‹ La Petite impératriceChapitre 13 sur 67 · LES LANGUEURS DE M. REPLUMA · texte numérisé non relu

LES LANGUEURS DE M. REPLUMA

gner des articles qui nuisent à des gens que je ne connais pas. J'ai fait le compte, don Thaddéus; depuis que Gavagnol a fondé le Diplomate^ j'ai déshonoré deux hommes politiques, fait perdre leur position à dix-sept petites dames, ruiné trois directeurs de théâtre et désuni quatorze ménages! J'ai des remords. Il faut que le journal devienne honnête, — puisque, moi, je le suis, — sinon, je dirai son fait à Gavagnol, et j'exigerai. .

— Qu'il prenne un autre gérant.

— Non, dit M. Repluma, qu'il augmente mes appointements. Je veux mille francs par mois. En me privant, j'amasserai de quoi pouvoir jouer mon système. Ah ! mon ami, quel système I Tiens, écoute: on attend une série de cinq, suivie de trois coups de deux...

— Oh! dit don Thaddéus étonné, à moi!

M. Repluma regarda d'un air de mépris son vieux compagnon de jeu, puis éleva son regard triste ! et il remuait les lèvres, sans hruit, comme s'expliquant à luimême son infaillible martingale.

L'autre reprit :

— Tu te plains de Gavagnol. Il te donne cinq cents francs en échange de quelques semaines sous les verrous. Moi, je n'ai que trois cents francs, et je risque ma peau.

— Tu ne risques rien du tout, tu es de première force à toutes les armes.

— Oui, oui, on raconte cela.

— Gomment ? ce n'est pas vrai ?

■— Tiens, tu es mon ami, tu sauras tout. Un jour Gavagnol m'a dit : « Don Thaddéus, est-ce que tu sais tirer l'épée ? » Je n'avais jamais mis les pieds dans une salle d'armes, je répondis : « Pas du tout. » Il me dit alors : « Mais tu es très-fort au pistolet ? — Je ne sais pas, je n'ai jamais tiré. — N'importe, tu es grand, tu es gros, tu as la mine redoutable ; avec un homme comme toi, les duels s'arrêteront en route. G'est convenu, tu signes les articles dangereux. » Et depuis un an je les signe.

— Mais on te massacrera !

— On a commencé ! dit don Tliaddéus.

— Au moins, tu devrais prendre des leçons.

— Gavagnol ne veut pas ! cela se saurait et on n'a pas peur de quelqu'un qui a besoin d'un maître.

M. Repluma s'était levé.

— Tiens, veux-tu que je te dise ? nous sommes des imbéciles ; Gavagnol nous mène par le bout du nez. Je me révolte. Il a besoin de nous. Il ne pourrait pas nous remplacer. Faisons nos conditions.

— Oui, gronda don Thaddéus, debout.

— Montrons qui nous sommes.

— Oui.

— Aujourd'bui même.

— Aujourd'hui.

— Ali ! ah ! je veux douze cents francs par mois, dit M. Repluma.

— Moi, j'en veux mille ! cria don Thaddéus.

Et ils se serraient la main comme pour un serment de délivrance.

Mais Gavagnol venait d'entrer, remuant la tête, clignant les yeux.

A son aspect, plus de colère, des têtes baissées, des yeux soumis ; ce diable de petit homme était une espèce de griffe sur la nuque des gens ; et il y eut comme une rentrée de souris dans leurs trous.

Il éclata de rire, il dit :

— Monsieur Rcpluma , vos appointements , à partir d'aujourd'hui, sont diminués de cent francs.

— Monsieur Gavagnol ! gémit le gérant.

— En outre, voici une assignation. Vous êtes cité à comparaître lundi prochain. L'aflaire n'est pas grave. Un mois de prison.

Et M. Rei)luma, le dos rond, ne soufflait plus mot. Gavagnol reprit :

— Don Thaddéus, vous êtes gravement insulté dans le Paillasse. Vous enverrez des témoins, des témoins

résolus. Les conditions seront : quatre balles échangées en marchant l'un sur l'autre. J'entends que l'affaire soit sérieuse. 11 faut soutenir l'honneur du journal.

— Gavagnol ! supplia don Thaddéus.

— D'ailleurs, je diminue vos appointements de cinquante francs par mois.

Don Thaddéus se laissa tomber sur une chaise qui geignit.

Avec son petit rire bref, Gavagnol regardait les deux rebelles vaincus; l'humiliation de ses anciens camarades, de ses anciens égaux, sa poigne autour de leur cou, les aumônes avares qu'il leur faisais, c'étaient les plus douces de ses mauvaises joies. 11 haussa l'épaule, alla vers son cabinet.

