LA DELICATESSE D AMAND DE SERGINE
démêlait pas bien ; et puis, fuir, à tout prix, c'était ce qu'elle voulait. Elle n'hésita pas, elle répondit :
— Emmenez-moi.
De l'autre côté de la chaussée , il y avait une longue file de voitures ; des lueurs rougeoyaient derrière les vitres des lanternes voilées d'une buée.
Il la soutenait, la portait.
Ils traversèrent le boulevard. Tout autour d'eux du vent, de l'ombre et les aiguilles fraîches de la pluie qui leur piquaient la peau.
Il ouvrit la portière d'uniiacre.
M°^« Ginérès monta la première. Il allait la suivre, quand, tout à coup, elle jeta un cri.
Par l'autre portière, quelqu'un était entré dans le fiacre, quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. et qui s'assit à côté d'elle.
Gaston Ginérès, tendant le cou, distingua dans l'ombre une figure d'agent.
On les avait suivis, puis devancés; M°^« Ginérès était prise.
Chacun pour soi : l'instinct du salut immédiat l'emporte sur tout autre intérêt plus lointain.
Il bondit en arrière, esquiva deux sergents de ville qui traversaient la chaussée , et enfila, courant comme un va-nu-pieds, — ce gentilhomme, — une rue noire qui s'ouvrait là, descendant vers la ville.
En ce moment, l'agent criait dans la voiture :
— Cocher, au poste de police!
Sebastien
Un lieu sordide, aux murs et au plafond gris.
Régulièrement rangés devant la paroi du fond, des lits de camp, couvertures défaites, où fumaient, à demicouchés, des sergents de ville, l'air ennuyé.
Là-dessus, les louches rayons d'une lampe à gaz, au verre sali, tout jaunes dans Tair saturé de fumée et d'haleines.
C'était le Poste.
Papiol était là, sur un banc, renfrogné, dans un coin d'ombre.
Non loin de lui, Henry Cardoz se tenait assis.
La Pucelle avait réussi à se dérober dans la foule.
Pendant que M. Furtin, accoudé sur le rebord d'un bureau, expliquait les choses, fournissait des détails au brigadier du poste qui prenait des notes, Henry Cardoz songeait, l'esprit perdu dans l'obscurité de cette aventure.
Pendant plusieurs journées, il avait été assez maître de lui-même pour obéir à M°^° Ginérès, pour ne pas tenter de la revoir; mais bientôt sa résolution avait faibli et il s'était dit : « Ce n'est pas un grand crime de passer rue du Faubourg-Saint-Honoré; beaucoup de gens passent dans cette rue, je puis bien faire comme ces gens qui passent. »
11 avait marché jusqu'au soir, devant la grille de l'hôtel Ginérès, espérant quelque hasard qui lui permettrait de voir Arabelle, de loin.
Une fois, un peu avant le crépuscule, le rideau d'une fenêtre s'était soulevé, mais le visage qui avait apparu
n'était pas celui qu'il espérait ; Eve-Ange-Lys , derrière les vitres, toute rose de pudeur et de joie, souriait à son amoureux, et le verre se voila d'une petite vapeur qui était l'haleine d'un baiser.
Il se détourna ; il n'aimait pas cette enfant qui peut-être l'aimait.
La rue se fit un peu obscure. Il ne quittait pas des yeux la grille de l'hôtel Ginérès. Il regarda l'heure à l'horloge du petit café, en face. Huit heures déjàl M'"^ Arahelle ne sortirait pas aujourd'hui, il ne l'apercevrait pas, il allait s'éloigner.
L'un des battants de la grille s'ouvrit ; il reconnut une forme dans la longue robe noire, une lueur de cheveux sous le chapeau.
Où donc allait-elle, si tard, seule, à pied ? Les rues sont pleines de gens hardis qui insultent les femmes. Elle avait tort de ne pas avoir pris sa voiture, de ne pas se faire accompagner.
Il marcha derrière elle, mesurant ses pas pour ne pas trop s'approcher, prêt à la défendre, si le besoin en survenait, songeant : « Mais où va-t-elle donc? » Un peu jaloux, sans le savoir.
Ils marchèrent très-longtemps ; elle ne le voyait pas.
Quand ils furent arrivés dans une longue avenue, où les réverbères, de loin en loin, éclairaient le dessous des arbres, elle tira la sonnette d'une grille, suivit une allée, disparut derrière la porte d'une maison. • Il souffrait.
