‹ La Petite impératriceChapitre 21 sur 67 · LA COLERE DE LA PUGELLE · texte numérisé non relu

LA COLERE DE LA PUGELLE

. Il était fat un peu, se trouvant joli.

Les querelles de femmes, quand il en était l'objet, chatouillaient son amour-propre.

Et cette fois, si la Pucelle s'en prenait àM°^^ Ginérès,le duel aurait pour lui quelque chose de particulièrement glorieux, à cause de la qualité de l'une des combattantes.

Cette grande femme qu'il avait sous le talon, cela l'amusait de la retourner dans la boue.

— En veux-tu encore, des claques? cria la Pucelle, pendant qu'un groupe, — hommes et femmes, le cou tendu — se formait autour d'eux. J'ai la peau dure et qui ne s'use pas. Ah ! canaille ! tu me trompes. Je te quitte pendant vingt-quatre heures, pour des affaires, et toi, dès que j'ai le dos tourné, tu en profites pour faire la noce avec des femmes qui ont des robes de soie ! Ça te dégoûte, ma jupe d'orléans, où il y a des trous. Tu te donnes des airs, tu fais le monsieur; si ça ne fait pas pitié! L'autre soir, parce que j'avais jonglé au cirque Bouthors, tu m'as dit que je sentais l'écurie. Et toi, qu'est-ce que tu sens ? La paille du bagne. Tu sais, ton histoire, on la connaît. Lève-toi, et montre un peu si tu ne trames pas la jambe. Ainsi, je te vaux. Une saltimbanque peut aller avec un voleur. Entre fille et filou, pas un fil. Saint-Lazare et Sainte-Pélagie, c'est un mariage de convenance. Tu es à moi, je te garde et, si tu veux, je te paye.

En même temps, elle jeta sur la table une dizaine de louis qui roulèrent.

Ceci lui conquit les sympathies de la foule. L'or était rare à la Vieille-Redoute. Edouard-le-lutteur s'écria :

— Moi, d'abord, je tiens pour elle.

Papiol ne répondait pas, souriait, la tête basse, observait Arabelle qui, dans ses bras, dans son voile, dans ses cheveux, cachait sa tête, et il attendait méchamment.

— Allons, reprit la Pucelle, lève-toi, tire-toi de là, grouillû, laisse-moi causer un peu avec Madame.

Elle se rapproclia, se pencha, et l'œil allumé, tout encouragée par des murmures qui approuvent :

— Tu sais, Madame, ici, ces affaires-là, ça se règle en deux temps, sans appeler les municipaux. Si tu n'as pas l'habitude de cogner, tant pis, il arrivera malheur à tes étoffes et à ta peau. Ne baisse pas la tête comme ça, tu vas trouer la table avec ton nez. Tu as une perruque en or, nous allons voir si c'est à toi. Debout! Plus vite que ça, ou je te mords dans Je cou, par derrière.

Arabelle murmurait :

— Dominique, de grâce, défendez-moi.

Il eut, on effet, le geste de quelqu'un qui s'interpose.

— Ah bien! dit la Pucclle, je voudrais bien voir ça, qu'il te défende !

FA, dans sa chaude violence, elle se précipita, faillit renverser la table, tomba, les mains en avant, sur sa rivale, l'empoigna, l'emporta et, au milieu de toute la foule accrue, qui se pressait, voulait voir, criait, riait, elle se trouva face à face avec Arabelle mortellemen t pâle, dont le voile était tombé.

lors, elle demeura immobile, pâlissante aussi, l'œil écarquillé.

Elle regardait M'^^ Ginérès, la regardait encore, toujours, et il s'était fait un silence, comme si l'on prévoyait quelque chose d'extraordinaire et de terrible, que quelqu'un allait dire.

Papiol lui-même s'étonnait.

— Oh ! c'est elle! oui, c'est bien elle ! cria la Pucelle. Puis, brusquement, elle se tourna vers la table, où le

saladier de vin chaud avait cessé de fumer entre les deux verres pleins.

— Dunois, dit-elle, est-ce que tu as bu de cela ?

