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tête, comme un plafond qui empoche de se tenir debout, et vous étiez grande, au-dessus de moi. V'ous m'avez fait faire un tas de choses, sonores, éclatantes, stupides. « Dis cola ; » je le disais. « Refuse ; » je refusais. < Accepte ; » j'acceptais. Vous avez fait de moi un homme illustre, avec un boulet à la jambe, quelque chose comme un forçat qui aurait beaucoup de gloire. Eh bien ! je n'étais pas content. Je vous le dis, puisque cela nous arrive de pouvoir parler franchement, entre nous. L'espèce de génie que vous aA^ez humiliait le bon sens que j'ai. J'étais né pour la montée prudente, qui arrive, plus tard, à coup sûr, et non pour les grands vols où l'on peut se casser le cou. Trop faible, je me suis laissé faire ; mais je rageais. Là, je l'avoue, chaque fois que je vous devais un succès, je me reprochais de vous le devoir. J'entendais dire : « Il a de la chance, d'avoir une telle femme ! > C'était agaçant, enfin, j'aurais préféré être un imbécile tout seul qu'un grand homme grâce à vous. Or, maintenant, vous qui étiez tout en haut, vous allez être tout en bas. Est-ce de ma faute ? Non, c'est de la vôtre. Eh bien, je profite de l'occasion. Où vous tomberez, je vous laisserai, et je me libère de vos grandes pensées, de vos visions d'avenir, de vos chimères, et de toutes vos tyrannies !
Elle avait marché vers lui. Elle lui répondit, méprisante :
— Sans moi, que serez-vous? Vous êtes la voix de ma pensée et le geste de ma volonté. Moi disparue, vous disparaissez.
— Bon ! bon ! je ne suis pas inquiet. Je serai un homme comme les autres, qui ne se fait pas remarquer. Le génie, à la longue, cela devient gênant. Au commencement les grands airs et les grandes paroles peuvent avoir quelque utilité. Vous m'avez servi, je ne dis pas. Si je ne suis pas reconnaissant, je ne suis pas oublieux. Mais l'heure est passée de faire ma réputation, puisqu'elle est faite! Le moment est venu de récolter ce qui a été semé. Donc, je n'ai plus besoin de vous. Je crois même que
VOUS m'eniLarrasscriez beaucoup dans les choses qui me restent à faire. Il est temps de ne plus être éclatant, hautain, farouche. Il faut que mes hauteurs deviennent des pentes facilement gravies. Je serai souple, conciliant, abordable. Ni un niais, ni une redoutable intelligence. En un mot, l'homme que je suis. Que voulezvous ? Je me range, je me rallie. Votre folie ne s'accommoderait pas de ma sagesse. Je veux loger place Beauvau. C'est un quartier qui ne vous convient pas ; vous seriez encombrante dans le déménagement. Enfin, vous déshonorée, je demeure intact, et, tandis que vous descendez, je monte, à ma façon, qui est la bonne. Donc, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez. Je ne m'en mêle plus. S'il vous arrive malheur, je m'en lave les mains: Voilà ce que j'avais à vous dire. J'aurais voulu employer un langage plus parlementaire ; vous m'avez interrompu, vous avez demandé de la franchise, eh bien 1 vous en avez. Je vous souhaite bonne chance. Il y a une réunion du quatrième bureau. On m'attend. Vous comprenez bien que je ne peux pas renoncer à être ministre parce que vous avez été la maîtresse d'un palefrenier !
Le poignard de Nézam-AgsL
Elle se dit : c C'en est fait. »
Elle sortit du salon, la tête dans les mains, se heurta contre le battant d'une porte ouverte qu'elle n'avait pas vue, rencontra Eve-Ange-Lys qui lui dit, toute rose, à voix basse :
— Madame, je crois que M. Henry se promène devant la grille ; je puis aller regarder, n'est-ce pas ? sans me faire voir, derrière les rideaux ?
Arabelle n'essaya pas môme de sourire, continua de monter et, quand elle eut regagné sa chambre, se laissa tomber sur un siège, n'importe où, vaincue.
Une chose était impossible : obéir à Dominique. Une chose était inévitable : sa perte, si elle n'obéissait pas.
Oh ! certainement il n'y avait plus rien à tenter.
Offrir de l'argent à ces drôles ? Ils voulaient mieux que cela ; ils n'accepteraient pas.
D'ailleurs, de l'argent, elle n'en avait pas. M. Jacques Ginérès, en l'épousant, lui avait reconnu une dot insignifiante , qu'elle avait dispersée en aumônes ; quant à ses diamants, comme elle se montrait sobre dans ses élégances, affectait même la simplicité , ils n'avaient pas grande valeur. Des diamants de bourgeoise un peu riche.
