LIVRE TROISIEME La Vieille-Redoute
Celle qui revient
Au moment où Rowena, dans la salle basse de l'auberge, à Ober-Ursel, disait : « Je suis la fille de lord Bellenden, pair d'Ecosse, et la femme de Gaston Ginérès, faussaire, » elle comprit qu'elle ne devait pas mourir, ayant à remplir ici-bas une espèce de mission utile et terrible.
Dans sa tendresse confiante, elle avait été comme la complice de son mari. Le mal qu'il avait fait et qu'elle avait laissé faire, inconsciemment, n'était pas réparable désormais ; mais elle pouvait s'opposer, connaissant Gaston Ginérès, ayant le droit de le suivre, au mal que dans l'avenir il tenterait de commettre. Les luttes qu'elle aurait à subir, les dangers qui la menaceraient, seraient une expiation de sa faiblesse passée.
D'ailleurs, cette besogne acceptée, c'était un but donné à sa vie, à présent sans amour, sans espoir, sans joie.
Pendant plusieurs mois, pendant près d'une année, elle vécut à Francfort ; elle avait trouvé un emploi d'interprète dans un magasin de nouveautés sur la Zeil.
Elle supportait vaillamment le travail quotidien, la génc ; elle ne rougissait pas sous le regard de gens qui,
l'ayant vue à Bade ou à Nauhcim avec le baron de Sergine, la reconnaissaient, prenaient un air étonné.
Puis, un jour, dans un journal anglais, elle lut le nom de M. Jacques Ginérès, ce nom qui commençait dès lors à devenir célèbre; elle se souvint que son mari lui avait souvent parlé d'un frère qu'il avait : un banquier de province, très-riche.
Amand de Sergine haïssait ce frère, beaucoup plus âgé que lui, à cause d'anciennes querelles et de sommes d'argent refusées.
D'autres motifs d'animosité entre Jacques et Gaston : Gaston était né d'un père très-vieux, au moment où Jacques, homme déjà, comptait sur un héritage qui ne serait pas partagé; et le bruit courait en ce temps-là qu'un gentilhomme toulousain fréquentait trop assidûment la maison Ginérès. Un matin, d'une voix haute, à table, Jacques dit à Gaston : « Bâtard ».
Lady Rowena pensa qu' Amand de Sergine, un jour ou l'autre, — et sans doute dès sa sortie de prison, — ne manquerait pas de tendre quelque embûche à son frère.
Elle vint à Paris.
Econome, elle avait épargné une petite somme; elle vécut pauvrement, ignora pourtant l'horrible misère.
Elle cherchait un emploi. Elle se présenta à l'hôtel Ginérès, non par hasard, mais à cause de la tâche qu'elle s'était imposée.
Sébastienne était née depuis quelques mois ; Ève-Ange- Lys, sortie à peine du couvent, avait besoin d'une institutrice qui consolidât l'éducation indifféremment don^ née, étourdi ment reçue.
M°^« Arabelle Ginérès agréa Lady Rowena Bcllendcn ; et ce furent pour celle-ci plusieurs années, non de bonheur, mais de repos, de pensée, de silence.
Elle passait les jours dans la chambre d'Eve- Ange- Lys ou dans le jardin de l'hôtel, entre la jeune fille qui lisait quelque livre et la petite Sébastienne, regardant
déjà des images, ou courant sur la pelouse après les papillons, qui sont des images envolées.
Elle se prit de tendresse pour Eva, si ingénument gaie et bonne; elle considérait avec pitié Sébastienne déjà troublée, aux grimaces parfois inquiètes, et regardant souvent derrière elle comme si elle eût été guettée par quelque bêle.
Ainsi vivait Lady Bellenden, pressentant que dans cette maison où Gaston Ginérès tenterait sans doute de pénétrer elle aurait des innocents à défendre.
Quand la santé de Sébastienne parut exiger un séjour à la campagne, Rowena ne refusa pas d'accompagner Tenfant; l'heure était encore éloignée où Arnaud de Sergine, libre, serait en état de nuire.
Elle habita Villaudric, silencieuse et rêvant.
Mais des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent; elle aurait voulu revenir à Paris; la maladie de Tenfant, plus grave, la retenait.
Enfin, plus de cinq années ayant passé depuis l'arrestation dans l'hôtellerie allemande, elle se dit qu'elle ne pouvait pas compromettre plus longtemps, dans l'accomplissement d'un moindre devoir, l'accomplissement de sa mission.
Amand de Sergine devait être à Paris; il fallait qu'elle y vhit aussi, prête à sauver ceux qu'il voudrait perdre.
Elle confia l'enfant aux soins de Mariette et d'un vieux médecin installé au château, écrivit cà M™^ Ginérès, prit l'express et arriva quelques heures après sa lettre.
Arabelle était sortie depuis quelques minutes à peine, lorsqu'un fiacre chargé d'une malle entra dans la cour de fhôtel; lady Rowena Bellenden monta le perron blanc de lune, lentement, gravement, grande et toujours pâle, les yeux fixes, très- ouverts.