‹ La Petite impératriceChapitre 15 sur 67 · MONSIEUR FURTIN ET MONSIEUR FLOX · texte numérisé non relu

MONSIEUR FURTIN ET MONSIEUR FLOX

devint. On le crut téméraire, il le fut. La confiance des autres donne confiance en soi, et, quand l'opinion vous a fait une légende, rien de plus simple que de la vivre en effet.

Ce matin-là, toussant, grognant, crachant, comme il faisait jadis à la brasserie Zum Taunus, il était assis dans un grand fauteuil de cuir vert; et avec l'air de quelqu'un qui va sauter au cou des gens pour les étrangler, il interrogeait deux « indicateurs » qui revenaient de mission.

C'était dans une vaste pièce, très-haute de plafond, aux murs verts, aux tentures vertes, carrée, très-éclairée, austère.

— Et ça veut devenir des agents! grondait M. Cibon dans son éternelle toux grasse. On s'intéresse à eux. On se dit : « Tiens, ce petit-là, tout maigre, avec son nez pointu, j'en ferais peut-être quelque chose. Un nez comme celui-là, c'est bon pour fouiller dans les ordures. » Ah! bien oui! Ça vous a l'esprit camard comme un boule-dogue. Et l'autre, avec son ventre de propriétaire, aurait pu rendre des services dans certaines affaires où il faut avoir l'air d'un honnête bourgeois qui vient réclamer le terme. Mais un joli ventre, cela ne suffit pas, monsieur! Croyez-vous que j'aurais fait fortune si je n'avais eu que mon ventre, qui vaut mieux que le vôtre? Il faut de la jugeotte, de la prudence, la main rapide après la lente réflexion. Vous êtes des imbéciles. Vous n'êtes bons qu'à conduire un filou, les menottes aux mains, du dépôt à fiiistruction. Je vous retire mon estime.

L'homme au nez pointu et fhomme au joli ventre, — l'un se nommait Furtin, fautre se nommait Flon, — courbaient la tête devant la colère de leur chef,

M. Furtin, qui était beau parleur, dit, en effilant sa moustache :

— Pas de ma faute. Je guettais fhomme. Il sort du greffe; c'était au point du jour. Petit, ramassé, avec des

LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWX

yeux du diable, Aladin lui-même. Il s'oriente, prend ses jambes à son cou, je le suis, tout va bien.

— Tout va mal, dit M. Gibon.

— Aux premières étapes, rien que de très-régulier. Aladin entre dans les mairies, fait viser son passe-port, reprend son chemin vers Avignon, qui devait être sa résidence. Je le suis toujours. Nous logeons dans la même auberge. J'avais une blouse bleue, de grosses bottes ferrées et un paquet de petits livres sous le bras ; l'air d'un marchand d'almanachs. Aladin fumait, sa pipe s'éteint, je lui olïre du feu, nous causons, il m'invite à souper...

— Et il vous grise abominablement, cria M. Gibon, vous laisse sous la table, file, rompt son ban, prend le train, et depuis ce temps-là, ni vu ni connu!

M. Furtin continua, l'air plus humble :

— Le suresnes, l'argenteuil, c'est honnête, modéré, bon enfant; mais les vins du Midi, c'est de l'enfer en bouteille.

M. Gibon frappa la table du poing.

— Je tenais à ce libéré , m oi ! Une espèce de fétiche. Il a été le commencement de ma gloire et de ma fortune. Parbleu! je savais bien qu'il ne resterait pas à Avignon! Je voulais le laisser aller, le laisser faire, jouer avec lui, mais l'avoir toujours sous la main, l'empoigner enfin, quand il me plairait, me l'attacher peut-être! Maintenant, va, cherche, trouve si tu peux ! Un serpent dans un champ de cannes à sucre.

Il se tourna vers M. Flon, grassouillet, et de qui le ventre, par suite d'une émotion bien naturelle, se haussait, s'abaissait.

— Toi, ta sottise est moins grave. Tu as perdu les traces de Gaston Ginérès, mais on peut les retrouver. Il a un frère qui est riche; évidemment, il viendra rôder autour de l'argent de sou frère. Tu connais l'hôtel Ginérès, fauljourg Saint-Honoré? Le petit café, en face de la grille, sera ton poste d'observation. Allons ! fiche le camp! Plus vite que cela. Tu as le signalement ? Dès que

LE DOSSIER DARÂBELLE 79

tu vois I homme, tu le suis, tu apprends où il loge et, sans perdre une minute, tu me préviens.

Les deux indicateurs se retirèrent sur un signe de leur chef. La porte resta entr'ouverte. Un garçon de bureau avança la tête et dit :

— Monsieur Gihon, il y a là une dame qui demande à vous parler.

— Une dame, Joseph ? Une de nos pratiques, hein?

— Je ne crois pas, monsieur. Elle ne doit pas être de la maison. Une toilette très-honnête. Un air comme on n'en voit pas tous les jours.

— Oh ! oh ! dit le chef de la sûreté, faites entrer, Joseph.

]y£me Ginérès entra, ne leva pas son voile.

Mais, sur un geste de M. Gihon, qui s'empressait, elle s'assit à côté de la table.

Le policier la regardait, un peu surpris, la regarda encore, sourit. D'ailleurs, ni grognement, ni crachement ; il avait un fond de galanterie et ne toussait jamais devant les dames.

Le dossier d'Arsthelle

Elle parla sans hésitation et sans hâte, comme quelqu'un qui a préparé ce qu'il veut dire, qui dira ceci, ne dira rien de plus.

