EMMENEE, ELLE NE SAIT OU
millions avec elle.» M. Jacques Ginérès résisterait d'abord, mais reculerait devant un scandale, donnerait enfin son consentement.
Tels étaient les desseins nouveaux du baron de Sergine; il les avait conçus pendant qu'il fuyait, dans la solitude des rues, devant la poursuite des agents.
Le plus difficile était fait : Eve- Ange-Lys le suivait, naïve, sans défiance, prête à croire les choses qu'il lui dirait.
Cependant, où la conduisait-il? Connaissait-il dans Paris quelque refuge où il pourrait se dérober à tous les yeux, où elle-même consentirait A demeurer?
Il marchait d'une allure directe, comme quelqu'un qui sait où il va, et disait à Éve-Ange-Lys, par instants :
— Je vous fais marcher bien vite. Prenez courage; dans quelques instants nous serons arrivés.
Un bruit de pas, assez lointain, derrière eux, fit qu'il retourna la tête.
Trois ombres, peu distantes l'nne de l'autre, se prolongeaient dans la clarté d'un réverbère jusqu'au milieu de la chaussée.
Il comprit : Il était « filé ».
Les agents de la Vieille-Redoute avaient-ils réussi à ne pas perdre ses traces? ou bien, par suite d'une complication qu'il ne démêlait pas, des hommes de police postés devant l'hôtel Ginérès avaient-il reçu mission de le guetter, de s'assurer de lui? Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'on le suivait. La régularité des pas derrière lui, les ombres qui s'arrêtaient quand lui-même il marchait moins vite, ne lui permettaient pas de garder un reste de doute.
Donc, il allait être arrêté. Éve-Ange-Lys lui serait arrachée. Il était perdu, Acharnement du guignon.
Mais il ne s'émut pas. Espérait-il échapper ? Il mettait à présent moins de hâte dans sa démarche, et l'on eût dit la nonchalance un peu rêveuse d'un promeneur.
Eve- Auge-Lys, qui était dans cette aventure comme
un enfant dans la chimère d'un conte, demanda tout étonnée :
— Pourquoi ne se dépêche-t-on plus?
— Ma chère Ëva, répondit-il, c'est que je crains de vous lasser.
Mais tout à coup, quand ils eurent tourné dans une rue étroite, qui se prolongeait entre deux lignes de sombres jardins tout remués dans la nuit, il s'arrêta devant un mur, ouvrit une petite porte avec une clef qu'il avait, prit Évc-Ange-Lys par la taille, l'emporta, repoussa le battant ; ils se trouvèrent dans une cour plantée d'arbres bas, où il y avait, au milieu, une rondeur sombre, miroitante, qui devait être la vasque d'un jet d'eau.
Il lui donnait le bras, lui tenait les mains ; il lui dit d'un air joyeux:
— C'est comme dans un roman, n'est-ce pas ?
Puis il l'entraîna vers l'allée d'une porte cochère, qui bâillait toute noire, de l'autre côté de la cour, s'arrêta pour frapper contre une vitre, jeta au concierge un nom — un nom qui était le sien ; et une grande porte, en face d'eux, s'étant ouverte à demi, Ève-Ange-Lys reconnut l'avenue des Champs-Elysées où les lanternes des voitures remuaient dans l'ombre, çà et là.
— Enfin, Gaston, demanda-t-elle, où allons-nous? Sans répondre, il la serra plus étroitement et fit signe
à un fiacre qui passait.
— De grâce, dit-il, montez vite.
Mais quand ils furent assis l'un à côté de l'autre, dans la voiture qui roulait rapidement:
— Voici, reprit-il, nous étions suivis* Je m'en étais aperçu. Par des domestiques de l'hôtel Ginérès et par 'm. Ginérès lui-même. Evidemment ils voulaient connaître la retraite de M^'^ Arabelle. Vous comprenez?
— Oui, je comprends, dit Éve-Ange-Lys, dont le jeune esprit s'égarait dans un vague étonnement.
— Par bonheur, il y a deux issues à la maison que