Une telle visite, furtive, à pareille heure? L'idée qu'elle avait un amant lui tenailla le cœur.
Mais, non, non, elle était parfaite, il le savait, elle lui avait montré, tout entière, son âme pure et ferme ; il était criminel de la soupçonner. Certainement, si elle était venue, ce soir, dans cette maison, il y avait à cela des raisons excellentes; c'était le bien sans doute qu'elle faisait en ce moment.
Poui-tant, il ne se retira pas. Il voulait la voir sortir,
car enfin elle sortirait, elle ne resterait pas toute la nuit hors de chez elle.
Un hruit de porte qu'on referme, des pas sur du sable qui crie. Elle reparut, s'en alla, courant presque, le long des jardins.
Ayant rencontré, au coin de l'avenue, une voiture, elle fit signe au cocher, lui parla, comme donnant une adresse, et monta très-vite.
Les chevaux de fiacre qui reviennent le soir dans Paris sont harassés, boitent, titubent. Henry Gardoz n'eut pas de peine à suivre la voiture; il était très -content, se persuadait que c'était fmi, qu'elle rentrait chez elle maintenant.
Quoi! Pas encore? Non. Le fiacre, dépassant le faubourg Saint-Honoré, s'était engagé sur le boulevard de Gourcclles, et le cheval avait pris une allure plus rapide.
Henry Gardoz dut courir pour ne pas perdre la voiture de vue. Il ne comprenait pas du tout ce qui arrivait. Ne s'était-il pas trompé? Etait-ce bien M°^° Ginérès qui était sortie de l'hôtel, qu'il avait suivie, qui s'en allait, il ne savait où, dans ce fiacre?
Eh ! non, ce n'était pas elle; il était fou! la voiture venait de s'arrêter devant l'entrée étroite et sale d'un bal public, qui bâillait sous un demi-cercle de globes lumineux, et dégorgeait sur le boulevard un bruit dansant de musique et de rires.
M™*' Ginérès, dans un tel endroit! quelle extravagance !
Il ne voulut même pas regarder la femme qui descendait du fiacre. Il s'en retourna en disant : « Elle est chez elle couchée, endormie, et je suis un grand imbécile. »
Il avait fait cent pas, il s'arrêta.
Il se rappela qu'il l'avait regardée, sous la lueur d'un réverbère, dans l'avenue.
Oui! oui! il l'avait vue, et reconnue; ses cheveux avaient relui comme de la poussière d'or.
Il hésita longtemps, il ne voulait pas croire, il s'écriait : « Ce n'est pas possible ! » Mais il était revenu devant la porte du bal; enfin il dit: Je peux bien entrer, que diable! on ne me mangera pas. »
Il était entré.
Dans ce bouge, parmi ces femmes aux rires obscènes et ces danseurs avinés, dans ces odeurs, dans ces bruits, il l'avait vue, elle, elle-même, Arabelle, M™^ Ginérès, en proie à la brutalité d'un homme qui lui disait i Tu >, échevelée, extraordinaire.
Alors, une lutte, un évanouissement, une chute dans l'ombre et un demi-réveil; du sang dans sa bouche et une autre liqueur ensuite, plus chaude; et des clameurs autour de lui, et des bras qui emportent! Puis le retour à la réalité, ici, dans cette chambre sale qui était le poste, parmi des agents, à côté d'un homme, — oh! horrible! — qu'il reconnaissait.
Il ne savait pas, ne comprenait pas, demeurait hébété, avait pourtant dans le vague de sa pensée un contentement, parce qu'x\rabelle n'était pas là.
La porte s'ouvrit. M'"^ Ginérès entra, poussée par un agent.
— Vous avez les deux coqs, dit l'agent, je vous amène la poule.
Elle ressemblait à une morte qui se tiendrait debout. Elle n'était plus. On lui dit : t Asseyez-vous, » elle s'assit.
Henry Gardez la regardait, pensait: « comment! ce n'était pas un cauchemar? »
Le brigadier dit :
— Vous, le petit, dans le coin, avancez. Le petit, c'était Papiol.
Il s'approcha.
L'air inquiet ? Pas du tout. Il avait fait une folie dans sa colère ; mais bah ! le vin n'était peut-être pas empoisonné : elle était grise, la Pucelle. Le jeune homme avait l'air de se porter très-bien. Toute l'aventure se résumait
dans une bousculade, après boire ; il s'en tirerait. Et puis, cela l'égayait de voir M°^« Ginérès, au poste, avec lui.
