LES CONTENTEMENTS DE M. GIBON
dame, qui aurait été une maladresse, aurait été parfaitement inutile, pour moi du moins.
— Ah! bah! dit M. Cibon.
— Puisque je la connais ! Au commencement, je me creusais la tète. « Où donc ai-je vu cette figure et ces cheveux-là? » Je croyais me rappeler, je n'étais pas bien sûr. Mais quand son chapeau est tombé, parbleu! il n'y a plus eu moyen de s'y tromper, et j'ai pensé : « Bon, c'est elle. »
— Qui, elle f
— Patron, dit Furtin avec une familiarité qu'autorisait peut-être son triomphe de ce soir, patron, quand cette dame entrera tout à Theure dans votre cabinet, à la Préfecture, elle sera sans doute fort épouvantée , mais pas surprise du tout; car elle connaît cet ejidroit-là.
— Elle y est déjà venue?
— Mon Dieu, oui.
— - Quand cela?
— Ce matin.
M. Cibon se mit la main sur les yeux, réfléchit dans un effort d'intelligence qui lui fit monter le sang à la face, reconstitua les probabilités de la journée, comprit vaguement d'abord, s'efforça encore, s'expliqua presque tout.
— Oh! oh! oh! disait-il avec des inflexions grossissantes, suivant le degré de compréhension.
Puis, brusquement :
— Filons, dit-il. Tu as une voiture? Partons vite. Evidemment l'incident de ce soir serait une des plus
singulières aventures de sa vie de policier. La prise d'Aladin, forçat dangereux, l'arrestation de M™" Ginérès, grande et illustre femme: l'empoisonnement, le procès étrange, scandaleux, terrible, qui allait suivre l'instruction, porteraient à son comble la renommée de M. Cibon; il aurait une très-haute place dans la légende, entre Vidocq et Coco-Latour.
Il se leva, dégagea son ventre, toussa fortement, avec un air de satisfaction et de gloire; et il allait quitter le
petit café quand la porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage à M. Flon, souriant, gras, gracieux.
— Te voilà? qu'y a-t-il? demanda le chef de la sûreté.
— Du nouveau, et du nouveau qui est très-bon.
— Toi aussi, tu as réussi ?
— Je crois que oui, dit Thomme au joli ventre.
— Tu as empoigné Ginérès ?
— Ah! monsieur, vous ne m'avez pas commandé de l'arrêter ; vous m'avez ordonné de le guetter, de le découvrir, de le suivre.
— En effet.
— Eh bien, je l'ai guetté, découvert...
— Et suivi?
— Non. Je n'ai pas jugé à propos de pénétrer à sa suite dans l'hôtel Ginérès.
— Il est à l'hôtel Ginérès !
— Oui, monsieur, là, en face. Depuis quelques secondes. Il a sonné, il a parlé au concierge, qui a salué jusqu'à terre, et il est entré dans la maison.
— Eh bien, alors, que fais-tu là, imbécile? il est peutêtre ressorti, il va t'échapper encore.
— Oh! non, dit M. Flon, j'ai laissé deux hommes en observation devant la grille, et j'ai tout le temps de recevoir vos ordres avec respect.
— Bien, dit M. Cibon.
— Faudra-t-il arrêter Gaston Ginérès, quand il sortira?
Le chef de la sûreté songeait profondément.
— Non, ne l'arrêtez pas. Bornez-vous à le suivre de très-loin ; qu'il ne vous voie pas surtout. Puisque nous l'avons retrouvé, nous pourrons toujours le prendre. Il est nécessaire de savoir où il loge, s'il est seul, et depuis combien de temps il est à Paris. Toute cette affaire est encore un peu confuse, mais il y a ceriainement un rapport entre la chose de ce soir à la Vieille-Redoute et la présence d'Amand de Scrgine à l'hôtel Ginérès. Ne brusquez rien, monsieur Flon, et, pour guérir, ne com-
CELLE OUI TEILLE 155
menccz pas par arracher. D'ailleurs, je suis content de vous, vous faites des progrès.
En disant ces mots, M. Gibon tapa légèrement, du revers de la main, sur le ventre déjà joli de M. Flon, et en même temps il faisait saillir le sien, largement, comme un magnifique exemple.
M. Flon s'épanouit.
— Je retourne à mon poste, dit-il.
