‹ La Petite impératriceChapitre 16 sur 67 · LE DOSSIER D ARABELLE · texte numérisé non relu

LE DOSSIER D ARABELLE

■^me Ginérès demanda :

— Tout à l'heure, quand je suis entrée, vous m'avez donc reconnue ?

— Oh ! madame, qui donc ne vous a pas vue, et qui donc, vous ayant vue, ne fût-ce qu'une seule fois, ne vous reconnaîtrait tout d'abord?

Elle songeait dans la profondeur de son angoisse. Ainsi, son secret était connu de cet homme qui faisait métier d'espionnage. Gomme les voleuses, comme les prostituées, elle avait son dossier. Son passé était une note de police.

M. Gihon reprit :

— Deux mots d'abord. Est-ce par une lettre ou de vive voix que vous avez été menacée? La lettre est le moyen le plus ordinaire.

Elle dit, presque défaillante :

— Dominique s'est introduit chez moi.

^ Il est à Paris ! cria joyeusement M. Gibon.

— Oui, dit-elle.

— Victoire I Bravo ! Je le tiens ! Et Gaston Ginérès est avec lui ?

— Avec lui, hélas !

M. Gibon se retourna, mit le doigt sur le bouton d'une sonnette électrique, la porte s'ouvrit, Joseph entra.

— Furtin est-il encore là? demanda M. Gibon.

M. Furtin, qui avait suivi l'huissier, répondit, affûtant son nez :

— Présent, mon colonel.

— Victoire, mon fils ! Ils sont à nous I Aladin et Ginérès; le clown et le gentilhomme. Ils ont rompu leur ban, empoigne-les ! nous sommes dans notre droit. Préviens l'homme au ventre, qui est dans le petit café, là-bas. Toi, prends quatre agents, dix agents s'il le faut. Fouille Paris et la banlieue ; justement, c'est le temps de la foire à Neuilly; un clown, cela se mêle aux saltimbanques. Reluque de ce côté. Va-t'en, fais vite, et allonge ton nez, mon fils !

L'apprenti policier fit volte-face, enfila le corridor, disparut. M. Gibon s'était rassis en face de M™« Ginérès, qui restait là, brisée.

— Tout va bien, dit-il; je coffre les deux hommes. Ils sont en faute, ayant quitté leur ville de résidence. Ils passent on jugement, on les condamne et vous êtes sauvée. Hein ! ajouta- t-il, vous voyez que la police a du bon?

Elle leva la tête.

— En jugement?

— En jugement. Ils en auront pour trois mois.

— Mais ces sortes de procès ont lieu publiquement? Les prévenus parlent. Il y a des gens qui les entendent.

— Parfaitement.

Sa pâleur, sous son voile, était celle d'une figure de cire.

— Voilà comment vous me sauvez? dit-elle. Seule, j'aurais pu échapper par quelque moyen terrible ou par un accommodement, quesais-je? Mais, grâce à vous, ces hommes, rendus plus furieux encore, parleront, parleront haut, et devant tous! Ah! misérable que je suis !

Et, s'accoudant sur la table, elle mordait son mouchoir dans un sanglot étouffé.

M. Gibon la considéra longuement; sa grosse toux, qui lui secouait le ventre, avait quelque chose de bon et d'attendri.

Il se leva, ouvrit la porte, s'assura que personne n'écoutait, la referma, revint s'asseoir.

— Oui, je vois les choses. Votre mari, le monde où vous êtes une sorte de reine et d'idole. Danger grave. Un soupçon peut vous perdre. Un mot prononcé par un prévenu, imprimé par un journal, c'est la chute, c'est la défaite. Quelque chose comme la mort. Je comprends, je vous plains.

Elle déchirait des dents la batiste mouillée de larmes.

LE DOSSIER D ARÂBELLE 85

— Comprenez, à votre tour, sans que j'aie besoin de trop m'expliquer. Ce que je vais vous dire, je ne devrais pas le dire. Entendez à demi-mots. Il y a une ressource.