Mais, la porte entr'ouverle, il fit un mouvement de recul, avec une grimace de dépit.

Il y avait quelqu'un dans celte pièce, quelqu'un que le garçon de bureau avait introduit sans doute par une autre porte, et que lui, Gavagnol, aurait préféré ne pas voir.

Quelqu'un qui ne courberait pas la tête comme ce bœuf de don Thaddéus, ne lâcherait pas pied comme cette fouine de Repluma :

Le baron Amand de Sergine.

Gependant, Gavagnol entra, fermant la porte derrière lui.

Duel de coquins

Gaston Ginérès ne se leva pas, dit : « Bonjour, Gavagnol ! » du ton qu'il avait autrefois, à Hombourg, renversa la tète sur le dossier de son fauteuil, ht des ronds on l'air avec une canne légère, et ajouta :

— Eh bien ! mais, mon cher, vous avez fait fortune, à ce qu'il paraît ?

Gavagnol s'assit devant une table-bureau chargée de papiers et de livres, décacheta ses lettres avec des gestes brusques, répondit enfm, l'air maussade :

— Gomment se fait-il que vous soyez chez moi ? Vous auriez pu m'annoncer votre désir de me voir, par une lettre. J'aurais jugé si une entrevue était nécessaire. Nous ne suivons plus le même chemin, monsieur. Nous aurions pris un rendez- vous ailleurs. Il vient beaucoup de monde ici ; on a pu vous voir entrer.

— De l'impertinence I dit Gaston Ginérès. Vous êtes plus riche que je ne croyais.

— Gomprenez, mon cher ; vous sortez de Poissy.

— De Fontevrault.

— Il y a des gens, même sans préjugés, qui n'aiment pas à se rencontrer avec des repris de justice.

— Oui, les reconnaissances sont fâcheuses.

— Enfm, le mal est fait. Vous êtes là. Que me voulezvous ? Parlez.

Gaston Ginérès ne montrait pas même un air piqué ; il gardait sous l'injure sa jolie indifîerence qui se moque, et, tout sourire, il reprit :

— Décidément, j'ai beau jeu. Ge mécontentement de me voir me révélerait, si je ne le savais déjà, que je suis un danger pour vous, tout au moins une inquiétude. 8i vous n'aviez rien à craindre, vous m'auriez tendu la main, simplement, ou vous m'auriez fait flanquer à la porte, plus simplement encore. Au contraire, vous me recevez, et vous me recevez mal : c'est donc que vous avez peur.

— Bon, de quoi ? dit Gavagnol.

Gaston Ginérès répondit :

— D'aller où je suis allé.

L'autre eut un mouvement d'épaules comme pour dire : a vous êtes fou. »

— Mon cher monsieur, reprit Amand de Sergine, il est

peu probable que vous ayez oublié la course que nous fîmes, la nuit, dans la campagne, aux trousses du marquis Papioli, et certainement vous vous souvenez do mon arrestation dans l'auberge d'Ober-Ursel.

— Vieilles histoires, dit Gavagnol.

— Très-vieilles. Du diable si je vous aurais cru une âme aussi sensible ! La vue du clown Aladin, dont le sang coulait sur les carreaux, vous parut tellement horrible qu'il vous fut impossible de la supporter longtemps, et vous aviez quitté la salle avant même qu'on ne m'eût mis. les menottes aux poignets.

— Oui, dit Gavagnol, j'ai de ces faiblesses.

— Je ne vous les reproche pas. Elles ont leur utilité ! Mais comment diantre avez-vous fait , n'ayant que de vagues indices, pour retrouver, dans le souterrain du Feindes-Burg, le trésor caché du clown Aladin ?

Cavagnol cligna des yeux, un peu trop vite. L'autre se dit : « je ne m'étais pas trompé ; c'est lui qui a déniché les cent mille francs. »

— Baron, dit Cavagnol, vous êtes très-intelligent, mais l'imagination vous égare ; trop de pente à chercher les rares aventures vous porte à penser que la vie réelle est une suite de péripéties romanesques. Les souterrains du Feindes-Burg! Cent milK francs cachés! Eh! mon Dieu, que me contez-vous là, mon cher?

Gaston Ginérès s'était levé. Il s'approcha de la tablebureau, posa sa main ouverte sur une lettre que Gavagnol lisait et dit d'une voix brusque :

— Allons, jette le masque. Je suis un escroc. Tu es un coquin. Entre nous deux les simagrées ne sont que des pertes de temps. Je sais que tu as pris l'argent; je le sais, entends-tu! et j'ai des preuves. Pas de mensonge possible : avoue.

