‹ La Petite impératriceChapitre 20 sur 67 · QUELQUES-UNS QUI RIENT · texte numérisé non relu

QUELQUES-UNS QUI RIENT

Quelques-uns qui rient

Bal, cabaret, n'importe, la Vieille-Redoute subsiste, pareille à ce qu'elle était. Paris a de ces plaies qui ne se ferment pas.

Sous des lustres ébranchés, rompus, sales, d'où la lumière rayonne comme un éclaboussement de poussière jaune ; dans l'air empuanti de tabac et de vin sucré, que déchirent des clameurs de cuivres, se pousse, se presse, se tasse toute l'abjecte foule, grouillante.

Des hommes, des femmes? Peut-être. On ne sait pas bien, d'abord. Une égalité de laideur où les sexes se confusionnent. Une mixtion de choses viles, diverses, dans une commune grisaille. On a l'idée d'une espèce de cloaque où, à force de patauger dans la boue, tout le monde en aurait pris la couleur.

Puis, l'œil distingue, tout à coup, dans la banalité générale, quelque hideuse face, qui surgit, singulière ; comme l'oreille perçoit, çà et là, dans l'immense murmure bète, un mot obscène, crié.

Ces gens, qui sont-ils? Les ordures vivantes de la Cité, les femelles du Vice, les mâles de la Prostitution.

Il y a un roi, Beau-Lupin, dit Gœur-d'Artichaut, qui a une reine, Maria-la-Désossée.

Beau- Lupin est roi, parce qu'une fois, ayant pris deux municipaux à la gorge, il coupa de deux coups de mâchoire leurs deux langues qui pendaient.

De là, trois années à Melun, mais, à la sortie, une souveraineté sans rivale.

Beau-Lupin est joli. Il est rose, étant fardé. Il vide à même un saladier de vin et dit à Maria-la-Désossée :

— Toi, si tu fais la bête, tu coucheras sous le lit.

Edouard-lc-Lutteur, face éuorme, est manchot, mais il excelle à rouer de coups, du hras gauche, les personnes récalcitrantes. Si Angèle, qu'on appelle aussi Batt'au-Pieu, a le regret d'être borgne, c'est qu'un soir de querelle, il lui enfonça l'index dans l'œil, jusqu'à sa grosse bague en cuivre doré, qui est un souvenir.

Un fort beau nègre, c'est Chocolat ; il a pour compagne Zoé-la-Becquante, nommée ainsi à cause du petit bec rose qu'elle a; mais deux choses le discréditent dans ce monde où survivent des prétentions à l'élégance : c'est qu'il se coiffe d'une casquette et fume un brûlegueule. D'ailleurs ses cheveux, qui frisent tout ras, lui interdisent la grâce piquante de l'accroche-cœur.

Edmond le Belge et Jules le Marin passent en se donnant le bras. Ce sont deux célibataires ; Edmond, brun, quarante ans, le menton bleu, porte une perruque blonde, ignoblement pareille à une chevelure d'adolescent.

Tous sont lugubres, et, tous, ils rient. Le mensonge du rire est la dernière illusion des damnés.

Ils sont tombés si bas que remonter est devenu une chose impossible, un rêve qu'ils ne savent même plus concevoir; ils s'accommodent dans leur ignominie, la mangeant, la buvant, la baisant, avec des grognements de porcs qui se réjouissent de l'auge.

Et, sans relâche,— jusqu'à l'heure oVi, les lustres éteints, ils se répandront par les ruelles de la ville, se réfugieront dans quelque bouge encore ouvert,— les uns, buveurs accoudés sur le bois marbré des tables, s'avinent dans des causeries à voix basse, pleines de sales projets, et les autres, les danseurs, femmes et hommes, cheveux défaits, chapeaux ronds sur la nuque, jupes souillées qui volent, vieux pantalons qui gigottent, avec des gestes fous et de rauques clameurs, dans l'air visqueux qui saoule et dans la musique enragée, secouent les baillons de leur infâme joie.

LES FATUITES DE PAPIOL 115

Les fatuités de Papiol

Dans tout ce vice, Papiol était chez lui. Cinq ans de hagne, et, depuis, la vie dans les i3anlieues, avec des saltimbanques, avaient rabattu ses velléités de gloriole mondaine; ce n'était plus le temps où le clown illustre, élégantisé par Dora Merle, se plaignait de la cave du café Anglais et afïlrmait qu'à Mabille les femmes se fagottent. Décidément tombé, il se contentait des joies d'en bas.

Le chapeau rond sur l'oreille, la face toujours hardie et farouche, il était assis non loin des musiciens, devant un bol de punch, déjà vide.