— Je ne sais pas, dit-il. Qu'est-ce que cela te fait?

— Réponds, est-ce que tu as bu ?

Elle attendait la réponse, la gorge haletante, avec des tremblements dans les mains.

— Non, je n'ai pas bu, dit enfin Papiol.

Elle lui sauta au cou avec un gros rire content.

— Sacrebleu ! s'écria-t-olle, c'est qu'il y a un bon Dieu; si tu avais bu, tu étais flambé.

Quand le vin est versé...

Ceci avait fait du bruit, avait attiré les attentions lointaines.

Dressée sur les chaises, embrassant les colonnes des galeries, toute la foule, comme en amphithéâtre, étageait d'innombrables têtes, faces glabres sous des chapeaux ronds, cheveux de femmes mal noués où pendaient des rubans; et les regards qu'une curiosité basse allume, les cris : « Tords-lui le cou ! Mangez-vous le nez! Grepezvous le chignon ! » et les gestes aux ignobles sens convergeaient tous vers le point de la salle où Arabelle, grande et blême, se tenait debout dans un immobile désespoir.

Papiol cria :

— Hein ! qu'est-ce que tu dis, la Pucelle ?

Et ployant les jarrets, le menton dans la main, il regardait Arabelle, se disait : « Ça se pourrait bien! » clignait de l'œil, montrait ses gencives.

— Yoici, répondit la Pucelle. 11 y a toute une tiistoire. Surveille la femme; et vous, les autres, attention. Je monte à la tribune.

Elle monta sur une table, en effet; on la voyait de partout, robuste, haute, la face rouge et luisante comme si ses joues suaient du sang.

— Cette femme-là, c'est une rude gueuse, vrai ! Je sais les choses. Vous allez voir. Il faut vous dire qu'un grand

seigneur m'avait reluquée. Un grand seigneur qui n'est pas d'ici et qui ne ressemble pas à tout le monde, je peux le dire. Là où il m'avait amenée on marche sur de l'or et sur de la soie ; il y a dans les coins des petits miroirs en diamant qui vous regardent. Je ne croyais pas aux fées, non. Eh bien! j'ai été sur le point d'y croire, à cause de toute cette magie où j'étais comme une bête. Des serpents sur les murs, qui ont l'air de vivre, et, au plafond, de grands oiseaux qui vous éventent avec leurs ailes. Mais, le plus étonnant, c'est le seigneur : il a un grand bonnet pointu et une jupe courte, en satin, comme dans les pièces à femmes. Un bel homme d'ailleurs. Ce qui m'embêtait, c'est qu'il m'appelait Leïla et que, toute la soirée, il m'a forcée de manger une espèce de pâte verte qui a un goût de poivre et de beurre rance. Ce que c'est que cette drogue-là, je ne sais pas; mais j'ai ri, j'ai ri, j'ai ri! et puis j'ai battu la campagne. Dieu de Dieu ! Il n'y avait plus autour de moi qu'un tas de petits pages qui dansaient et des femmes qui faisaient avec leur tête comme ceci, avec leurs bras comme ça; on aurait dit qu'elles nageaient dans un grand va-et-vient d'écharpes qui étaient de toutes les couleurs. Pujs, tout a changé : c'est devenu terrible. Le seigneur a poussé un cri qui ressemblait à un aboiement de loup, et il marchait à quatre pattes sur le tapis de la chambre, jappant toujours, autour des femmes qui fuyaient de tous côtés, à quatre pattes aussi. Moi, j'avais grimpé le long de la muraille, je m'accrochais aux étoiles, et, suspendue, je remuais le bras comme un balancier, me figurant que j'étais une pendule, et je me disais : « Oui, oui, ils s'amusent maintenant, les loups et les louves, ils se vautrent, ils mangent de la chair fraîche, mais ils seront bien attrapés, tout à l'heure, quand je sonnerai cinq heures du matin. »

— Tout ça, des blagues, dit une voix.

— Une folle.

— Qui se moque de nous.

Ce furent autour de la Pucelle, des grognements, des rires et des reculs de gens que cette histoire n'amusait guère.