Leurs regards se croisèrent. Il y eut un silence. Cavagnol dit :

— Soit, c'est vrai, j'ai emporté l'or et les billets; je suis revenu en France et j'ai fondé le Diplomate. Que tu

es LX VIE ET LA MORT D UN CLOWN

saclies les choses ou que tu ne les saches pas, que m'importe ! Je suis redoutable et je serai riche. Qu'est-ce que tu me veux ?

Amaud de Sergine rej^agua sou fauteuil, se rassit, reprit sou attitude d'élégaute indilïereuce.

— Mou cher monsieur, dit-il, voler uu voleur, c'est un vol cependant. D'ailleurs, il se trouve que l'argent du marquis Papioli lui appartient fort légitimement, car il l'a gagné, vous vous en souvenez, en fort beau joueur, ma foi! Il ne vous est jamais venu à la pensée que vous pourriez être quelque jour inquiété pour vous l'être approprié et, ce qui est pis, contraint de le rendre?

Cavaguol eut son petit rire dur et court.

— A vous ?

— Non, au marquis Papioli lui-même, ou, pour mieux dire, au clown Aladin. Apprenez une chose : il est sorti du hagne, son temps étant fini. Je l'ai revu. Jusqu'à cette heure, il ignore parfaitement que sa fortune est entre vos mains ; mais nous sommes liés, lui et moi. Il y avait eu entre nous un malentendu qui n'existe plus'; c'est un hardi garçon qui me plaît et que je protège. Kh! eh! monsieur Cavaguol, prenez garde! Il se pourrait que, dans une conversation amicale, je laissasse échapper mon secret, qui est le vôtre; et si jamais Aladin était mis au courant des choses, je ne donnerais pas un rouge liard de votre fortune et de votre puissance.

Inquiet ou non, Cavaguol demeura calme.

— Il n'y a pas de preuves, dit-il. D'ailleurs, Aladin ne pourrait être instruit que par vous, et vous vous garderez bien de l'instruire.

— Pourquoi donc, mon cher Cavaguol ?

— Parce que, venant de Fontevrault, on se soucie peu d'aller à Melun , parce que cinq ans de réclusion ne donnent pas envie de dix ans de travaux forcés.

— Vous avez toujours eu beaucoup d'esprit, monsieur.

— Plus de bon sens encore. Souvenez-vous, à votre tour : Quand la patrouille hombourgeoisc a fait feu sur

DUEL DE GOQUIXS 69

le marquis Papioli, on croyait qu'il n'y avait pas de halles dans les canons des fusils?

— Oui, mais il y en avait.

— Pas le moins du monde. C'est vous-même qui, d'un coup de revolver, avez Liesse le marquis. Ah ! ne dites pas non ! j'ai vu l'arme; et, la balle retirée par un décavé d'Ober-Ursel, je l'ai gardée : une halle de pistolet.

Gaston Ginérès ne put retenir un furtif mouvement d'efï'roi; mais il dit, s'étant remis :

— Une historiette, rien de plus, racontée par un seul témoin. Une halle n'est pas une preuve. Personne ne vous croirait.

— L'étonnement du capitaine Gaiilonnet lorsque Papioli est tomhé; la stupéfaction des soldats liomhourgeois qui avaient la certitude de leurs fusiis chargés à poudre seulement ; votre intérêt à faire prendre mort ou vif le forçat évadé , ajouteraient heaucoup de vraisemblance à mon témoignage, haron. Tenez, croyez-moi, laissez dans l'omhre et dans l'ouhli les circonstances diverses de cette nuit d'autrefois; dites-vous hien que vous ne pouvez rien contre moi puisque je pourrais tout contre vous, et, n'ayant rien à réclamer, retirez-vous, sans.que j'aie le chagrin de vous indiquer la porte; car voici précisément l'heure où se fait le journal.

Gaston Ginérès ne hougea pas, et d'une voix qui ne manquait pas de quelque franchise :

— Eh hien ! je l'avoue, je m'y suis fort mal pris. C'est un grand tort, entre gens faits pour s'entendre, de se vouloir piper l'un l'autre. A quoi bon exiger de la crainte les concessions que Ton se ferait par bonne amitié? J'ai été brutal tout à l'heure, je le reconnais. Je sais que vous avez volé le marquis Papioli ; vous savez que je lui ai envoyé une balle dans l'épaule; la partie est nulle. Laissons cela. Au surplus, je n'avais pasTintention de pousser les choses à l'extrême; je voulais triompher devons, par plaisanterie ; mais, vous dénoncer, vous forcer à

rendre l'argent ! je n'ai jamais eu cette pensée. Ils sont à vous, les cent mille francs, car vous les avez fort habilement acquis ! Gardez-les. Aladin s'enricliira de quelque autre façon. Quant à nous, causons en vieux camarades. La vérité, c'est que je venais vous proposer une afïaire.

