‹ La Petite impératriceChapitre 3 sur 67 · EFFAREMENT, APAISEMENT · texte numérisé non relu

EFFAREMENT, APAISEMENT

rait, du bout de ses doigts où il y avait du sang, lui envoyer des baisers !

En effet, Dominique devait songer à la retrouver, à la ressaisir. N'était-elle pas belle et riche? Il faisait des tours sur la place publique pour gagner sa vie en attendant qu'elle lui « fît un sort ». Il gardait certainement des illusions ; il ne devait pas la croire devenue bonne, lui qui, sans doute, était devenu pire. Oui, oui, il la poursuivrait ! Elle se sentait autour du cou des bras qui étaient ceux de Dominique ; elle allait, venait dans la chambre, cherchant les angles des murs, les ombres des rideaux, fuyant devant une poursuite imaginaire.

Elle se laissa tomber dans un fauteuil, sanglotante, rompue. Il lui semblait qu'elle se trouvait dans un lieu très-obscur ou il l'avait emmenée, emprisonnée, la gardant pour lui.

La porte s'ouvrit, Arabelle se leva, s'enfuit, voulut se cacher.

C'était une femme de chambre qui entrait, portant un candélabre.

Ce fait simple, normal, la ramena dans les choses de la vie ordinaire. Elle était chez elle, dans sa paix, dans son luxe, séparée du dehors par des portes qui peuvent rester fermées, par une domesticité nombreuse qui obéit et qui se tait.

Elle se rassura. Elle pourrait tenir à Técart le monstrueux passé. Elle se regarda dans une glace, essaya de sourire, demanda :

— Quelle heure est-il. Rosette?

— Sept heures, Madame. Madame ne s'habille pas encore ? Madame a du monde à dîner.

~ Oui, dit Arabelle.

Rosette ajouta :

— Le costumier vient d'apporter le costume d'esclave grecque pour le bal de samedi. Madame ne désire pas l'essayer?

— Non, habillez-moi.

10 LA VIE ET LA MORT d'UN CLOWN

Cependant elle songeait : « Je m'exagère le péril. » Elle avait revu l'assassin de Sébastien, c'était horrible; mais le reverrai t-ellc encore? Cela était bien improbable.

Autour d'elle des toilettes, dentelles et soies, remuées par Rosette, ou s'étalant sur les meubles, mettaient dans la chambre claire du luxe, de la grâce, de la joie.

Non, vraiment, elle n'avait pas à s'inquiéter maintenant de ce voleur, de ce bohème si loin d'elle, si hors des choses où elle se mouvait désormais. Elle avait pu le craindre jadis, à Villaudric, lorsque les rapports de chaque instant établissaient entre eux comme une espèce d'égalité; mais, à cette heure? Oh! elle rêvait. Une distance s'était produite, intraversable II parlerait? Eh bien? qui l'entendrait, lui, si bas? Il n'avait aucune preuve ; on ne prouve pas un baiser donné il y a cinq ans. Ainsi, même s'il osait quelque effrontée attaque, aucun péril à redouter. Et il y aurait tout au plus ceci : une femme du monde calomniée dans un cabaret par un valet de chambre mis à la porte.

Elle en vint à penser que cette rencontre lui serait peut-être salutaire à elle, Arabelle.

L'habitude de bien faire, en lui inspirant quelque fierté, avait triomphé en elle du mauvais orgueil. Elle était devenue équitable; et, parce qu'elle avait de quoi s'absoudre, savait se condamner aussi. Eh bien ! elle trouvait juste que, de temps en temps, la faute ancienne lui fût rappelée pour l'obliger à plus de repentir. Soit. Elle comprenait l'avertissement. Elle redoublerait de passion et d'effort vers le noble idéal. Une incitation à plus de vertu et d'amour, voilà ce qu'avait été, dans la pensée du hasard, cette apparition de Dominique. Elle disait oui. Elle grandirait encore. Elle se ferait si belle, si haute, si pure, qu'elle serait comme un cygne dans les airs qui ne voit plus la mare d'où il s'envola, et ne s'arrête qu'au loin, sur les cimes de neige.