Dès qu'il fut sorti :
— Vous, monsieur Furtin, reprit le chef de la sûreté, allez à la préfecture.
— Sans vous, monsieur ?
— Sans moi. Le point central de tout Timbroglio est là, je le sens, dans l'hôtel Ginérès. Je suis ici, j'y demeure. Allez vite, je vous rejoindrai là-bas. Aladin est dans une pistole, au secret, naturellement? Gardez la dame dans mon cabinet.
Puis, le chef de la sûreté se tourna vers la personne aux belles moustaches, qui siégeait derrière le comptoir, et dit rapidement :
— Je suis M. Gibon. Qu'on ferme le café, tout de suite. Mais la porte restera entr'ouvcrte aussi longtemps que cela sera nécessaire. D'ailleurs, j'aime à faire aller le commerce ; faites-moi servir un flacon d'eau-de-vie.
Celle qui veille
Les choses s'imprègnent des êtres ; au bout de quelque temps, il y a sur les murs, sur les meubles, une ombre ou une lueur éparse, qui est comme la couleur de nos pensées.
La chambre de Rowena s'était faite grave, morose,
froidement religieuse; et les tentures de l'alcôve pendaient par plis égaux.
Demeurée vide pendant plusieurs mois, cette chambre était devenue plus morne; à l'eflct d'une mélancolique présence s'était joint un air de délaissement.
Lady Bcllenden entra lentement, sans bruit, une lampe à la main; ce fut comme le retour d'un spectre dans son tombeau.
Elle s'assit, le buste droit.
Une douleur calme, sévère, — constatée, acceptée, jugée impérissable — c'était toute son âme. Jamais de sanglots, rarement des larmes. Elle en était venue à souffrir sans relâche, mais naturellement, comme on accomplit un devoir, comme on subit une nécessité, ou comme l'on respire. Elle était désespérée avec tranquillité.
Ce soir-là, cependant, — à cause peut-être du long voyage, — elle se sentait moins paisible dans son angoisse habituelle ; il y avait une inquiétude dans sa résignation ; en étendant le bras pour poser la lampe sur la cheminée, elle avait vu que sa main tremblait. Elle se dit : « Je suis lasse, il y a dans l'air une approche d'orage; il faut essayer de dormir. »
Elle alla vers la glace, commença de défaire ses cheveux et, soudain, tressaillit, parce que la grille de l'hôtel, après un coup de sonnette, s'était refermée bruyamment.
Elle demeura immobile, écoutant, les deux mains en l'air, à la hauteur des tempes.
Qu'était-ce qu'elle écoulait ? Un bruit de pas dans la cour.
Puis elle cessa de prendre garde à cela. Ses cheveux, à présent, le peigne et les épingles retirés, lui tombaient longuement sur les épaules, sur les bras, et son visage était très-pâle entre la double chute régulière de la chevelure.
Elle frémit encore : le pas qui avait traversé la cour
montait à présent l'escalier. Le pas d'un homme. Celui de M. Ginérès, sans doute. Pourquoi donc se sentait-elle, aujourd'hui, toute troublée, à cause d'un coup de sonnette, d'une grille fermée et de quelqu'un qui rentre ?
Elle pensa que la solitude des nuits, à la campagne, l'avait désaccoutum'ée des mouvements qui se produisent, le soir, dans les maisons des villes. « Oui, c'est la raison, » dit-elle. Elle acheva de se déshabiller, se coucha. Quand la lampe fut éteinte, elle était là, longue sous les draps blancs, ayant dans l'obscurité des yeux vagues, très-ouverts.
Quelques bruits encore autour d'elle, dans le silence endormi de rhùtcl. Puis, plus rien. Et ce fut le commencement de cette longue et fixe rêverie qu'elle connaissait bien, qui confine au rêve et ne devient pas le sommeil.
Bien des fois, pendant ces repos apparents, d'où elle se levait, le lendemain, plus brisée, elle avait cru revoir les visages d'autrefois, cru entendre des paroles prononcées jadis; chacune de ces nuits était comme la résurrection ténébreuse de l'un des jours de son passé.
C'est pourquoi elle n'était pas étonnée, maintenant, d'une voix très-lointaine qui venait comme une petite vague de bruit lui mourir à l'oreille. Oh ! cette voix, si douce sous les arbres de Bellcnden, si terrible à Hombourg dans la chambre de l'hôtel ! C'est une chose extraordinaire que la même bouche puisse verser tant de joie et bientôt tant d'épouvante.