Derrière lui, Amand de Sergine se tenait debout, avec l'air d'un étranger qui est venu pour voir, que tout ce vil tumulte repousse et qui va se retirer dans un instant.

Il dit d'une voix un peu basse :

-— Bientôt dix heures. Elle ne viendra pas.

— Elle viendra, dit Papiol.

— Non. Vous avez eu tort d'exiger une démarche impossible à une femme de son caractère, de son rang.

— Et si je tiens à l'humilier, moi? Puis, sera-t-elle la première grande dame qui aura cédé à la fantaisie de voir un bal comme celui-ci? Ce qui est tout à fait en haut a la curiosité de ce qui est tout à fait en bas.

— Je vous dis que vous avez sacrifié nos intérêts à votre rancune.

— Je vous dis qu'elle viendrai Oui, d'abord parce qu'elle a peur de moi, et ensuite...

116 lA VIE ET LA MORT D UN CLOWN

— Et ensuite?

— Parce qu'elle m'aime! Eh! eh! elle a beau dire; Dominique est de ceux qu'on n'oublie pas. Ai-je changé depuis cinq ans? Ma foi, oui, j'ai embelli. Elle se souvient de l'écurie; elle viendra à l'Ambassade. Vous doutez, parce qu'au fond vous me méprisez; votre élégance fait fi de ma force un peu brutale ; vous n'y entendez rien, baron ! Demandez à Dora Merle, demandez à la Pucelle. Vous êtes joli, mais je suis farouche. Vous étiez un chien de boudoir, je suis un boule-dogue. Je caresse avec des griffes ; il y a des femmes qui aiment ça. Je fais des bleus que le lendemain on regarde avec plaisir. Les femmes, il faut les serrer solidement; vous avez des bras de petite fille. Pour vous revoir, si vous aviez été son ajnant, Arabelle ne se donnerait même pas la peine d'aller dans un bal de son monde. Elle viendra ici, à cause de Dominique qui mord, qui terrasse, qui bat au besoin. D'ailleurs, assez causé, regardez, la voici.

Oui. En robe noire, le visage masqué d'un voile, M™® Ginérès venait d'entrer, fendait la foule, et, résolue, cherchait la table près de l'orchestre, où Dominique devait être.

Arabelle! dans ce lieu? Elle-même. Quoi! elle s'était décidée à l'obéissance ?

Papiol riait. Il dit à Gaston Ginérès :

— Laissez-nous, baron. Vous êtes indiscret. L'autre eut un petit rire aussi, s'éloigna, se plaça derrière une colonne, observant.

Cependant, M™<^ Ginérès aperçut Dominique, s'approcha de la table, s'assit en face de lui, s'accouda et, sans trouble :

— Me voilà, dit-elle.

— Parblej! dit l'autre.

Elle ne s'offensa pas, elle avait l'air contente, elle répondit :

— Il faut avouer, Dominique, que vous me faites faire une grande folie!

Arahelle soumise

Là, tout près de l'orchestre, dans les bruits vils et dans l'acre fumée, parmi l'incessant mouvement de la foule en sueur, qui pue, Arabclle et Papiol, l'un en face de l'autre, rapprochés, se parlaient bas.

— Une femme chic, s'écria Beau-Lupin, qui passait, accoudé sur l'épaule de la maigre Maria.

~ Et du linge, ajouta la Désossée.

— Ma gonzesse ! dit Papiol.

;^£me Ginérès ne sourcilla pas ; elle dit à Dominique : € Ce sont des amis que vous avez? » se borna à épaissir les plis du voile sur ses yeux.

Elle était comme tranquille, à son aise, dans ce lieu de hontes et de nausées.

Lui, soufflant d'orgueil, la dominait, la possédait d'un regard qui enveloppe, d'une embrassade qui va s'ouvrir.

Elle lui dit, avec un air de s'abandonner :

— Hélas! vous le saviez bien, que je viendrais ! Vous avez pensé : « Elle a eu des torts envers moi, mais ce qu'elle a fait autrefois pour m'éloigner, il fallait bien qu'elle le fît, à cause de son mariage; au fond, elle n'avait pas cessé de m'aimcr. » Vous aviez raison, Dominique. Quand une fois on a été à quelqu'un de tout son corps, de toute son âme, on ne s'en détache pas facilement. Depuis cinq ans je craignais de vous revoir, mais j'en avais envie aussi; je sentais que votre retour serait une chose affreuse, d'abord, et, ensuite, une chose charmante. C'est ce qui est arrivé. Dès que vous êtes entré dans la serre, j'ai eu peur, j'aurais voulu fuir, je vous

détestais, —je t'aurais tué! Puis, toute seule, j'ai songé, je n'ai pas dormi, je me suis souvenue, et malgré que vous m'aviez parlé Lien durement, avec des menaces, je me suis trouvée sans colère: je me suis dit : « C'est Dominique, eh bien ! puisqu'il veut que j'aille le rejoindre, là-bas, dans cet endroit qu'il m'a désigné, je dois être obéissante, comme je l'étais autrefois, et j'irai, pour lui faire plaisir. »

Papiol écoutait, observait, se défiait. Mais l'aventure était flatteuse. Puisque Arabelle était venue, il avait moins de colère ; ses rancunes s'annulaient dans son triomphe.