— Hum ! dit Gavagnol, vous avez peu de chances dans vos entreprises. Au fond, vous êtes dans l'aventure une espèce de poëte humoristique. Epris des détails curieux, vous accordez trop d'importance aux digressions anecdotiques; vous perdez votre sujet de vue; les détails sont jolis, le plan n'est pas correct.

— Oui, dit Gaston Ginérès, j'ai des défauts; mais on se corrige. J'ai été votre maître autrefois ; vous me donnerez des leçons. Quant à l'affaire dont il s'agit, elle est des plus simples en ce qui vous concerne, et, loin de vous exposer le moins du monde, vous n'aurez à vous en mêler qu'en me rendant d'abord un léger service...

— Vous avez besoin d'argent? demanda Gavagnol.

— Fi! je n'emprunte jamais. Vous n'aurez, dis-je, à vous en mêler, qu'en me rendant d'abord un léger service, et qu'en partageant ensuite les profits.

— Quel service?

— Vingt lignes écrites par moi paraîtront dans le Diplomate.

— Quels profits?

— Une somme que vous fixerez vous-même.

— On pourrait s'entendre. Ah ! seulement, prenez note de ceci; je ne sais pas qui vous êtes; vous ne mettez jamais les pieds aux bureaux du journal , et, dans la rue, vous ne me saluez pas.

— Gonditions pénibles. Mais je suis bon prince, je les accepte.

— Maintenant, je vous écoute. Quelle est l'affaire? Dites.

— Non.

— Non ?

— Le plus absolu mystère est, dans mon entreprise,

la première condition de réussite. Vous imprimez, je paye ; le reste ne vous regarde pas.

— Je n'imprime pas, dit Gavagnol. Se faire taupe, c'est vouloir être dupe.

Il se leva, marcha vers Amand de Sergine, et lui dit en le regardant dans les yeux :

— Finissons, parle ou va-t'en.

L'autre aussi s'était levé.

— Vous perdez vingt mille francs.

Gavagnol hésitait.

— Que faudrait-il imprimer ? demanda-t-il.

— Une anecdote, rien de plus.

— Scandaleuse?

— Parbleu! mais nul danger à courir; pas un nom prononcé. Les intéressés seuls pourront se reconnaître.

— Ces choses-là sont graves.

— De quoi vivez-vous ?

— L'historiette est écrite? Montrez-la moi.

— Curieux! dit Gaston Ginérès.

Il tira de sa poche une feuille de papier à lettres pliée en quatre, la remit à Gavagnol; en disant :

— Lisez.

Gavagnol lut rapidement.

— Diable !

— Oui, l'aventure est piquante.

— Historique?

— En tous points.

— L'héroïne se nomme?

— Monsieur, vous êtes indiscret.

— Quand faudrait-il publier cela?

— Dans votre numéro de demain soir peut-être; peutêtre jamais.

— Je comprends. (Jn chantage.

— Fil le vilain mot, Gavagnol!

— Vous. avez menacé : si la dame cède...

— Vous déchirerez ce petit papier-là; sinon, j'irai jusqu'au bout; je ne suis pas de ceux qui menacent en vain.

Gavagnol se grattait rorcille, en clignant vivement les yeux.

— Vous payez d'avance?

— En cas de succès seulement. Il y a une chance à courir. Vingt mille francs, c'est une belle somme.

Gavagnol relisait l' article. Il réfléchissait profondément.

— En résumé je ne risque rien...

— Que de gagner beaucoup.

— Eh bien ! c'est convenu.

— Parbleu, moucher Gavagnol, vous êtes un charmant homme!

— Oui, dit Gavagnol; il ne s'agit que de savoir me' prendre. Et puis, enlin, vous êtes un ancien ami ! Je veux faire quelque chose pour vous. Quand saurai-je s'il faut ou non publier ceci?

— Je vous préviendrai.

— Ge soir même?

— Non, demain matin.

— Nous mettons sous presse à une heure.