Elle leva le regard, le rabaissa très-vite.

— Vous êtes puissante, plus que vous ne le croyez. Votre mari, ce n'est rien; vous lui avez fait sa gloire comme on babille une poupée. Vous avez des amis prêts à vous servir. Vous avez surtout des adversaires qui ne demanderaient pas mieux que de vous obliger. Un service accepté , cela engage. Faire disparaître deux bommes, brusquement, n'importe où, sans que jamais plus on n'entende parler d'eux, — oh! pas de crime, ces moyens-là sont démodés, — leur mettre sur la bouche un bâillon qu'on n'arrache pas, c'est ce que je ne puis pas faire seul ; le préfet de police, lui-même, ne le pourrait pas : il y a des formalités auxquelles il faut se soumettre; la filière judiciaire après la filière administrative. Pour être autorisé à ne pas employer les procédés ordinaires, pour qu'il n'y eût ni instruction ni procès et qu'il y eût disparition, mutisme, oubli, il faudrait, — que sais-je, moi? Ah! dame! comprenez, — il faudrait qu'un ordre direct, descendu de très-haut, supprimât les difficultés, fit taire les scrupules, dégageât les responsabilités. Maintenant, j'en ai trop dit, agissez à votre guise. Le reste ne me regarde plus.

M™« Ginérès s'était redressée, le voile. tombé, les yeux encore humides, mais comme allumés d'une espérance.

— Si vous receviez cet ordre, que feriez-vous? dit-elle.

— J'obéirais.

— Les deux hommes, arrêtés, ne reviendraient pas, ne parleraient pas ?

— Des muets ! Une seule difficulté : les prendre.

— Ceci n'est rien. Je donnerai des indications. Ils n'échapperont pas.

— Je me charge du reste.

Elle remit son voile, marcha vers la porte, se retourna et dit :

So LA VIE ET LA MORT D UN GLOWX

— Eh bien ! monsieur, cet ordre, dans deux heures je vous l'apporterai.

Salamandre au bain

— Ah ! mon Dieu! mais, je crois bien , qu'elle entre, qu'elle entre tout de suite. Vite, donnez-moi un peignoir; ou plutôt, non, ôtez-moi cela; je vais me mettre dans le hain. Un peu trop chaud. Je serai rou^e comme une écrevisse. Très-ennuyeux pour recevoir. Mais cela ne fait rien ; c'est une intime. Allons ! faites entrer.

M™^ de Soïnofl* se tournait, se retournait, avec des gestes vifs, dans l'eau qui clapotait contre le marbre de la baignoire; et l'on eut dit les torsions d'une salamandre dans du feu. Tout ce petit corps maigre, grêle, aux angles brusques, était comme une ligne brisée, et la peau, de la tempe à l'orteil, avait la couleur d'un fin cuir de Russie. Un amant qu'elle avait eu disait : « La petite comtesse? elle ressemble à une momie de singe. » C'était un sot, ou bien il entendait dire une momie enduite d'un naphtequi brûlerait éternellement

Là, dans l'eau claire, elle avait l'air de flamber, toute roussie; la buée qui s'élevait du bain, c'était peut-être la vapeur chaude qui sortait d'elle par tous les pores.

Laide ? évidemment. Adorable ? certainement.

La chambre était jolie et singulière. Sur les quatre parois tendues de grosse toile écrue, des appliques d'étofTe, rouges, vertes, dorées, simulaient des floraisons extravagantes qui montaient vers le ciel clair d'un plafond de soie bleue. Sur les chaises de bambou, sur la natte du plancher, des jupons à peine quittés , où se fripaient des dentelles, gardaient des souvenirs de formes. Il y

avait deux Joas de soie rose qui pendaient du dossier d'un fauteuil vers deux mules noires, brodées de perles. A côté d'une batiste tombée en rond, une jarretière, devant la baignoire, était comme un petit serpent qui se déroule. Et toute la chambre — atmosphère, meubles, tentures, — était imbue, malgré les artifices des parfums, comme d'une divulgation de mystérieuses chaleurs, et d'intimités odorantes.