— Tu mens, dit-il, mais moins que tu ne crois. Il y a du vrai et du faux dans ce que tu racontes. Tu es persuadée que tu es venue par épouvante, pour désarmer ma vengeance, mais tu es venue aussi pour l'autre raison, pour celle que tu dis; tu fais une espèce de mensonge où il y a beaucoup de vérité. Je te connais, ma belle! et je me connais. Ce que je vaux, c'est ce que tu veux. Comparez donc à Dominique tous les comtes et tous les marquis de la terre ! C'est un homme, ce domestique-là. Il ne s'attarde pas à des fadeurs de boudoir. Mille tonnerres! il ne met pas de gants pour vous faire la cour. Les chiens ennuient les louves; c'est des loups qu'il leur faut. Tiens ! voilà que tu ris sincèrement, à ta façon d'autrefois, la lèvre un peu retroussée.

— Ah! que vous me connaissez bien, dit-elle, comme honteuse d'être devinée.

— Parbleu I mais pour l'instant, pas de folies, causons aflàires.

— Si vous voulez, Dominique.

— Ta maries Gaston Ginérès. C'est convenu. Avec la petite qui est chez toi et qui a deux millions de dot.

— Oui, je ferai ce mariage. Il n'y aura aucune difliculté. Tout à l'heure, j'ai fait venir Eve-Ange-Lys; elle se souvient de Gaston Ginérès, qu'elle a vu autrefois à Toulouse, quand elle était enfant. Elle ne dira pas non.

Votre ami sera satisfait. A propos, il n'est pas avec vous ce soir?

— Si, si, il est là. Veux-tu que je l'appelle ?

— Gomme il vous plaira, Dominique.

. -— Sacrebleu ! dit Papiol. Pour être douce comme cela, il faut que tu sois bien amoureuse, ou bien effrayée !

— L'un et l'autre, vous Favez dit.

Elle ajouta d'une voix plus basse :

-- Mais je crois que, surtout, je vous aime.

— Oui, dit-il.

11 reprit :

— Sergine viendra tout à l'heure. Quant à moi, j'ai de l'ambition aussi. En ce moment, je suis saltimbanque à la foire de Neuilly. Tu m'as vu en costume de chevalier? Le costume est joli et me donne grand air. Mais j'en ai assez des tréteaux; faire la parade m'humilie. Je veux une place, une bonne place.

— De domestique?

— Ah! gourmande! tu voudrais recommencer à Paris la bonne vie de Villaudric? Avoir là, sous la main, toujours, sans te compromettre, ton bon ami Dominique ? Rusée, va ! C'est une justice à te rendre : tu n'as pas de préjugés contre la livrée. Mais non, il m'est venu d'autres idées, des désirs plus larges; depuis que j'ai eu beaucoup d'argent à la fois, j'ai du mépris pour les gages. Puis, je dois avoir soin de ta réputation. Etre la maîtresse d'un valet, cela ne vous convient plus, madame Ginérès! Vous êtes une femme très-célèbre et trèsadmirée; je veux grandir, devenir digne de votre affection. Mais, ajouta-t-il, ne t'inquiète pas, tu trouveras toujours ton Dominique dans les coins, quand il faudra.

— Que voulez-vous donc? dit- elle.

— Voilcà, j'ai un rêve : je veux être caissier.

— Gaissicr?

— * Parfaitement. Dans la maison de ton mari.

— Ah ! oui, dit-elle avec un sourire, je comprends.

120 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

— Non, pas du tout, tu ne comprends pas. Tu as de mauvaises pensées! je suis un honnête homme à présent : je veux être caissier, avec probité.

— C'est un caprice singulier. Mais, vous savez, je vous obéis toujours ; je parlerai à mon mari, je vous présenterai, vous obtiendrez la place.

— Tiens ! Tu es une brave fille, et le diable m'emporte si je ne te préfère pas à Dora Merle, à la Pucelle et à toutes les femmes de la terre !

Il étendit les bras, se pencha, voulut l'embrasser.

— Oh! dit-elle, tout ce monde qui est là I Elle ajouta, avec une apparence de pudeur:

— Et puis, est-ce que vous ne devez pas m'emmener, ce soir, chez vqus ?