Mais Papiol, attentif et regardant toujours Arabelle :

— Ne les écoute pas, continue, dit-il.

Elle s'assit sur la table.

— Dame! ce qui est arrivé après, je ne sais plus bien. Je crois que j'ai dormi, avec des rêves où il y avait un Lion qui passe devant le soleil. Puis je me suis trouvée ré- . veillée, sur des coussins, dans la petite chambre éclairée d'une lanterne ; dans cette chambre-là, il semble que c'est toujours la nuit parce qu'il n'y a pas de fenêtre. Moi, j'étais comme si l'on m'avait rouée de coups. Brisée, fripée, une loque. Je croyais que j'étais en coton, que les bras allaient me tomber des épaules. En me regardant, je vis que j'avais des noirs partout, et des marques de dents sur les mains; le loup m'avait mordue. Puis, je me sentais toute drôle, et triste comme si j'avais été sur le point de mourir. Vrai, je n'avais jamais éprouvé cela. Qu'est-ce que j'avais fait de mal? Rien du tout. Un monsieur vous dit de venir, on le suit: cela arrive tous les jours, il n'y a pas là de quoi avoir des remords. Eh bien, on doit être comme j'étais quand on a fait quelque crime ! le cœur tout retourné, la bouche comme si j'avais mangé quelque chose de très-amer. Pas contente, enfin. Alors, je me suis levée et je me suis dit: « Je m'embête, je veux m'en aller. Les grands seigneurs qui font les loups, c'est des bêtises; j'aime mieux mon beau Dunois, qui est un loup, naturellement. »

La Pucelle, maintenant, parlait d'une voix plus basse' ; les gens étaient descendus des chaises; les groupes se rompaient; la foule reprenait son lent mouvement circulaire.

Arabelle s'était laissée tomber sur une chaise, la tête dans les mains, sous le regard de Papiol menaçant.

— La Pucelle, dit-il, est-ce que tu es encore grise ? tu

bavardes et tu ne dis rien ; ta vois Lien que madame s'ennuie.

La Pucelle reprit:

— C'est vrai, j'ai encore des ailes do moulin dans la tête. Enfin, voilà, je m'ennuyais; et il devait être tard, car il me semblait que j'avais dormi très-longtemps. « J'en ai assez, sortons d'ici. » Sortir! Ah bien oui! Pas de porte. Tout autour de moi, sur les murailles, des branches d'arbres peintes, et des incrustations de verroteries, qui ressemblaient à des fleurs. J'enrageais! Ma foi, tant pis! je me mis à crier; puis, comme personne ne répondait, je commençai à taper sur les murs à coups de poing et à coups de pied. Alors, comme au théâtre, il y eut un pan de la muraille qui remua, s'abaissa, descendit, disparut dans le plancher. Il est probable qu'en tapant j'avais touché un ressort- Je ne fis ni une ni deux, j'entrai dans le corridor qui était là, tout ouvert et noir, bien décidée à trouver le seigneur et à lui dire: « Vous savez, c'est très-joli, chez vous, très-joli et très-farce; mais la Pucelle n'est pas un oiseau bon à mettre en Cage. Je veux aller me promener de temps en temps. Sinon, rien de fait, je vous lâche. » J'aurais parlé autrement, parce que, avec les gens de la haute, il faut être polie, mais enfin j'aurais dit ça tout de même. Le dilTicilc, c'était de trouver l'homme au bonnet pointu. Le corridor n'en finissait pas ; quelquefois je montais des escaliers, d'autres fois je descendais des marches. Pas une lumière, pas un carreau de vitre. Je suis brave, c'est connu, mais ça ne fait rien, j'avais peur tout de même, et s'il y a des couloirs pour aller en enfer, c'est comme celui-là qu'ils doivent être.

En ce moment M^^'^ Ginérès bâillait d'angoisse, Papiol dit :

— Finis ton histoire.

— Oui, c'est la fin maintenant, c'est maintenant que madame ne va plus s'ennuyer du tout.