M°^« de SoïnofF leva sa petite tête de gamin sauvage, aux cheveux courts, frisés, qui étaient des boucles de feu noir, et dit à M^^ Ginérès, qui venait d'entrer un peu surprise :

— Vous êtes extraordinaire ! Déjà sortie. A cette heureci. Le lendemain d'un bal. Voilà ce que c'est que d'être une femme politique! Nous sommes des cocodettes, vous êtes un grand homme. Un fort joli grand homme. Venez vous mettre là. Vous voyez, je vous reçois sans façon. Si j'avais pu prévoir votre visite, j'aurais fait mettre du son. A-vecdu son on al'air de se baigner dans sa chemise. Vous êtes un peu prude, on sait cela. Mais asseyezvous donc, là, dans le fauteuil, poussez les mules, jetez les bas, où vous voudrez, par terre. C'est tout de même bien gentil à vous d'être venue me surprendre. Moi, je sors de mon lit. Vous déjeunez avec moi ?

M°^° Ginérès était assise, elle écoutait, elle essayait de sourire à ce coquet caquetage. Mais, la lèvre gaie, elle se sentait comme une tenaille au cœur.

Elle était là, elle, honnête femme à présent, et plus grave d'avoir failli, chez une espèce d'aventurière mondaine, dont elle avait rencontré l'amant, tout à l'heure, sur l'escalier.

Et son sort était entre les mains de cette petite créature, futile, sournoise, peut-être mauvaise, qui disait là, dans son bain, cent folies.

Les hautes amitiés de M"« Soïnofï — qu'on appelait la petite impératrice , — n'étaient un mystère pour personne; sa frivolité, on le savait, était l'amie intime

de la toute-puissance; et l'ordre secret, rapide, — cet ordre nécessaire au salut de M"« Ginérès — la comtesse pouvait l'obtenir facilement.

Il faudrait donc qu'Arabelle l'implorât? Ce serait un eflbrt cruel. N'importe , elle s'y était résolue. Mais comment? Dans quels termes? Par quels moyens, sans se laisser aller à trop de confidence, intéresser M°^« de Soïnofï dans une aventure qui ne la concernait pas? S'expliquer trop clairement, c'était se perdre ; et trop de réticence provoquerait un refus.

Arabelle remuait ses pensées en gardant l'air d'une visiteuse mondaine qui babille. Elle verrait, elle attendrait que dans la causerie se présentât une occasion ; elle emploierait, peut-être, le prétexte banal d'une amie menacée. Elle ne savait pas au juste comment elle s'y prendrait. Elle répondit :

— Déjeuner? je veux bien. Vous êtes celle qui fait faire des extravagances. J'avais aujourd'hui mille devoirs trèssérieux à remplir. Je les quitte pour vous. Vous étiez charmante, hier soir, dans votre costume d'incendiée.

— Oui, oui, j'aime à jeter de la flamme aux yeux ; je n'ai que cette ressource pour que l'on ne me regarde pas de trop près. Mais vous, sachez que tout le monde se plaignait de votre chlamyde montante. Seule, je vous ai comprise : c'est le fait d'une reine que d'aimer à s'habiller en esclave, et vous êtes reine, tout aussi bien que nous.

— Reine ? Bon, vous aussi, vous me croyez ambitieuse.

— Si vous ne l'êtes point, vous avez grand tort. Tenez, il faut que je vous dise. Vous êtes notre ennemie, mais je vous admire de tout mon cœur. Vous êtes très-hardie, très-forte, très-grande. Ce que je vous dis là, d'autres le pensent. Vous n'avez qu'un mot à dire. On vous attend.

— Un mot, dit M"» Ginérès, à qui ?