— Monsieur, je viens à vous, parce que vous êtes trèspuissant, très-habile, très-honnête.

M. Gibon s'inclina, souriant jusqu'aux oreilles. Un groin qui veut être joli.

Elle continua :

— Il s'agit d'une chose grave. L'honneur d'une femme ,

de toute une famille, est menacé. Pouvez-vous le défendre?

— Tout est possible, madame.

— Pouvez-vous le défendre sans le hasarder? La Police a des façons d'agir qui sont brutales, vont droit au but, ne ménagent rien et, pour punir un coupable, n'hésitent pas à compromettre les jjlus honnêtes gens.

— La Police est très-calomniée, dit M. Gibon, se rengorgeant.

— Dans le cas dont il s'agit, la discrétion la plus absolue serait nécessaire, indispensable. Il faudrait agir rapidement, sans bruit; rien de ce qui serait fait ne devrait être connu. Il ne faudrait pas qu'un seul nom fût prononcé.

— Pas même le vôtre ? demanda M. Gibon.

— Le mien demeurera ignoré, même de vous, dit ^{me Ginérès.

— Oui, même de moi.

—Dans ces conditions, pouvez-vous me servir, monsieur?

— Peut-être; expliquez-vous.

Elle épaissit les plis du voile sur ses yeux, puis, sans émotion apparente :

— Une femme, — une femme du plus haut monde, — a commis une faute, autrefois.

— Une faute... que la loi punit?

— Non, que la conscience juge.

— J'entends, dit M. Gibon.

— Le secret de cette femm.e est connu de deux hommes qui mettent à leur silence d'épouvantables conditions.

— Un chantage. G'est banal.

— Elle est entre leurs mains. Ils peuvent la déshonorer Qu'ils prononcent une parole, cette femme n'est plus qu'une chose à jamais souillée.

— Par une seule parole ?

LE DOSSIER DARABELLE

— Oui. Ce sont les plus hautes renommées qu'il est le plus facile d'atteindre. Quand il s'agit de certaines personnes, admirées par les uns, enviées par les autres, la calomnie, même très-lointaine, même à voix basse, peut avoir un effet terrible. On entend tout ce qui se dit des puissants, et l'on croit tout. Les jaloux se font les complices des méchants. D'ailleurs, cette fois, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit; je vous l'ai dit : le fait que l'on menace de révéler est un fait réel.

M. Gibon songea un instant, s'efforça de ne point tousser.

— Je comprends. Vous me demandez de réduire deux hommes au silence, tout à coup, par n'importe quel moyen ?

— Oui, dit-elle.

— De les supprimer, en quelque sorte?

— Oui, dit-elle.

— La femme menacée ne veut point se faire connaître ?

— Non.

— Elle ne portera pas plainte ?

— D'une façon régulière, non.

— Peut-être même ne consentira-t-elle pas à nommer les deux hommes, ses ennemis?

— Elle les désignera. Elle les nommerait au besoin.

— Et, sans doute, il faudrait agir sans un instant de retard?

— Si ce soir même, à neuf heures, ils ne sont pas mis hors d'état de nuire, le mal sera irréparable.

M. Gibon se renversa dans son fauteuil, avec un large rire, et ceci ouvrit une issue à la cataracte de son catarrhe.

M™« Ginérès s'était levée.

— Pardonnez-moi, madame. J'ai ce maudit rhume. Depuis vingt ans. J'ai l'air de rire et en réalité je tousse. Avouez d'ailleurs que votre proposition a quelque chose

de singulier. La police parisienne n'est pas une police de roman. Je suis chef de la sûreté ; je ne suis pas un membre du Conseil des Dix. Une dénonciation anonyme ne me suffît pas pour faire jeter un homme dans quelque canal ou dans quelque oubliette, et mes agents ne sont pas des bravi.

Elle n'avait pas repris place ; elle répondit :

— Ainsi, aucun secours à attendre?

— Eh! mon Dieu! je ne dis pas cela. Asseyez-vous. Causons. J'ai un esprit aventureux; votre affaire m'intéresse. Sans vous trahir, vous pourrez peut-être me donner des renseignements qui me permettront d'agir.

— Je ne pourrai pas, dit-elle.

— Qu'en savez-vous ? Là, mettez-vous là, et répondez sans trouble, sans crainte de trop dire. Les gens de police, ce sont des espèces de confesseurs. Voyons, c'est Dominique qui vous inquiète ?

— Dominique ! cria-t-elle.

— Oui, Dominique, plus connu sous le nom d'Aladin. Le domestique et le saltimbanque ne font qu'un seul chenapan. J'ai eu la curiosité de savoir ce qu'Aladin avait pu faire, autrefois, après s'être évadé du bagne; il a vécu, fort bien caché, sous le nom de Dominique, dans la maison d'un honnête gentilhomme de province.

Elle écoutait, stupéfaite. Il reprit :

— Eh bien! l'affaire se simplifie, n'est-ce pas? puisque je sais déjà une bonne partie des choses et que je puis vous épargner l'ennui d'une confidence.

Elle bégayait dans son épouvante :

— Oh ! vous savez?..-

— Oui, oui. à peu près. Il y a cinq ans, une nuit, en wagon, je ronflais, mais je ne dormais que d'une oreille. Aladin causait avec Gaston Ginérès. Ils parlaient de M^^^ Arabelle de Villaudric. M"° Arabelle de Villaudric, c'est vous. Ils projetaient déjà leur petite infamie. G'est^ clair, je sais tout, racontez-moi le reste.

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