La Pucelle continua:

~ Je vis une ligne claire, au ras du mur, comme si de la lumière glissait sous une porte. Enfin! Je mVapprochai, je tâtai le bois. Quand j'eus trouvé la serrure, j'y mis un œil, pour voir. D'abord, je n'aperçus que des meubles dans une grande salle éclairée ; une salle trèsriche, des meubles en or, mais rien d'extraordinairi; ; plus de lion, ni de soleil, ni de lanterne, ni de verroteries ; un salon très-chic, voilà tout, comme il y en a chez les gens riches: et ce qui faisait de la lumière dans l'appartement, c'étaient des lampes, avec des globes qui ressemblaient à de grosses lunes. C'était donc le soir déjà ? J'avais dormi toute la journée. Mais des meubles, cela ne me suffisait pas. Je voulais voir des gens et, ma foi, j'en vis. Deux personnes. Un homme, une femme. Ils s'assirent dans des fauteuils. Ils se parlaient avec un air très-affairé. Or, l'homme, je le reconnus bien; il n'avait plus ni le bonnet pointu, ni la jupe; il était habillé comme tout le monde : c'était le monsieur qui était venu me chercher dans le petit café sur l'avenue de Neuilly. Quant à la dame....

— C'était madame? dit Papiol, pendant qu'Arabclle, sur sa chaise, frissonnait.

— Attends donc ! reprit la Pucelle. Après les avoir bien regardés, je voulus les entendre. Ça m'intriguait, ce qu'ils disaient. Je retirai l'œil de la serrure, j'y collai l'oreille. C'est vrai, au commencement, je ne compris pas du tout, parce qu'il y avait dans leur conversation des mots que je n'avais jamais entendus. Elle l'appelait: f Nézam-Aga. » Ils parlaient d'une fleur qui pousse trèsloin d'ici, dans le pays de l'homme au bonnet. Une fleur qui a un drôle de nom. Un nom en i. Puis, je compris mieux. Cette fleur-là, paraît-il, quand elle est restée longtemps dans une espèce d'eau, qui s'appelle.... — ah! ma foi! je ne me souviens plus, — cette fleur-là, comme si elle fondait, devient une liqueur terrible, un poison qui vous rend fou d'abord, et qui vous tue ensuite.

— Oh! oh! dit Papiol.

— Eh bien ! ce poison-là, c'était ce que la dame était venue chercher dans la maison du diable! Et tu crois peut-être que le monsieur la lui refusait, lui disait: « Non, madame, non, ça serait très-mal, je ne peux pas. » Plus souvent! des gredins, tous ces gens riches 1 J'avais remis l'œil : je le vis ouvrir un petit meuble pas plus grand qu'une boîte, en tirer un flacon qui ressemblait à ces fioles où l'on met des sels. Il parlait très-haut, il dit: « Huit à dix gouttes dans un verre, cela suffit. » Il ajouta: « Oh! de grâce, ne m'ayez aucune reconnaissance; ce n'est là qu'un léger service, et je suis trop payé par le charme de vous le rendre. » Puis, comme elle se retirait, il l'accompagna jusqu'à la porte. Ce doit être comme ça que les ambassadeurs saluent les impératrices! Tu comprends, moi, je ne voulus pas rester un instant dans cette baraque en or où il y a des seigneurs qui sont des loups et qui offrent du poison aux dames comme on leur donnerait un sac de marrons glacés. Je frappe à tour* de bras. L'homme vient ouvrir. « Ah! c'est vous 1 » Il n'avait pas l'air étonné. « Oui, c'est moi, par où sort-on? » Je traverse la salle, l'antichambre, je dégringole les escaliers, me voilà dans le jardin, où je ramasse quelque chose de lourd qui sonnait, — une bourse que l'on me jetait par la fenêtre, —et je m'enfuis toute courante, avec l'habit qu'on m'avait mis. Une belle robe, tu verras. A Neuilly, on me raconte que Dunois a disparu. « Bon! c'est qu'il est à la Vieille-Redoute. » Je me déshabille, je me rhabille, pour ne pas être remarquée, je te cours après, parce que je t'aime, je le trouve en train de boire avec la dame au poison, et, deux secondes plus tard, tu étais un homme fichu !

