‹ La Petite impératriceChapitre 12 sur 67 · LES LANGUEURS DE M. REPLUMA · texte numérisé non relu

LES LANGUEURS DE M. REPLUMA

— C'est que tu n'as pas d'argent.

— J'ai de l'argent. Mais je n'aime plus à me faire teindre! A quoi bon ces mèches pareilles à l'aile du corbeau, qui étaient mon orgueil ? Je me parais pour la Roulette, pour elle seule. Je me faisais beau, pour plaire à la chance. Te souviens-tu, don Thaddéus, de quelle grâce, après un heureux paroli, je ramenais sur ma tempe une boucle rebelle? Mais je n'ai plus de goût à être joli, comme quelqu'un qui a perdu sa maîtresse.

— Tu parles remarquablement bien depuis qu(? tu rédiges les faits divers du journal. Mais, voyons, voyons, tu exagères. Tu n'aimais pas la roulette pour elle-même. Tu étais une espèce de négociant en martingales, comptant sur la « pie », plutôt que sur la chance, un professeur de jeu et non pas un joueur.

— Ah! don Thaddéus, que l'apparence est trompeuse ! Ce que je semblais faire par métier, je le faisais par passion. Maintenant que je l'ai perdue, je sens combien je l'aimais, la traîtresse et chère roulette! Il vaut mieux être décavé par elle qu'enrichi de tout autre façon. Perdre ou gagner, n'importe, pourvu qu'on joue. J'ai des rêves où des croupiers qui ont des ailes d'anges chantant en chœur : « Messieurs, faites votre jeu! Messieurs, rien ne va plus! > Le paradis, s'il existait, serait une grande maison de jeu. M. Bénazet, c'était Dieu le père.

— Tu deviens clérical.

— On se réfugie dans la religion, quand on soufï're ! ah! don Thaddéus, je suis bien à plaindre, je passe mon temps à combiner d'infaillibles systèmes...

-— Auxquels tu crois?

— Profondément.

— Que tu jouerais, avec ton argent?

— Avec mon argent.

— Tu m'étonnes, dit don Thaddéus.

— Mais je sais que c'est en vain, et il n'y a rien qui me console.

— Pardon, il y a quelque chose.

62 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

— Quoi donc?

Don Tbaddéus fit le geste d'un homme qui boit.

— Je ne bois jamais de vin !

— Non. De l'absinthe.

— Oui, c'est vrai, dit M. Repluma, levant au plafond des yeux tendres, je bois de l'absinthe.

— Beaucoup.

— Enormément I parce que l'absinthe est verte, — comme le tapis vert !

Il rêva un instant, l'air extasié. Puis il dit :

— En outre, Gavagnol est un grand homme , mais Gavagnol est un coquin.

— Ça, c'est vrai, dit don Tbaddéus.

— Il a trouvé de l'argent pour fonder le Diplomate...

— Beaucoup d'argent; cent mille francs au moins. ~ Où il l'a trouvé, je ne lui demande pas.

— Tu fais bien, il ne te le dirait pas.

— Il y a deux choses qu'il est inutile de chercher : les sources du Nil et les sources de certaines fortunes.

— Tout cela sort de la boue.

— Tu es philosophe. Le fait est qu'il a trouvé de l'argent. Eh bien, a-t-il partagé avec les camarades?

— Non. Tu aurais partagé, toi?

— Il ne s'agit pas de ce que j'aurais fait, il s'agit de ce qu'il n'a pas fait. Il m'a jeté comme une aum.ône cette place de gérant !

— Eh! eh! cinq cents francs par mois.

— Et cent jours de prison par an. Es-tu allé à Sainte- Pélagie, don Tbaddéus?

— Non. Pourquoi y serais-je allé?

— Dame! on n'y met pas que les journalistes.

— Monsieur Rcpluma !

— Ce n'est pas un endroit gai. Des murs jaunes et noirs. C'est là que j'ai attrapé mon élégie. Et puis, tu me connais, je suis honnête, au fond.

— 11 y a deux honnêtes gens ici : toi et moi.

— Oui. Moi et toi. Eh bien I cela me répugne de si-

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