— Votre nom ? demanda le brigadier.
Il répondit :
— Le beau Dunois. On peut s'informer à Neuilly, où j'ai beaucoup d'amis, et non moins d'admirateurs.
Mais M. Furtin, levant le nez, eut un petit rire.
— Dunois, non ; Aladin, oui.
Tonnerre ! Il était pincé. Il avait rompu son ban : il était dans son tort ; on pouvait le coffrer. Trois mois de prison pour le moins. C'était une tuile, cela.
Il essaya de mentir.
— Aladin ? Je ne connais pas.
Il ajouta :
— Demandez à L'Epicier, qui est mon directeur. Mais M. Furtin répondit nettement :
— Allons, en voilà assez. Aladin, c'est toi. M. Gibon t'attend, et je t'emmène au Dépôt, dans dix minutes.
Alors Papiol alla se rasseoir sur le banc, dans le coin, et s'y ramassa, hargneux, comme une bête qui voudrait mordre.
Le brigadier s'était tourné vers Henry Gardoz.
Celui-ci se leva. Un grand trouble, toujours, mclait toutes les choses dans son esprit; mais il apercevait dans une espèce de lueur la possibilité de tirer M™' Ginérès do cette aventure sinistre où elle se trouvait mêlée. Plus tard, elle lui expliquerait et il comprendrait ; maintenant, il devait la sauver, voilà tout.
— Vos noms ? demanda le brigadier.
Henry Gardoz se nomma, il dit en outre :
— Je loge rue Jacob, n° 32. Je suis étudiant en droit. Voici ma carte.
Il tira do sa poche une petite carte verte que le brigadier tourna, retourna, approuva de l'œil.
— Vous étiez au bal de la Vieille-Redoute f
— Oui, monsieur, avec madame.
— Avec madame ?
— Oui, monsieur. En passant devant ce bal nous avons eu la fantaisie d'y entrer; nous ne savions pas quelle espèce d'endroit c'était. Nous sommes à Paris depuis peu..
— Vous vous êtes battu avec l'homme qui est là?
— Non, monsieur. J'avais quitté madame, un instant, pour allumer un cigare. En me retournant, je vis monsieur qui lui parlait d'une façon qui me déplut. Je fis une observation qui fut mal accueillie ; de là, une bousculade, et comme je suis très-faible, je me suis évanoui.
Papiol avait envie de dire : « Ce n'est pas vrai. Tu n'étais pas avec cette femme. C'est à moi qu'elle appartient. Et c'est une gueuse qui a voulu m'empoisonner. » Mais, à parler de la sorte, il risquait gros ; et quand on sort du bagne, la police a quelque chose d'imposant.
Cependant, M'^^ Ginérès avait levé le front ; elle regardait Henry Cardoz, ce pauvre enfant qui devait la mépriser à cette heure et qui essayait de la sauver.
Le brigadier dit à M. Furtin :
— Qu'est-ce que vous pensez de cela, vous ?
— Huml dit l'autre, la chose est possible. Ce jeune homme a l'air d'un brave garçon, la dame ne ressemble pas aux personnes qui vont à la Vieille-Rcdoutc, et Aladin est fort querelleur de son naturel. Pour moi, je suis content, et M. Cibon le sera aussi, parce que j'ai son forçat.
Ainsi, les obscurités paraissaient s'éclaircir; cette affaire devenait toute simple. Qu'était-ce? Une querelle dans un bal public, suivie de quelques horions.
Le brigadier, s'adressant à Henry Cardoz :
— Vous savez, monsieur, que si vous voulez, vous pouvez porter plainte.
-— Monsieur, dit Henry Cardoz, nous avons, madame et moi, expié par un moment d'ennui une grave imprudence. Tout est bien. Nous ne désirons plus qu'une chose : nous retirer. Gela est-il possible?
Le brigadier fit un signe de te te qui disait : Oui ; et,
Arabcllo s'étant levée, Henry Gardoz, très-pâle en ce moment, lui offrait le bras pour sortir.
— Quoi ! grognait Papiol entre ses dents, elle échappe ? Moi, on me garde ; elle, on la lâche! Ah ! mille bombes ! nous verrons bien !
La bile toute remuée, il allait sans doute, au risque de se compromettre, crier le nom d'Arabellc et parler du poison, lorsqu'une chose arriva, une chose effrayante, qui rendit toute parole inutile et suffit à retenir M°^^ Ginérès.