Elle se tut. Papiol se pencha sur ArabcUe, la prit par les bras, la força de le suivre, en vain résistante, et quand ils furent dans f étroit passage, derrière l'orchestre, seuls, il lui dit :

— Tu es très-forte. Ohl ohl Après m'en avoir fait tuer d'autres, tu as voulu me tuer moi-même* Gomme ça ne

t'avait pas réussi de m'éloigner vivant, tu as voulu me faire emporter mort. Mais, pas de chance ! coup raté. Tu sais, c'est grave: tentative d'empoisonnement. Et il y a des preuves. La Pucelle t'a vue. Le poison doit être dans le verre. Comprends, on peut appeler les municipaux !

Il lui parlait bas avec une lèvre féroce ; Arabelle s'était dressée et, les bras levés, répondit :

— Ah! faites appeler, dénoncez-moi, livrez-moi. Je renonce. C'est fini. Je suis un monstre qui a voulu lutter avec des monstres. Je suis vaincue. Cela pouvait arriver. Faites-moi prendre. Mais ne me regardez pas et ne me touchez pas !

Il se tourna vers la Pucelle, qui venait de les rejoindre, et lui dit, avec un regard auquel elle savait qu'il ne fallait pas résister:

— Va-t'en. Reste auprès de la table. A cause du vin. Puis , poussant Arabelle contre les planches sonores

où les cuivres faisaient rage :

— Je te toucherai, dit-il, et je t'emporterai! Sache que cela me plaît que tu sois une empoisonneuse. Quelque chose te manquait : tu n'étais pas mon égale. Maintenant, nous nous valons, je suis content. Ça me monte à la tête comme de l'eau-de-vie cette idée que toi, si belle, tu es aussi ignoble que moi. Tu as été ma maîtresse, maintenant, c'est mieux, tu seras ma femelle. Des places, de l'argent? Je n'en veux pas. Et je ne veux pas non plus que tu sois une grande dame. Nous serons deux vagabonds ensemble, deux va-nu-pieds, deux assassins. Je t'emmène dans mon avenir, qui sera du propre, va. Je t'apporterai, le soir, de l'argent que j'aurai volé, et comme tu sauras les choses, tu auras soin d'essuyer mon couteau, à souper, avant de couper la viande. Tonnerre de Dieu ! quelles nuits ! Si tu as des remords, tant mieux, car cela t'empêchera de dormir, et les insomnies, c'est bon, quand on s'aime. Allons, c'est dit, plus de robe de soie. Jette ton chapeau. Demandons du vin. Par exemple, je servirai, et cette fois, je te grise. Tu verras,

être saoule, c'est bon. Mais viens donc! Viens donc, te dis-jc. Oui, dans le bal, où sont les autres. Ton corsage est trop montant, dégrafe-le. Montre] un peu de chemise et de peau pour qu'on soit jaloux de moi! Pas de simagrées. Obéis. Sois contente. Ah ! ma foi, j'entends que tu danses, et que tu laisses rouler tous tes cheveux sur ton corps pour avoir l'air d'une fille avec un manteau d'impératrice.

Elle voulait s'en aller, se laissait meurtrir plutôt que de le suivre, appelait , criait, avait envie de se dénoncer elle-même , pour qu'on l'arrachât à cette étrange vengeance, qui lui embrassait la face, les mains, le cou...

Alors, une voix cria :

—• Misérable!

Et Papiol étonné lâcha prise, pendant que M°^'= Ginérès, dans une stupéfaction qui défaille, s'écriait :

— Henry Gardoz, ici!

— Hein! dit Papiol. Que nous veut celui-ci? Qui donc se mêle de vouloir mettre le holà, quand j'ai des mots avec ma femme? Henry Gardoz? Connais pas. Parbleu! s'il s'avise de te défendre, on va jouer du couteau, je pense.

Oh ! par cet enfant, être vue ainsi, aux prises avec un tel homme, dans un pareil lieu !

Elle dit à voix basse :

— De grâce, retirez- vous, vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe. Pourquoi étes-vous ici? Allczvous-cn.