Pendant que Rosette l'habillait, elle songeait ainsi dans l'acceptation calme de sa destinée.

D'ailleurs, cette^ rencontre était-elle réelle? On se trompe souvent. Était-ce bien Dominique, ce pitre en habit moyen âge, faisant des mouvements de grenouille à la pointe d'une perche ? Ce ne devait pas être lui. Elle avait souvent songé qu'elle le reverrait, et aujourd'hui elle avait cru le revoir, voilà tout. Il est vrai que le saltimbanque était descendu très-vivement, et qu'il s'était écrié : « Tiens ! Arabelle. » Mais non. Une erreur encore. Il y a dans les bruits de la foule des terminaisons de sonorité qui ressemblent à des noms de personnes ; beaucoup de mots finissent en elle. Elle avait eu l'oreille folle un instant. Ce saltimbanque, voyant une voiture, s'était approché pour faire la quête ; la chose était toute simple. Ah! elle avait eu tort, elle n'avait rien donné à ce pauvre homme. C'était peut-être un châtiment de n'avoir pas fait la charité, cette inquiétude qu'elle avait eue. Elle aurait voulu qu'il passât là, sous sa fenêtre ; elle lui aurait jeté une bourse avec beaucoup d'argent dedans. Elle souriait ; elle dit à sa femme de chambre, qui accrochait dans une armoire un peignoir de satin mauve : « Rosette, j'ai remarqué que vous avez envie de ce peignoir ; je vous le donne, mon enfant. » Elle était presque habillée, elle se regarda dans la haute glace, approuva sa toilette, sortit, sa traîne portée par Rosette, descendit l'escalier, entra dans la salle à manger pompeusement éclairée, parmi les empressements des convives, — car c'était un jour de grand dîner politique; — et remise de la ténébreuse alerte, ne songeant plus au saltimbanque entrevu, elle prit place, un député à sa gauche, un sénateur à sa droite, triomphante, belle, ses grands cheveux d'or éployés.

Devant la grille

Mais Papiol avait suivi la voiture.

Rapide, sans autre pensée, en costume de chevalier moyen âge, laisant la perche tombée et M. Durand surpris et la stupéfaction des badauds, il s'élança, pendant qu'on disait : « Il est fou ; » et il suivait de loin Arabelle qui, la tête basse, dans sa calèche, n'osait pas se retourner.

Oh ! il l'avait bien reconnue. Il l'avait sentie ! Il avait le souvenir des pistes, ce chien.

Est-ce que vous croyez que cinq ans sur un visage et une autre robe sur un corps empêchent de reconnaître celle qu'on a tenue, sans vêtements, entre ses bras? Ah! c'était bien elle.

Une belle voiture. De beaux domestiques. Plus beaux que lui. — Parbleu oui ! il était jaloux du cocher !

C'était une grande dame à présent, paraissait-il. II était descendu, elle était montée, n'importe : les extrêmes se toucheraient. Car il ne la laisserait pas échapper! On avait pu lui voler son argent, dans la cachette, là-bas ; on ne lui prendrait pas la femme en or qui était à lui, bien à lui, par le droit de ses victorieux baisers.

Toujours courant, ne pouvant rejoindre la voiture, mais ne la perdant pas de vue, il pensait, — tout cela lui remuait dans la tête comme les grains d'un grelot, — il pensait au bois de tulipiers, à la belle fille couchée sur l'herbe, à l'or des cheveux dans sa bouche, à l'autre or dans sa poche, et aux conventions, ignobles pour elle, dont il s'enorgueillissait, aux rendez-vous au-dessus de l'écurie, et aux jalousies qu'elle avait, — oh ! quand il la

Page 1