Ils étaient près de la porte, tous deux, Arabelle et Henry Gardoz.
Il se retourna, regarda les gens avec une bouche grande ouverte, qui riait, et, en frappant des mains, s'écria :
— Vous savez, nous sommes tous fous, ici 1
Et il avait des yeux qui s'écarquillaient joyeusement, comme lorsqu'on regarde quelque chose de très-étrange et de très-bouffon.
Que lui arrivait-il donc ? Il se domina. Il passa sa main sur son front où perlaient des gouttes de sueur.
Il dit :
— Je ne sais ce que j'ai. Je n'ai pas l'habitude de boire. Je crois qu'on m'a fait boire un peu, pendant que j'étais évanoui.
Tous le regardèrent : Papiol, inquiet ; Arabelle avec un œil qui s'épouvante, comme si elle eût conçu la possibilité du crime commis pendant qu'elle était étendue derrière les planches de l'orchestre ; tous les autres, d'un regard vague, avec l'air de gens qu'un ivrogne n'étonne plus.
Mais brusquement, violemment, il éclata de rire. Et pendant que, par soubresauts, des rires et encore des rires lui jaillissaient de la gorge, pareils aux bouillons d'une eau surchauffée, la saillie de ses deux yeux était, dans sa face blême, comme deux globes rouges presque saignants.
Ceci cessait d'être naturel. Le vin, môme frelaté, ne produit pas de ces sortes d'ivresse ; et M. Furtin dit :
— Fermez les portes. Un médecin tout de suite. L'affaire devient grave. Cet homme n'est pas ivre ; je me souviens ; il était couché sur la table, évanoui ; Aladin lui a versé dans la bouche le contenu d'un verre.
— Un empoisonnement ? dit le brigadier.
— Un empoisonnement, dit M. Fartin.
Cependant, Henry Cardoz, comme un vêtement qui
tombe, s'était laissé choir le long du mur, sur le plancher.
Là, sur les planches, avec des tressants de bête hydrophobe, il se tordait, bavant de la bouche, saignant de l'œil ; et de toute sa frêle jeunesse, de toute sa grâce, de toute sa vie heureuse et charmante, il ne restait, dans un cercle de regards stupides, qu'une forme obscure qui se crispait, se roulait, riait affreusement.
— Oh! dit Papiol, elTrayé lui-même.
ArabcUe s'était agenouillée. Pleurant enfin, elle touchait cette espèce d'agonie, hideusement remuante, répétait, comme si elle eût été folle aussi : « Sébastien I Sébastien! » Son chapeau tomba, ses cheveux se défirent, toute sa chevelure, sa chevelure d'or damné, se répandit sur le front, sur les épaules, sur les bras de l'enfant, et lui, convulsionné, il étouflait dans ces cheveux l'incessant sanglot de son rire, et il les baisait peut-être, ces cheveux.
La. robe de noce et le voile
Une chambre petite, aux tentures pâles, qui se recueille, qui a l'air solitaire et lointain.
Un enveloppement de léger silence et de repos atténue, apaise, endort le luxe des étoffes.
C'est la chambre d'Eve- Ange-Lys. Dans un coin, près de la seule fenêtre, sourit la candeur du lit ignorant.
Toute la douceur de la soirée entrait par la croisée ouverte; il y avait dans la fraîcheur des bruits d'oiseaux qui s'endorment. Parfois, sous le vent qui la courbe, une branche mouillée s'inclinait jusqu'à laisser tomber quelques gouttes sur le tapis.
Eve-Ange-Lys disait :
— Vous êtes lasse, Rowena; vous avez fait un trèslong voyage ; allez dormir. Je vous ennuie avec mes bavardages de petite fille.
— Non, parlez, j'aime à vous entendre. Vous ne savez pas combien il est doux et triste, très -triste mais si doux, de voir sourire les autres quand on a l'habitude de pleurer. Il y a eu des heures amères dans ma vie ; des désespoirs que vous ne comprendriez même pas, m'ont brisé le cœur, l'esprit, le corps. J'ai presque l'air d'une vieille femme, à vingt-sept ans ! C'est parce que je vis double, ne dormant pas la nuit. Eh! bien, ma chère Eve, cela me réjouit de vous regarder, et je suis consolée quand je vous écoute; vous êtes comme un petit oiseau qui chanterait sur une branche flétrie.
Elles s'assirent devant la fenêtre, accoudées au rebord, les cheveux dans le soufile du soir, toutes baignées,