LA DELICATESSE D AMAND DE SERGINE
rière les planches de l'orchestre, demeurait sans mouvement, livrée aux injures, sans révolte, dans l'abandon de la défaite.
Amand de Sergine se dit : « Ces choses-là sont graves ; Aladin est pris, M°^^ Ginérès, toute grande dame qu'elle est, peut être emmenée avec lui. Cette femme-là au poste, ce sera curieux. Une accusation d'empoisonnement, selon toute apparence, résultera de tout ceci; j'ai eu tort de me commettre avec des gens aux allures brutales, qui ne conçoivent pas l'agrément des luttes subtiles et qui emploient les gros moyens : le poison ou le couteau. Il est temps que je me retire d'un imbroglio qui devient trop tragique; j'approuve les comédies, mais le drame me répugne. »
Très-vivement, longeant les murs, dans une sorte de solitude, — car toute la foule s'amoncelait vers Papiol, Henry Gardoz et les agents survenus, — il allait gagner la sortie du bal, se retrouver dehors, être comme quelqu'un qui ne serait jamais entré dans ce bouge.
D'ailleurs il était fort contrarié. Mme Ginérès, à cause de sa défaite, lui échappait; puisqu'elle serait déshonorée, il ne pouvait plus rien contre elle. Etant dans la houe, on ne redoute pas la menace d'une souillure.
Eve-Ange-Lys et les deux millions de dot, ces belles espérances, n'étaient plus. Quoi ! il disparaîtrait dans la misère, dans la honte, dans l'ennui?
Il passa derrière l'orchestre, il vit M"^^ Ginérès étendue là, entre deux chaises.
Une idée lui traversa l'esprit, comme un jet de lumière.
Cette femme^ en somme, nul ne l'avait nommée, personne encore ne s'occupait d'elle. Si elle restait là, on la verrait, on l'empoignerait, il faudrait qu'elle se fît connaître; mais si elle partait avant d'avoir été retrouvée, avant d'avoir été dévoilée , qui donc oserait la soupçonner d'être venue, d'avoir versé le poison? . Papiol parlerait? non. Avouer qu'il savait levinem-
poisonné, ce serait s'avouer empoisonneur lui-môme, puisqu'il avait vidé le verre dans la bouche du jeune homme qui était survenu. Il se tairait, il ne dirait même pas le nom do M™« Ginérès, de crainte que se sentant perdue et voulant le perdre par représailles, elle ne divulguât le crime.
Donc, Arabelle hors d'ici, c'était Arabelle hors de danger.
Eh bien! il remmènerait lui; il quitterait le parti de Papiol pour le parti de M°^« Ginérès. Et ce qu'il n'avait pas pu obtenir par les menaces, il l'obtiendrait à cause du service rendu. Elle n'avait pas cédé dans l'épouvante, elle obéirait par reconnaissance.
11 se baissa vers elle, lui prit la main, la souleva par la taille, lui dit :
— Venez, il n'y a pas une minute à perdre.
Qui la remuait ainsi? Elle ne le savait pas; sa tôle incrie penchait, les yeux clos. Elle marchait sans savoir où allaient ses pas, que quelqu'un guidait; elle avait comme le sentiment d'être morte déjà, et quand on la laisserait retomber, ce serait dans son cercueil.
Un peu d'air frais et de pluie lui mouilla le front , fit qu'elle s'éveilla; elle ouvrit les yeux, elle était devant une porte illuminée, sur un long boulevard noir, où reluisaient dos flaques d'eau.
Elle recula vivement, ayant reconnu Gaston Ginérès.
— Oh ! lui dit-il tout bas, pas un mot, pas un geste ; ne vous étonnez pas, comprenez vite. Vous étiez perdue, je vous sauve. J'ai été votre ennemi, je suis votre ami. Pourquoi? vous le saurez plus tard. Maintenant, venez, ne restez pas là sous ces lumières, fuyez. Ahl dussé-je vous emporter, vous ne demeurerez pas ici.
Elle le regardait, elle se souvenait des choses qui s'étaient passées dans le bal; elle se dit que, quoi qu'il arrivât, elle ne serait jamais plus avilie, plus vaincue qu'elle n'était; il se pouvait d'ailleurs que Gaston Ginérès fût sincère, cette fois, à cause d'un intérêt qu'elle ne