LA ROBE DE NOCE ET LE TOILE Î
quand un nuage s'écartait, par la blancheur bleue de la lune.
-— Oui, je l'aime, dit Eve-Ange-Lys. Je ne sais pas comment j'en suis arrivée là. Le dimanche, à Téglise, je tournais la tête; ce n'était pas pour le regarder, pourtant je le voyais. Puis, il est venu tous les jours, devant l'hôtel, considérant les fenêtres d'un air timide, se détournant, comme pour fuir, lorsque je soulevais les rideaux. Il est jeune, il est beau, il est pauvre, je l'adore.
Lady Rowena songeait aux vieux arbres du parc de Bellenden, aux paroles mensongères près de la grille, le soir, et, prise d'une inquiétude, elle dit, en baisant le front d'Eve- Ange-Lys :
— Mais lui, vous aime-t-il? Vous aime-t-il sincèrement?
— Oh ! dit l'enfant, nous ne nous sommes jamais parlé.
— Il vous a écrit?
— Gela n'aurait pas été convenable; j'aurais refusé les lettres ! Non, il ne m'a rien dit, à moi. Il est trop modeste, trop réservé , il sait trop bien comment il faut se conduire. Il a rendu visite à M™^ Ginérès ; il lui a expliqué ses intentions. Il n'a pas demandé ma main d'une façon officielle, parce que ces choses-là, à ce qu'il paraît, ne peuvent pas se faire tout de suite ; mais il la demandera. Oui, oui, il a dit qu'il la demanderait. Quand cela? bientôt. Et je suis très-heureuse. Je fais toutes les nuits un rêve, où je me vois, en robe blanche, sous un grand voile, sortir à son bras de l'église Saint- Philippe, de cette chère égUse où je l'ai vu pour la première fois.
Rowena se rassurait ; elle connaissait lesprit perspicace de M™^ Ginérès : un mariage approuvé par celle-ci devait être exempt de péril pour Eve-Ange-Lys; et la souriante journée que la jeune fille rêvait n'aurait pas de sombre lendemain.
— Oui, dit Rowena, vous serez heureuse.
Deux larmes, lougucmcnt, coulèrent de ses grands yeux levés vers les ténèbres du ciel.
Mais le sourire ne voit pas les larmes ; l'espérance ne prend pas garde aux angoisses voisines ; Eve- Ange-Lys, le front sur l'épaule de Rowena, parlait très-bas, trèsvite, comme un oiselet gazouille, et disait cent niaiseries divines.
Ils quitteraient Paris, ils auraient une maison dans un pays où il n'y a pas de voyageurs, sur le bord d'une rivière, — une maison où ils seraient seuls. On ne s'ennuie pas quand on s'aime; on a toujours à se raconter des choses dont on avait, la veille, oublié de parler, et l'on n'a pas besoin de tout le monde, puisqu'on est tous les deux.
Elle s'exprimait comme si elle eût parlé en songe, les yeux à demi fermés, répétant quelquefois : a Henry ! Henry! » et plus bas : « Je vous aime ! > et d'autres paroles qui souriaient sur sa lèvre, inachevées.
Puis, ses yeux se fermèrent tout à fait. Ce fut le doux sommeil ingénu, où la paix du visage dit la candeur des rêves; sans doute elle se voyait en robe blanche, sous un long voile, sortir de l'église avec son mari.
Rowena, sans l'éveiller, la prit dans ses bras, la porta sur le lit comme elle eût fait d'un enfant, et la regarda dormir.
Puis, silencieusement, elle sortit, les yeux maintenant sans larmes, mélancolie rassérénée par le bonheur d'Eve- Ange-Lys.
Dans la petite chambre aux tentures pâles, parmi le silence vague de la nuit, la respiration de la jeune fille faisait un petit bruit d'abeille qui rôderait, le soir, dans des parfums.
Mais on frappa deux petits coups à la porte. Eve-Ange- Lys fut étonnée, ne se leva qu'à demi, et dit dans la chambre obscure :
— Qui est là? Que veut-on ?