Le murmure, dans ses oreilles, grandissait. Jamais encore, pendant ses vagues insomnies, elle n'avait reconnu si distinctement, si réellement, cette voix de l'homme qu'elle avait tant aimé.
Elle s'étonnait, s'effrayait.
Dans une chambre qu'enveloppe un incendie, la fumée, par toutes les fentes des murs, des portes, du plancher, pénètre, se lève, se répand. Eh bien, il lui semblait que le silence de son alcôve était tout entouré du bruit gros-
sissant de la voix et que de toutes parts il s'infiltrait vers elle.
Elle dormait ? non ; en inclinant un peu la tête, elle vit dans la glace le reflet de ses yeux.
Puis, sans cesser de percevoir le son, elle sentit fluer vers elle comme des ondes d'air, refoulées par une invisible présence. Et cette lente poussée, qui peu à peu s'épaissit, lui mit sur tout le corps, croyait-elle, la lourdeur d'un attouchement abhorré.
Elle sursauta, noua ses cheveux, se dressa, et, d'une voix déchirée par la peur :
— Il est ici ! cria-t-elle.
Oui, Amand de Sergine était dans la maison ; elle le savait, elle n'en doutait pas, elle en était sûre ! C'était son pas qui avait monté l'escalier. Il avait parlé certainement, tout à l'heure, dans une pièce voisine. Il avait dû passer non loin d'elle, devant cette porte peut-être. Oh ! elle ne se trompait pas. Elle ne songea pas même à s'objecter l'invraisemblance d'Aman d de Sergine reçu à pareille heure dans l'hôtel Ginérès. Elle répétait : « Oui ! oui ! » Et elle se sentait les membres froids et mouillés de sueur, comme si, étant de glace, toute sa chair eut fondu.
Elle sauta du lit, s'enveloppa de sa robe, rassembla ses cheveux, ouvrit la porte, courut dans le corridor obscur.
Elle rencontra Rosette, qui montait, un bougeoir à la main.
Etïarée, elle dit :
— Quelqu'un est venu ce soir ?
— Oui, madame, dit Rosette.
— Grand Dieu ! parlez vite, qui est venu ?
— Un ami d'enfance de M"« Eva, un parent de monsieur.
— Gaston Ginérès ?
— Oui, madame, dit Rosette étonnée.
Rowena reprit, avec l'œil agrandi d'une folle :
— Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il fait? Où est-il?
— Il a demandé M"° Eva.
— Elle ne l'a pas reçu ?
— Pardon, madame, elle Ta reçu.
— Seule ?
— Madame est sortie. Monsieur n'est pas rentré. Mademoiselle est descendue dans le salon du rez-de-chaussée.
Alors Rowena saisit nerveusement la rampe, et elle commençait à descendre, quand Rosette lui dit :
— Je viens d'éteindre la lampe du salon. Mademoiselle est sortie avec M. Gaston Ginérès.
— C'est impossible ! cria Rowena.
— Mademoiselle m'a demandé un chapeau, un manteau. Elle avait l'air un peu troublé ; je lui ai offert de l'accompagner. Ils sont sortis ensemble, il y a quelques minutes.
Tenant sa robe, ses cheveux, et collée contre la paroi blanche de l'escalier, lady Bellendcn était comme un grand spectre sorti de la muraille, qui voudrait y rentrer,
Amand de Sergine avait emmené Eve- Ange-Lys ? Comment avait-elle pu consentir à le suivre ? Que signifiait tout ceci ? Une seule chose était claire, et cette chose était horrible : Eve dans les mains du baron, c'était Eve perdue.
Mais elle les rejoindrait ! Elle démasquerait Gaston Ginérès, elle remporterait Eve- Ange-Lys !
Violemment, comme on se jette, elle descendit l'escalier, traversa la cour, se fit ouvrir la grille, se trouva dans la rue, ne vit de toutes parts que la solitude et l'ombre.
De quel côté les chercher? Courir après eux, oui, mais par où? Elle restait sans mouvement, ne sachant que faire, la bouche ouverte, comme pour appeler, les mains tendues, comme pour faire des signes; mais appeler, qui ? faire des signes, à qui ? Plus un passant. Pas une seule fenêtre éclairée.