— A moi ! répondit la comtesse, en faisant sauter de l'eau dans les paumes de ses petites mains.

Il y eut un silence. Elle reprit :

— La popularité, c'est joli pour un temps. Je me suis toujours dit qu'un jour ou l'autre vous viendriez à nous ; oui, quand la fantaisie vous sera passée des grands discours et des revendications libérales. Ma foi, oui, je veux vous corrompre. Mais, ma chère, regardez-moi donc! vous êtes prodigieuse. Vous vous êtes couchée à cinq heures du matin, et vos yeux sont aussi purs, aussi clairs que ceux d'un enfant. Moi, voyez mes paupières. Toutes battues. Ah ! oui ! ajouta-t-elle, c'est que vous avez votre mari.

M°^« Ginérès comprima de la main la révolte qui lui battait au cœur. Elle se dit : « Il le faut ! > Elle reprit, riant un peu :

— Vous êtes une grande folle. Je ne fais pas de politique, pas du tout. Je cause avec M. Ginérès quelquefois. Si l'on m'admire, c'est sans raison; si l'on me craint, c'est bien à tort. Qui m'attend? Que voudrait-on de moi? Le mot que vous me demandez, je serais bien embarrassée pour le dire.

— Un mot très-simple, allez, trois lettres. Une réponse.

— A quelle question? dit M™^ Ginérès.

La petite comtesse, tournant le cou ti-ès-vite, la regarda dans les yeux. Elle avait un air qui voulait dire : « Ah bah ! » et levait hors de l'eau ses bras longs et si maigres, dorés, d'où s'écoulèrent des gouttes d'eau qui firent des ronds sur la nappe du bain.

Elle prit par les épaules M°^« Ginérès, l'attira vers elle, en disant : « Je ne vous mouillerai pas; l'eau sèche tout de suite sur ma peau comme sur de la braise » et, lui parlant à l'oreille, tout bas, elle ajouta :

— On reçoit à Gompiègne la semaine prochaine. Voulez-vous être invitée?

Arabelle répondit :

— Peut-être.

Alors, soudainement. M'"» de SoïnofF se dressa dans un ruissellement d'eau, sauta sur la natte du plancher, s'enveloppa d'un peignoir de flanelle transparente, qui se

dora, puis, toute ramassée dans Fétoffe frileuse, elle s'accroupit aux pieds d'Arabelle, les deux coudes sur les deux genoux de celle-ci, levant sa tête ébourifflée et, disant :

— Voyons, ma belle, qu'est-ce que vous voulez?

M°^« Ginérès ferma les yeux, ne répondit pas d'abord ; eu fin, d'une voix un peu saccadée comme si elle eût voulu repreudre chaque parole qu'elle proférait :

— Étes-vous bonne, Sonya ?

Elle l'appelait par ce nom de baptême pour la première fois.

-- Très-bonne, ma chère Arabelle.

— Vous avez deviné, je veux quelque chose,

— Eh bien ! dites.

— - Vos paroles de tout à l'heure m'épouvantent un peu. Je demande un service ; on m'impose une condition ; il me semble que je me vends.

— Oh! le vilain mot. C'est de l'argot de journalistes, cela. Est-ce que les gens se vendent? Est-ce qu'on les achète ? Ces façons brutales de faire et de parler sont des inventions des libéraux. La vérité, c'est que vous avez le caprice d'une chose et qu'on vous la donne; il se trouve que, huit jours plus tard, vous allez à Compiègne, pour voir les tableaux vivants; mais il n'y a aucun rapport entre ceci et cela. Une simple rencontre d'incidents. Rien n'a été fait exprès. Un hasard comme il y en a tant.

M™"^ Ginérès répondit :

— C'est possible. J'aimerais mieux ne point recevoir d'invitation.

— PI, qu'elle est obstinée! Heureusement je ne le suis pas. Il n'y aura pas d'invitation. Nous imaginerons autre chose, dans quelque temps. En attendant, parlez, commandez, j'obéis. Vous étiez esclave hier soir ; ce matin, c'est à mon tour de l'être.