Papiol était content. Il tenait la fortune et il tenait Arabelle; la caisse du mari et la beauté de la femme, c'était ce qui lui appartiendrait bientôt.

Il regardait sous le chapeau d'Arabelle, derrière la noirceur claire du voile, resplendir l'or abondant des cheveux.

Elle reprit, non sans un petit air de gène :

— J'ai un caprice.

—■ Lequel ? demanda Papiol.

— Ces gens qui nous entourent, que font-ils ?

— Tu le vois bien. Ce grand maigre, qui fait le cav^alier seul, au milieu, c'est Farfaillou-le-canotier; il est, pour l'instant, avec Pau-Pau la Chifïé.

— Oh ! les drôles de noms ! dit-elle ; mais je ne parle pas de ceux qui dansent. Je veux dire : les gens qui sonl près de nous, à ces tables?

— Eh bien! ils boivent.

— Dans des saladiers?

— Oui ; les saladiers, c'est les bouteilles d'ici.

— El c'est du vin, cette chose rouge qui fume?

— Du vin. Là, parions que tu veux en boire?

Elle dit, en se détournant un peu, comme quelqu'un qui voudrait se cacher :

— Oui, cela m'amuserait de goûter. Vous voyez, je suis bien folle.

— Tu es superbe! dit Papiol. Une vraie femme, c'est toi.

Il cria :

— Garçon! un saladier et deux verres!

Puis, il reprit ;

— D'autres feraient les bégueules, auraient des airs de chat qui retire sa patte, et, tout en- cédant, résisteraient; toi tu dis : « ce qui est nécessaire est nécessaire. » Tu ne rechignes pas. « Il le faut, soit, allons-y! » Tu te jettes dans la bombance comme une carpe ressaute dans l'eau. Pas de façons. Ça t'embête un peu, mais bah! < Voyons tout de même. »

— Ne parlez pas comme cela; vous me faites honte.

— Oui, oui, c'est assez terrible d'être ici, dans tout ça qui boit, danse et crie avec des gestes très-drôles ; tomber des ambassades où l'on rencontre des ministres à l'Ambassade oii l'on rencontre Anatole Bellegueule, c'est dur, mais c'est bon aussi, n'est-ce pas, d'être délivrée du monde qui vous observe, vous gêne, vous glace, et d'être n'importe où, inconnue et pouvant faire tout ce qu'on veut ! Il y a en toi, grande dame pas comme les autres, quelque chose qui doit s'épanouir ici ; tu es une espèce de fleur qui a besoin de mauvais air. C'est vrai ça, hein? et, pour ça, je t'adore, défînitivement, et je te pardonne tout,— tiens, même de m'avoir fait tuer le petit dans le bois.

M™^ Ginérès ne fit pas un mouvement; peut-être un frémissement des paupières, mais invisible sous le voile.

Papiol, qui conservait encore quelques doutes sur la sincérité d'Arabelle se dit : « Non, c'est pour de vrai. »

Le garçon venait de poser sur la table, entre deux verres lourds, épais, bas, un saladier de faïence où courait une lézarde. Le vin chaud fumait, couleur de sang.

— Ta sais, dit Papiol en prenant la cuillère, on peut se griser !

122 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

— Oui, oui, dit-clie, mais donnez, et allez cherclier votre ami pendant que je servirai.

Ceci l'enthousiasma. Elle, qui était si belle, si riche, qui avait tant de domestiques, non-seulement elle était venue à la Vieille-Redoute, parmi ce tas de chenapans et de gaupes, et pour qui? pour lui, pour lui seul; nonseulement elle mariait Gaston Ginérès et le faisait caissier, lui, saltimbanque et forçat, mais encore, là, devant tous, sans gêne, ne cachant son visage que d'un peu de dentelle, elle lui versait à boire, en se donnant, ma foi, pour lui plaire, un air de bonne fille qui veut se mettre en train.

Il n'y tint plus. Il se leva, et, bien qu'elle résistât, qu'elle baissât la tête vers la table» il l'embrassa bruyamment, sur les lèvres, à pleine bouche.

En ce moment, il reçut, fortement appliqué, un large soufflet sur la joue.

La colère de la Pucelle

Un soufflet de femme.

Le poing sur la hanche, rouge de rage, les cheveux défaits, la Pucelle était là, disant :

— Un vrai battoir, n'est-ce pas ?

Que le beau Dunois lui sautât à la gorge, l'étranglât peut-être, c'était ce quelle attendait, connaissant les façons de son amant.

Mais Papiol demeura calme, se frotta la joue pour y ramener le sang, se borna à répondre :

— Ma foi, oui, bien tapé.

C'est qu'en réalité l'apparition inattendue de la Pucelle ne lui déplaisaitjpas.

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