Ah ! vraiment ! ceci était extraordinaire : Gaston Gi-
nérès avait enlevé M"« d'Angélis. Oui, enlevée, mais pourquoi? Dans quelque but infâme. Et ceci avait eu lieu pendant que Rowena était dans la maison, dans une chambre voisine, et, ce crime nouveau, elle ne l'avait pas empêché! Elle était donc destinée à toujours être l'inconsciente complice du baron de Sergine?
Voyons, voyons, il n'y avait pas de temps à perdre. Il fallait envoyer chercher M°^^ Ginérès; Rosette devait savoir où M°^« Ginérès était allée. Il fallait prévenir le tuteur d'Eve -Ange -Lys; il était au cercle probablement.
Oui, c'était cela qu'il fallait faire. On avertirait la police, et l'on retrouverait le ravisseur, ce soir même.
Elle allait rentrer dans la cour pour éveiller le concierge, lorsque quelqu'un qu'elle n'avait pas vu se détacha de l'ombre d'un mur, et s'étant approché, lui dit :
— Pas de bruit, milady, pas d'éclat. Tout va bien, soyez tranquille. Le baron est entre mes mains. Je vous assure qu'il n'échappera pas.
Celui qui disait cela, c'était M. Gibon. Le capitaine Gaillonnet avait reconnu lady Rowena Bellenden; et comme il se souvenait des paroles qu'elle avait prononcées dans la salle basse de l'auberge, à Ober-Ursel, il voyait en elle une bonne auxiliaire que le hasard lui amenait.
Elle le regarda en face, reconnut le visage du policier, répondit vivement :
— Je sais qui vous êtes. Bien. Vous cherchez Gaston Ginérès ?
— Je l'ai trouvé.
— Ah! vous l'avez arrêté? Une jeune fille, une enfant est avec lui. 11 faut la lui arracher.
— Milady, je n'ai pas arrêté Gaston Ginérès, parce qu'il m'importe de savoir où il se cache. Dans les affaires de cette espèce, il y a toujours quelque complice,
et il est bon de s'assurer des choses. Prendre un oiseau, ce n'est rien, il faut découvrir le nid.
— Mais, pendant ces retards, M"^ d'Angélis court un danger terrible.
— M"° d'Angélis? c'est le nom de la jeune fille? Fort bien. Je prends note de ceci. Voilà décidément une affaire qui me vaudra quelque agrément.
Puis, M. Gibon ajouta :
— Ne craignez rien. Trois de mes agents suivent Gaston Ginérès. En cas de besoin, ils interviendraient. Et d'ailleurs, comme nous empoignerons l'homme ce soir mémo, la demoiselle en sera quitte pour la peur.
— Ah ! pour l'amour du ciel! Ne perdez pas une minute, pas une seconde. Vous ne connaissez pas Amand de Sergine; ses ruses sont subtiles et sa colère est redoutable. Il aurait fallu le prendre tout de suite, vous dis-je, quand il est sorti! Ah Dieu! lorsque je songe qu'elle est avec lui, en son pouvoir, seule, la pauvre douce créature !
Mais M. Gibon n'écoutait plus, allongeait le cou, regardait au loin; tout à coup, il dit joyeusement :
— Eh! eh! Je crois voir là-bas un de mes hommes. Pardieu, oui, c'est M. Flon. Tout s'achève à merveille. Nous allons savoir en quel endroit s'est réfugié notre homme , et avant une heure vous aurez retrouvé M^i^ d'Angélis.
Rowena, elle aussi, regardait Thomme qui venait, bien lentement, lui semblait-il; il était encore assez éloigné d'elle que déjà, penchée en avant, elle l'interrogeait du geste.
— Eh bien, mon fils? dit M. Gibon.
L'autre ne répondait pas, ne se hâtait guère, avait l'air de vouloir s'enfoncer entre les épaules sa petite face grasse qui se renfrognait.
— Eh bien ! répéta le chef de la sûreté. Gaston Ginérès?
162 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN
M. Flon se détourna à demi, comme pour éviter des coups, et soupira languissamment :
— Disparu, envolé, évanoui, hélas!
~ ISJille tonnerres! gronda M. Gibon dans une toux formidable.
Lady Rowena s'était laissée tomber sur la borne de la grille, défaillante, avec un sanglot.