— Vous recevrez une dépêche avant midi. Là-dessus, comme de braves gens qui viennent de

conclure une affaire, ils se serrèrent la main avec cordialité. Ils étaient debout près de la porte. Ils ne parlaient plus de cela. Ils causaient de mille choses, comme des Parisiens qui ont du temps à perdre. Gavagnol lui offrit une loge pour les Bouffes, mais Gaston Ginérès répondit: « Non, c'est inutile, j'ai d'autres idées en tète. Je dois aller dans un bal de barrière, je ne sais où; ce soir, je m'encanaille. »

Puis il prit son chapeau, et, après une dernière poignée de main échangée, Gavagnol le fit sortir par une pelite porte dérobée derricn-e une tenture, la porte réservée aux intimes.

Dès que le rédacteur en chef fut seul dans son cabinet, il courut vivement à sa table de travail et relut encore la note que le baron lui avait remise.

— Pardicu! c'est évident. Gaston Ginérès , faussaire, est le frère de Jacques Ginérès, banquier; de là sa connaissance de cette vieille histoire. Ah ! vraiment ! M™« Arahellc aurait eu jadis une telle aventure; avec un valet? Peste ! Ce sont là des mœurs de réactionnaire. Il n'y a rien, dans ces lignes, qui la désigne clairement et on pourrait ne point la reconnaître, mais moi, je la devine. Le baron est un imbécile de croire que, tenant une telle arme dans les mains, je ne m'en servirai que pour son avantage et pour gagner une somme médiocre, qu'il no me donnerait peut-être pas! Ces vingt lignes valent cinquante mille francs argent comptant et Jacques Ginérès ne se fera pas tirer l'oreille.

Il se prit la tête entre les mains, comme pour la forcer à se tenir tranquille.

— - Oui. Mais le marché est difRcile à proposer ; il est dangereux de paraître personnellement dans ces sortes de transactions; il me faudrait quelque habile émissaire...

La porte s'ouvrit brusquement et, dans un grand froufrou de robe, M^^^ Anatoline Meyer apparut, toute rose de fureur.

— Ah I je vous trouve! On ne voulait pas me laisser entrer. Bonjour. Je suis d'une colère bleue.

Gavagnol avait vu avec peine cette irruption frivole parmi ses rêveries. Il allait se lever pour congédier la petite comédienne ; mais il s'arrêta et la regarda, pensif.

— Ah! dit-elle en s'asseyant, c'est une jolie boîte que les Folies-Marigny. Mais j'espère que vous allez un peu lui dire son fait, à ce théâtre-là ? Imagine-toi : on m'avait donné un rôle. Je faisais une bayadère dans la pièce de réouverture. Ahl bien, oui! J'arrive ce matin, on m'oiïre de jouer un tambour-major.

Elle ne se fût point interrompue de longtemps si Gavagnol ne lui avait fait signe de venir s'asseoir à côté de lui.

Elle accourut, l'air accommodant :

— Tu seras gentil, hein?

Et voulut s'asseoir sur les genoux de GavagnoL

— Non, là, sur la chaise.

Elle prit place, étonnée.

— Il s'agit d'une affaire.

— D'une affaire ?

— Oui. Tu es toujours avec M. Ginérès?

— Je parie que cette gueuse de Jeanne-Rose raconte qu'il m'a lâchée?

— Non. Je te fais une question. Tu es toujours avec lui? J

— Toujours. "

— Très-Lien. Et tu es juive, je crois. Veux-tu gagner vingt-cinq mille francs?

— Ah I oui, par exemple ! ça, je veux bien.

Elle s'était rapprochée. Elle était toute blanche et toute rose, — un sourire de jeune chair sous les cerises de son petit chapeau où un oiseau de paradis ouvrait des ailes d'or.

— Voilà, dit-il. Je ne suis pour rien dans la chose, je ne t'ai pas parlé, tu ne m'as pas même vu. Tu remets à M. Ginérès ce petit papier-là, que tu n'as pas besoin de lire.

— Ça aussi je veux bien, je ne sais pas lire l'écriture.

— Tu dis à ton amant : « Tout ce que je peux t' expliquer, c'est que cette chose-là va paraître dans un journal si tu ne me donnes pas cinquante mille francs. » Il refuse, il se fâche, il veut savoir; toi, tu t'entêtes, tu ne souffles pas un mot de plus; il réfléchit, il finit par céder, il te donne la somme, tu en gardes la moitié et tu m'apportes le reste. Si tu avais le malheur de garder tout l'argent ou de dire que c'est de moi que tu tiens le papier, j'imprime demain que tu es une grue et que tu n'es bonne qu'à jouer les tambours-majors.

— Je comprends, dit-elle. Mais il n'est pas donneur. C'est égal, j'essaierai. Justement, il est chez moi, avec

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