Elle avait ce reste de grandeur de ne pas vouloir, dans son crime, qu'une innocence se souillât à la défendre.

Papiol criait :

•— Tu lui parles? C'est ton amant? Il faisait le guet pour se montrer, quand tu aurais besoin de lui? Ton amant, et ton complice. Mille bombes! nous allons rire.

Comme une hôte, il sauta sur Henry Cai'doz.

Alors Arabclle défaillit, le long des planches entre

deux chaises, et, brisée, cheveux défaits, elle était là, sur le plancher sale, comme une espèce de magnifique haillon.

I/hommect l'enfant luttaient, ou plutôt, non: l'homme broyait l'enfant. Un roseau entre les pinces d'une tenaille; c'était Henry Cardoz entre les mains de Papiol.

La musique se taisait, les danses s'étaient interrompues. Dans un tassement précipité, toute la foule ordurière enveloppait avec des cris le combat inégal où Henry Cardoz, empoigné au cou, crachait du sang déjà.

Mais Papiol ne voulait pas l'étrangler, Papiol avait son idée.

— Place! cria-t-il.

Il marchait à reculons, dans les groupes qui s'écartaient, serrant à la gorge et tii'ant à lui sa victime haletante, blême.

Oui, une idée, une idée que dans la folie de sa rage il jugeait excellente.

C'est vers la table qu'il se dirigeait; vers la table où, tout à l'heure, Arabelle s'était assise en face de lui.

Lorsqu'il en eut touché le rebord avec la main gauche, par derrière, il fit brusquement volte-face, éclata de rire, coucha sur la table Henri Cardoz évanoui.

— Un gosse, cet homme-là! dit-il, pas plus de force qu'un poulet. Allons! ouvre l'œil, bambin! tu fais le mort pour me faire une niche. Ouvre donc l'œil ! Tiens, voici qui va te réveiller.

Alors , au milieu des grosses joies de tous les gens qui étaient là et qui approuvaient Papiol, le jugeant très-robuste et très-drôle, il saisit le verre qu'Arabelle avait rempli, força de s'ouvrir, en y introduisant le pouce, la mâchoire d'Henry Cardoz, versa, dans la bouche, tout le vin, et mit la main sur les lèvres, pour que tout fût avalé, pour que pas une goutte ne se répandît.

Ceci, de l'aveu de tous, était une très-joyeuse plaisanterie. Seule, la Pucelle, qui avait compris, pâlissait. Et l'on battait des mains, et les chapeaux volaient eu l'air

134 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

autour de Papiol qui triomphait, montrant les dents, et l'œil gouailleur.

Cependant, M. Furtin, — l'indicateur au nez pointu que le capitaine Gaillonnet, le matin de ce jour, avait si fort querellé — s'avançait parmi la foule , se glissait comme quelqu'un qui veut voir, souple, allongé, le cou tendu; quand il fut tout près, il inclina la tête gracieusement sous la fière grimace de Papiol ; et il souriait d'un air aimable.

Mais il avait derrière lui quatre grands municipaux paisibles, qui ne riaient pas.

La délicatesse d'Amand de Sergine

Sans se mêler aux groupes trop proches, sans se laisser voir, Amand de Sergine avait tout vu, tout compris.

Le plan conçu par M™^ Ginérès lui apparaissait nettement : elle avait voulu, par un coup d'audace, se débarrasser de Dominique, s'évader de l'intrigue où elle était prise.

Papiol mort, qui donc aurait pu quelque chose contre elle?

Quant à être accusée de cette mort, elle n'avait pas à le craindre, grâce à l'invraisemblance, grâce à l'impossiliilité de sa présence à la Vieille -Redoute. Le poison versé, le poison bu, elle se serait éloignée, serait rentrée chez elle, dans sa richesse, dans sa gloire, aurait été sauvée.

Mais l'arrivée de la Pucelle et ses révélations avaient rompu les projets d'Arabelle. Papiol n'avait pas bu le poison: Papiol, dans sa furieuse folie, l'avait fait boire à un enfant évanoui ; et maintenant, elle, Arabelle, der-

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