Elle pai'lait ainsi, câline; elle se retourna, se laissa glisser un peu sur la natte du plancher, et, la nuque appuyée aux genoux d'Arabelle, elle la regardait avec

ses petits yeux renversés, en riant d'un joli rire qui encourage.

Le moment était venu : il fallait qu'Arabelle formulât son désir, fournît des explications; elle ne savait par quelle parole commencer,

— Allons, dit l'autre.

M°^^ Ginérès respira lourdement, les yeux au plafond, pour éviter le regard de la comtesse.

— Ce n'est pas de moi-même qu'il s'agit. Je viens vous demander aide pour une amie que j'ai.

— Ah ! bien, pour une amie.

— Oui.

— Qui se nomme?

Arabelle se taisait.

— Votre amie ne veut pas être connue ? C'est dommage, je suis très-curieuse.

— Elle ne peut pas se faire connaître. Vous la sauverez sans savoir qui vous sauvez ; ou bien, une femme sera perdue, de qui vous n'aurez jamais entendu parler.

— Bon! Et qui me sera reconnaissante?

— Moi, dit Arabelle.

— Gela me sufïit. Oh! cela me suffit tout à fait! Vous n'avez plus qu'à m'expliquer les choses. Me voilà tout oreille.

Arabelle, oppressée, parla longuement, confusément. Ce qu'elle raconta, craignant d'être trop bien comprise et craignant de ne pas l'être assez, ce fut l'histoire d'une jeune femme, d'une étrangère, qui avait aimé un homme indigne d'elle, autrefois, dans son pays; que cet homme, maintenant, aidé d'un complice, poursuivait d'odieuses menaces; et il fallait qu' Arabelle, aujourd'hui même, obtint, par le crédit de M™^ de Soïnoff, uu ordre précis, irréfutable, d'éloigner sans enquête, de mettre hors d'état de nuire, tout de suite, les deux ennemis de la pauvre persécutée. Elle ajouta que, ces deux hommes, on savait où les trouver, où les prendre ; que c'étaient d'ailleurs des gens indignes d'intérêt, ayant eu déjà des

92 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

démêlés avec la justice; de sorte que l'acte arbitraire que l'on commettrait serait tout à fait une bonne action, puisqu'il délivrerait une malheureuse et châtierait deux méchants.

M°^' de Soïnofi s'était levée, allait, venait par la chambre, faisait clapoter ses mules sur les tresses de la natte japonaise.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mais c'est horrible ! Fiez-vous donc aux gens, après cela. On est jeune, on a le cœur bon, on a une faiblesse, où est le mal ? Et puis, plus tard, cinq ans après, dix ans après, il y a quelqu'un qui revient et qui dit : c Tu sais, c'est moi! » On s'est bien gardé de choisir un amant parmi les personnes de son monde. Mais toutes les précautions ne servent de rien. Ah ! les hommes sont de bien grands coquins. Vraiment, ma toute belle, c'est à y renoncer définitivement. Ceux d'en haut ne valent guère, ceux d'en bas ne valent rien. Et quand on pense qu'une aventure comme celle-là peut arriver à tout le monde ! Est-ce qu'on est en état de répondre d'une soirée de solitude à la campagne ou d'une journée d'ennui en voyage ? Prrrou ! cela fait frissonner. Je la plains de tout mon cœur, votre amie. Pauvre petite chatte, elle doit être bouleversée, — surtout si elle est quelqu'un, si elle a un nom, si elle est mariée. Je crois bien que je la tirerai de làl Voyons. Qu'est-ce que je vais faire? Je pars au Château, tout de suite, avant déjeuner. Je raconte l'histoire. Ah ! mais, c'est qu'elle est très-intéressante, votre histoire, et je suis sûre d'un succès. Quant à l'ordre, je l'aurai. Ah! à propos, cet ordre, à qui faut-il le transmettre?