Ainsi, nul moyen de salut. Et demain, dans quelques heures, n'ayant pas obéi, elle verrait s'accomplir les menaces! Ce qu'elle avait fait d'utile, ce qu'elle voulait faire de grand, et son nom respecté, et elle-même, enfin, toute entière, cela ne serait plus rien qu'un tas de honte; il resterait de sa glorieuse légende une historiette immonde, que les hommes se raconteraient, après dîner, dans les fumoirs.
Ah! c'était vrai : Tout, un jour ou l'autre, s'expie; et la faute semée jadis, germe, grandit, s'épanouit enfin dans quelque abominable floraison de supplice.
Les heures s'écoulèrent. Elle n'avait pas déjeuné, elle ne dîna point. Elle dit à Rosette : « Laissez-moi. » Elle demeurait assise. Penchée, le menton dans la main, elle vit d'un regard fixe les rougeurs du soleil descendre, au loin, derrière les toits et les arbres ; le gris crépuscule montait, enveloppait les choses comme d'une cendre éparse, transparente.
Affolée d'angoisse, elle paraissait calme. C'était qu'elle avait pris une résolution.
M'^e Arabelle Ginérès attendait, pour mourir, que la nuit fût tout à fait venue.
Disparaître était la seule ressource qui lui restait; Elle échapperait dans l'ombre à rignominie. Il se fait des silences autour des tombes.
Abandonner tant de beaux rêves, tant d'illustres espérances ! c'était bien affreux, bien amer. N'importe. Il le fallait. Il valait mieux être une chose morte qu'une chose méprisée.
Sa fille? Oh! sa chère petite fille! Elle ne la reverrait pas. Pas même un dernier baiser, puisque Sébastienne était là-bas à Villaudric, si loin. Mais c'était justement à cause de cette enfant qu'Arabelle devait mourir; elle ne voulait pas que sa pure Sébastienne eût une mère déshonorée. C'était peut-être fort heureux qu'elle ne fût pas à Paris; si Arabelle l'avait eue là, dans la chambre, sousSles dentelles du berceau, Arabelle n'aurait pas osé se tuer. Un enfant qui sort de vous, qui en est à peine dégagé, et qui veut vivre, cela vous tire malgré vous vers la vie.
Seule, Arabelle n'hésiterait pas à se dérober par l'unique issue qui lui fût offerte : la mort.
Sa décision était comme une barre dure et droite sur laquelle, maintenant, elle s'appuyait; elle n'avait plus de trouble ni de faiblesse; sa volonté s'était remise debout.
Elle songea à diverses choses qu'elle devait faire avant son éloignement d'ici-bas.
Elle sonna Rosette, lui dit : « Apportez-moi la lampe ; » s'assit devant un secrétaire en bois de rose et commença d'écrire.
A M. Ginérès d'abord :
f Je vous libère, disait-elle, et je ne mets à votre délivrance que deux conditions : ma mémoire sauve et ma fille élevée dans le respect, dans l'amour de sa mère. y>
A lady Rowena Bellenden :
« Je vous ai confié mon enfant, vous êtes une âme mélancolique et ferme; guidez Sébastienne, faites qu'elle pense souvent à moi, en s'attristant, i
• A Henry Gardoz, plus longuement :
« Je pars, mon ami, et je ne reviendrai pas. Eve-Ange- Lys vous aime, oubliez celle qui s'en va, aimez celle qui demeure et qui vaut mieux que l'exilée. Elle est riche, n'épousez pas cette richesse. Qu'Eve-Ange-Lys abandonne sa fortune à M. Ginérès, son tuteur; il consentira à votre union. Soyez pauvres, bons, heureux. Je vous donne à tous deux le baiser qu'une mère donne aux époux le soir des noces. Pour vous aussi il vaut mieux que je ne sois plus là. Ma présence, voyez-vous, jetterait de l'ombre sur votre aurore. »
Elle écrivait ces choses avec plus de détails, mais par phrases brèves, nettes, décidées.
Elle ferma les enveloppes, traça les adresses, sonna encore, dit à Rosette : « Ces lettres à la poste, ce soirmôme ; » puis elle ajouta : « Quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, vous n'entrerez pas dans ma chambre ; je suis très-lasse, je veux dormir longtemps. »
La femme de chambre sortit. Arabelle ferma la porte à double tour. Elle avait le visage pâle, les yeux secs, le geste mesuré.
Se sentant proche de la délivrance, elle était moins émue, si horrible que fût le moyen d'évasion.
Elle fit tomber les rideaux, ne voulant pas voir les étoiles qui commençaient, une à une, à s'ouvrir dans le ciel comme de petits yeux d'argent.
