnies féminines, dont le public raffole. Quelquefois des révélations inattendues sur le vrai monde, où elles n'ont jamais mis les pieds. C'est que beaucoup d'hommes, môme fort bien nés, ont le caprice et le Champagne bavards; et depuis qu'elle avait soupe avec M. de Seysscl, M"^ Jeanne-Rose n'ignorait plus que M'^'^de Soïnofï" avait un signe au-dessus du genou, et qu'elle ronflait un peu quand elle dormait sur le côté gauche.

Mais l'homme de génie, c'était Aristide Gavagnol.

5g LA VIE ET LA MORT D UN CLOWN

Ses trois collaborateurs n'étaient pas exempts de faiblesses.

Elysée Percenot avait foi dans les esprits frappeurs ; ce Galilée, à tant la séance, des chaises et des tables, se disait à part lui : « Et pourtant elles tournent! »

Il eût été difficile de persuader à M. Lévikreuz qu'il n'était pas animé, en politique, des meilleures intentions du monde; à quiconque achetait son reste de conscience, il donnait par-dessus le marché une espèce de dévouement momentané, tout à fait sincère.

Enfin, l'abbé Benoiton priait Dieu les jours de goutte, et même il traitait par l'eau de Lourdes mie autre incommodité chronique qu'il avait.

Gavagnol possédait cette force rare de ne croire en rien, pas même en lui !

Ah ! si, il avait une conviction, assez commune d'ailleurs chez les gredins de petite venue, une conviction absolue, inébranlable : il croyait en la bêtise et en la lâcheté de tous.

Longtemps réduit par la misère à d'obscures intrigues, qui ne l'avaient môme pas déshonoré, ce nain à tête énorme, — ancien chroniqueur d'un journal de finances, à Louvain, ancien « adopteur d'orphelins » sur les tapis verts d'Allemagne, — avait eu de l'argent tout à coup, une très-forte somme sans doute, par un coup de fortune demeuré inconnu ; et il avait surgi dans la foule parisienne, avec la malice aiguè de ses petits yeux ronds sans cils ni sourcils, et son vilain rire cynique, bref.

Il avait inventé une chose : le journal sans journalistes.

D'autres feuilles tentaient d'attirer et de garder les lecteurs en groupant des écrivains dignes d'être lus.

— Vieux jeu, disait Gavagnol.

Avec son abbé, qui du moins avait quelque érudition, ayant pâli au séminaire sur la Guerre des dieux et les Galanteries de la Bible; avec son courrier d'ambassade, dont la littérature se bornait à rédiger des pièces diplo-

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