— A M. Gibon.

— Le chef de la sûreté ?

— Oui.

— Très-bien. On enverra quelqu'un, pour éviter des écritures qui restent. Et M. Gibon sait ce qu'il a à faire, une fois l'ordre reçu?

— Il le sait.

— Voilà qui va le mieux du monde. Votre amie est sauvée. Ah! mais j'espère que vous allez m'embrasser, ma chère belle !

Arabelle lui sauta au cou, franchement, tendrement. C'est que, en effet, M"'^ de Soïnoff semblait sincère dans son désir de sauver la pauvre femme menacée. Elle trouvait vraiment odieux, et d'un fort mauvais exemple, qu'on fût inquiétée pour une vieille peccadille. Oui, oui, elle ferait punir les deux coquins ! Et, tout occupée de sa colère contre ces vilaines gens, elle ne songeait plus à poser des conditions. Elle ne parlait à M°^^ Ginérès ni de Gompiègne ni d'aucune chose de cette espèce. Arabelle remarquait ce désintéressement, en savait gré à la petite impératrice, qu'elle ne jugeait plus ni frivole ni sournoise; et pleine d'un espoir de salut, elle souriait toute heureuse.

M'"^ de Soïnoff avait sonné. On l'habillait. Une toilette du matin, très-simple; toilette de bain ou de messe basse. Elle disait: « Dépêchez-vous donc, il faut que j'arrive avant l'heure du Bois. > Goiffée, le corset agrafé, les bottines boutonnées, elle n'avait plus que sa robe à passer, quand, tout à coup, elle demeura immobile, devant la glace, dit tout haut : » Ah ! mais, ah ! mais ; » congédia d'un geste sa femme de chambre ; et, se tournant vers Arabelle qu'inquiétait ce changement de façons :

— Eh bien ! non, dit-elle, je ne puis rien faire. Je ne puis rien faire du tout, si vous ne me dites pas le nom de votre amie.

— Pourquoi donc ? demanda M°^^ Ginérès, s'appuyant au mur, l'œil fixe.

— Dame! Comprenez, ma chère. On est très-petite ville au château, et méchant ! vous n'avez pas idée.

— Eh bien ! qu'importe ?

— Gomment, qu'importe ? Il importe beaucoup. Si je ne nomme pas la dame, on dira que c'est moi.

Une imioasse, une issue

Elle n'avait pas pu dire le nom. Livrer son secret à M°^° de Soïnoff, c'était lui livrer sa vie; la petite comtesse l'eût secouée partout, comme les graines d'un van, qui s'envolent, puis tombent ; et c'est l'ivraie qui germe.

Arabelle dit :

— Eh bien ! soit, ne parlons plus de cela. J'exagérais l'importance de cette aventure. Mon amie se tirera d'affaire d'une autre façon, facilement.

Elle cessa de paraître émue, fut comme si elle était venue faire une visite seulement, eut même de l'esprit, se rappela qu'elle ne pouvait pas déjeuner parce qu'on l'attendait, dit : « Au revoir, » baissa son voile, se retira.

Elle était dans le fiacre. Le cocher demanda :

— Où faut-il conduire madame ?

Elle répondit, l'œil fixe :

— Je ne sais pas.

Où irait-elle, en effet ? Que tenterait-elle encore ? Son avenir lui apparaissait comme une pente lisse, entre deux parois à pic, et qui aboutit dans un trou.

Cependant sa voiture l'attendait devant Téglise des Petits-Pères; elle dit au cocher de fiacre :

— Rue Notre-Dame-des- Victoires.

Pendant le trajet, toute roide, Tûeil vague, l'esprit vide, elle regardait, sans les voir, les passants; il y a dans les fatigaes de l'angoisse de ces trêves hagardes.

Elle quitta le fiacre, traversa l'église, monta dans son coupé, machinalement.

Quand elle fut dans sa chambre, assise devant la glace,

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