Elle était toute seule, elle ne verrait plus personne ici-bas. Dans la vaste chambre où les étoffes pendaient comme des pans de ténèbres, le globe de la lampe, mollement lumineux, n'était qu'une blancheur pâle.
Elle prit dans le tiroir d'un petit meuble un poignard, un poignard qui était là; elle n'était point femme à accepter l'agonie douloureuse et laide du poison, ni la descente asphyxiée, dans l'eau sale qui vous roule et vous mêle aux ordures de la ville.
Fière, elle voulait la mort rapide, brusque et rouge.
En maniant l'arme légère, dont la poignée d'or figurait
une vieilic divinité persane, aux yeux do rubis, aux petits bras d'albâtre noir, elle se souvint que ce poignard précieux lui avait été donné, par qui donc? ah oui! par Nézam-Aga, un fou qui l'avait aimée. C'était une coïncidence singulière : ne lui avait-il pas parlé un jour, ce barbare , d'un étrange poison qui donne la mort après l'ivresse? A présent, elle allait mourir par ce poignard qui venait de lui.
Elle regarda la lame, la fit tourner, la vit luire près du globe de la lampe.
Puis, debout, entre deux glaces, elle regardait, non pas sa réelle image, non pas ce qu'elle était à cette heure; mais la diminution successive des reflets, l'un derrière l'autre, était comme la suite renversée de tous les états de son âme, depuis le moment actuel jusqu'au plus lointain passé.
Elle considéra toutes les étapes de sa vie, jugea ce qu'elle avait fait de mal, jugea ce qu'elle avait fait de bien, pesa les choses équitablement, n'estima pas qu'elle eût suffisamment racheté, conclut : « Il est juste que je meure, j'accepte l'arrêt, c'est bien. »
D'un geste brusque, elle déboutonna tout son corsage ; la nudité splendide de sa gorge apparut.
Elle regarda sa chair coupable, méprisa cette peau souillée, eut honte de sa beauté.
Elle tenait le poignard dans sa main droite, elle se frapperait, là, sous le sein.
Dans un petit plateau de vermeil, sur le coin de la cheminée, elle remarqua, baissant les yeux, une lettre qu'elle n'avait pas vue, une lettre sans doute qu'on avait apportée et qu'on avait mise là, sans qu'elle y prît garde.
Que lui importait une lettre? tant de gens lui écrivaient. Puis elle était à l'heure des curiosités mortes.
Sa main ne tremblait pas , elle recevrait le coup sans pousser un cri; forte et résolue, elle entrerait sans alarmes dans l'éternité de la nuit.
Mais l'écriture, sur l'enveloppe, ne lui était pas incon-
106 LA VIE ET LA BIORT d'uN CLOWN
nue ; qui donc avait quelque chose à lui dire ? Tout à coup elle se pencha: cette écriture, sûrement, c'était celle de lady Rowena Bellenden.
La lettre devait parler de Séhastienne ! Elle jeta le poignard, brisa le cachet, lut avec des yeux rapides.
« Madame, écrivait Rowena, je quitte Villaudric. Un devoir auquel j'ai voué ma vie me rappelle à Paris. J'ai trop tardé, je me hâte. J'arriverai très-peu d'heures après cette lettre.
« J'aurais voulu rester auprès de Séhastienne; une obligation plus fatale m'est imposée.
f Madame, venez. Séhastienne souffre. Elle souffre cruellement. De quel mal? je l'ignore, et nul ne saurait le deviner; elle parle rarement, demeure sombre, s'épanche tout à coup, en paroles confuses, avec des sanglots qui effrayent; la nuit, des insomnies traversées de cris, comme si elle voyait quelque chose de terrible; et des troubles voisins de la folie.
« Vous êtes une mère bien à plaindre ; Séhastienne a sur elle comme une fatalité trop lourde pour sa faible force. Vous seule pouvez deviner, comprendre et sauver sa jeune âme. Il faut que je parte. Venez. »
Oh! non! non! elle ne mourrait pas! Sa fille, en proie à un mal dont elle pourrait peut-être la délivrer, lui imposait un devoir nouveau, irréfutable ! Elle se tuait pour que Séhastienne vécût honorée ; vivre était affreux ; mais elle vivrait pour que sa fille ne mourût pas.
Ce soir même, dans un instant, elle partirait pour Villaudric. Ah ! l'on verrait bien qu'une mère c'est autre chose qu'un médecin, et qu'on peut toujours sauver son enfant quand on l'adore.
Mais, ce soir, c'était impossible, il était trop tard; l'heure des derniers trains devait être passée.
Il y a des circonstances en dehors de la volonté qui interrompent stupidement l'action.
Eh bien ! demain matin. Elle partirait demain matin, par le premier train, de très-bonne heure. Oh I sa pauvre
LE POIGNARD DE NEZAM-AGA lOl
petite fille ! Cette Rowena n'était qu'une étrangère; Arabelle était bien sûre que Sébastienne dormirait entre ses bras.
Elle allait, venait, et, le corsage défait, ne méprisait plus ce corps d'où Sébastienne était née.
Oui, mais les deux hommes qui l'attendaient ce soir, là-bas, dans un lieu de plaisir et de honte ?
Ah ! certes, elle n'irait pas où elle était attendue. Tout plutôt que d'être infâme comme elle l'avait été autrefois. C'est que vraiment Dominique croyait qu'elle viendrait, qu'elle le suivrait, qu'elle se laisserait faire.
Pourtant, demain, elle serait déshonorée, et sa fille déshonorée avec elle ! Et elle ne pouvait plus se donner un coup de poignard, puisque sa vie était nécessaire au salut de Sébastienne.
Ce n'était plus sa propre gloire qu'elle avait à défendre, c'était l'avenir de son enfant qui serait souillé à jamais par la divulgation de sa propre ignominie.
Hélas ! tout ce qu'elle pouvait tenter contre Dominique et contre Gaston Ginérès, elle l'avait tenté.
Elle était allée chez un homme de police, comme quelqu'un qui dénonce en se cachant; elle avait subi l'amitié frivole et le refus d'une folle qu'elle dédaignait ; elle avait reçu en plein visage, comme un paquet de boue, l'ironie brutale de son mari.
Rien. Rien. Elle ne pouvait rien.
Ah ! tout un remuement de farouches angoisses lui bouillonnait dans le cœur.
L'heure approchait. Si elle ne se hâtait pas d'obéir, ils ne tarderaient pas à agir contre elle; ce soir même, sans doute.
Oh ! si Dominique avait été là maintenant, elle l'aurait tué avec ce poignard !
Mort, il ne ressusciterait pas pour la perdre et pour perdre Sébastienne.
Elle eut des idées folles, pensa qu'il était peut-être arrivé dans la journée, à Dominique, quelque accident;
que, dans une querelle avec des gens de son espèce, il avait pu être tué.
Si cela eût été possible qu'il ne fut plus parmi les vivants! Lui disparu, Gaston Ginérès n'était guère à craindre, n'ayant plus, pour appuyer ses dires, la présence do son complice.
Toute la vase qui, depuis longtemps, était descendue au fond d'Arabelle, comme dans une eau profonde, à la claire surface, s'agitait à cette heure, voulait monter, montait, crevait en bulles noires.
Un crime, la possibilité d'un crime lui apparut.
Non, non, elle ne voulait pas; elle se détournait, comme pour fuir un conseil qui lui parlait à l'oreille.
Dieu 1 ne pas pouvoir mourir, et ne pouvoir vivre qu'à la condition de tuer !
Assise sur son lit, elle mordait ses poings fermés, regardait la pendule, comptait le bruit des secondes, pensait à sa fille, à l'opprobre certain et à Papiol qui l'attendait dans le bouge, sans défiance.
Elle se dressa, boutonna son corsage, s'enveloppa d'un manteau arraché d'une armoire, prit son chapeau, sortit, descendit, traversa la cour, fut dans la rue, seule, cà pied.
Gomment! elle allait rejoindre Dominique? elle se courbait à ce point? elle demandait grâce?
Elle monta le faubourg Saint - Honoré , le long des maisons, très-vite.
Un instant elle fit halte. Elle avait cette impression qu'on la suivait. Elle crut même démêler derrière elle, dans l'ombre , le visage d'Henry Gardoz. Mais, non, elle se trompait; pourquoi Henry Gardoz la suivrait-il, à pareille heure? Elle pressa le pas.
Elle atteignit le rond-point des Ternes.
Pour aller à la Vieille-Redoute, qui est à Gourcelles, elle .Tarait dû suivre l'avenue, à droite.
Elle tourna à gauche.
Qu'est-ce donc qu'elle avait résolu ? Que voulait-elle faire? Que cherchait-elle?
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Elle ne prit pas de voilure, — sans doute parce que l'immobililé du corps eût clé incompatible avec les secousses de ses idées. Une tempête s'irrite contre le rivage immuable.
Elle marchait, courait presque. Hardie, la tète en avant, elle se hâtait, directe, ayant dans l'œil le regard et, dans le bras, le geste de quelqu'un qui va frapper sans pitié , sans remords. Pourtant , elle n'avait pas emporté le poignard de Nézam-Aga.