‹ La Petite impératriceChapitre 4 sur 67 · DEVANT LA GRILLE · texte numérisé non relu

DEVANT LA GRILLE

reverrait, il lui parlerait de Mariette, pour qu'elle enrageât.

Il se disait aussi qu'elle était bien plus belle maintenant, parce qu'elle était plus riche.

Qu'est-ce qu'elle était devenue ? Une princesse. Elle devait aller à la cour. On racontait qu'il n'y avait pas besoin d'être très-honnete pour aller à la cour. Eh bien, lui aussi, il irait où elle allait, à la cour. Sacrebleu ! Elle le ferait inviter à Compiègnc. Pourquoi pas ? Il avait connu des gentilshommes, le baron de Scrgine, par exemple. Et il ferait au dessert des sauts de carpe et des rétablissements qui étonneraient les sénateurs euxmêmes.

Il était fou? Que non, il ne l'était pas. Car enfin elle lui appartenait ; on ne retire pas sa peau comme une robe ; qu'elle montrât une place où il ne l'avait pas touchée ! C'était à lui, toute cette belle créature, toute cette grande femme. Il la revoulait, il l'aurait. « Vous, les autres, ses amoureux, faites-moi place un peu. Vous savez, le premier, c'est moi ! Et je me moque du mari autant que des amants. » Puis , quand il l'aurait reprise, quand il la tiendrait bien, résistante, mais consentante, — oh ! il la connaissait, elle n'avait pas pu changer au point de ne plus vouloir de lui , — il lui dirait : « Hein ? tu es heureuse ? Mais je t'en veux. Tu m'as dupé, tu m'as lâché. Peste ! tu m'as laissé avec du sang sur les mains, et du vol dans les poches; tu me payeras ça. Madame. » Oui! elle le lui payerait ! Tjn besoin de sang dans les baisers, un appétit de sa honte à elle exaspérant son orgueil à lui, et ce rêve : l'intrusion de son ignominie à travers la gloire qu'il lui supposait, ses jambes de clown croisées au milieu du salon d'Arabelie, ses mains de forçat froissant, souillant des soies intactes et très-chères — quelque chose enfin comme le désir furieux que la boue, si elle pensait, aurait de monter vers les étoiles et de les éclabousser, — c'était de cela qu'était fait, rage, amour, besoin de sommes, le farouche et grotesque élan qui

emportait au milieu des passants surpris cet homme en costume de saltimbanque, le beau Dunois des pièces foraines, derrière la calèche de toutes parts saluée de M°^° Arabelle Ginérès.

La voiture avait disparu, tournant peut-être dans quelque porte cochère; il arriva, brusque, hagard, cheveux droits, le front contre les barreaux d'une grille.

Hein? Quoi? Gomment ? Il ne la tenait pas?

Des gens se groupaient autour de lui, disant : il va faire des tours.

Ah! bien, il ne s'occupait guère des gens et de ce qu'ils pouvaient penser. Il frapperait, on ouvrirait, et il lui crierait : « Dis donc, c'est moi, Dominique! »

Mais des barreaux se dressaient, compliqués d'un treillage. Gette grille luisait, très-solide, ornée de cuivres. Elle avait dû coûter très-cher. Il était là, lui, sans le sou. Est-ce qu'on n'allait pas lui ouvrir?

Si, on lui ouvrirait! Il frappa.

Autour de lui, toute une troupe de gens qui attendaient qu'il marchât sur les mains.

Il regardait, plus haut que les murs, l'hôtel avec de grandes fenêtres et des rideaux d'étoffe rouge.

Eh bien ! il y avait derrière ces rideaux un lit dans lequel il coucherait, lui Dominique, lui Papiol, lui Aladin, lui clown, lui forçat.

La porte s'ouvrit.

— Qu'est-ce que vous voulez? dit le portier.

Il ne sut que répondre. Il ne pouvait pourtant pas dire : « Gette femme qui est entrée, faites-la venir, parce qu'elle est à moi. »

Il ne souffla mot, hébété, l'air dur, au milieu de gens en rond qui le considéraient.

Le concierge, homme digne, referma la grille, jugeant peu à propos de se commettre avec ce mendiant, joueur d'orgue sans doute, qui avait perdu son instrument.

Alors, assis sur une borne, il comprit qu'entre Arabelle et lui il y avait une distance qu'il ne franchirait

GASTON GINERES 15

pas ; que cet or-là lui était volé tout aussi bien que l'autre, et qu'il ne retrouverait ni son argent, ni sa maîtresse, et qu'il serait, quoi? ce qu'il était : un forçat qui avait été clovv^n, un ancien domestique, et enfin un homme en costume de saltimbanque, dans la rue.

Les passants s'étaient lassés de le regarder. Les badauds à Paris s'intéressent rapidement, mais se désintéressent encore plus vite : vous paraissez curieux, je m'approche; vous n'êtes pas drôle, je m'en vais. Peut-être les gens du quartier finirent-ils par croire que Papiol était un domestique de M. Ginérès, que l'on avait, par plaisanterie ou pour quelque fête travestie, costumé de la sorte.

Il était seul , stupide , comme il l'avait été dans le souterrain du Feindes-Burg, devant le trou vide, et il considérait silencieusement la grille, et plus loin toutes ces portes qu'il n'enfoncerait pas .

Ainsi Arabelle avait raison, elle échapperait à la destinée.

Mais quelqu'un qui passait dans la rue s'était arrêté non loin de Papiol.

Un homme pareil à ceux qu'on rencontre , mais avec plus d'élégance dans le costume et plus de grâce dans le geste :

Le baron Amand de Sergine.

lY

Gaston Ginérès

Vieilli, l'air attristé, l'œil vaincu? Non pas. La grâce de toujours sourire excluait de son visage toute trace de soucis profonds et ne laissait paraître qu'un peu de mélancolie, parfois ironique, de fort bon goût.

La prison pendant cinq ans, l'habit pénitentiaire,

hideux, qui vulgarise le corps, le préau où le langage s'encanaille, l'atelier où la délicatesse des mains se durillonne, rien n'avait altéré l'exquise aristocratie de ce faux gentilhomme. Gaston Ginérès était une espèce d'hermine : physiquement, il ne pouvait pas être souillé ; moralement non plus, — la chose étant depuis longtemps accomplie.

A cette heure, debout, svelte dans son vêtement d'un gris sombre qui paraissait presque noir, le front sans pli, l'œil clair et vif, moustache fine, menton blanc, il se tenait, irréprochable, devant la glace d'une boutique, à deux pas de l'hôtel Ginérès, ayant l'air tout occupé de remettre ù. sa boutonnière une reine-marguerite qui en était tombée.

Lui aussi, à peine libre, il était allé en Allemagne, près d'Ober-UrseL avait fureté sous les pierres dans le souterrain de Feindes-Burg, n'avait rien trouvé; et il avait conclu : « Aladiu est venu avant moi. »

De retour à Paris, il n'avait pas tenté de voir Jacques Ginérès, son frère, qui l'eût chassé, il le savait bien, sans même lui jeter une aumône. Mais il espérait rencontrer le clown, qui devait avoir l'argent.

D'ailleurs, il se souvenait des confidences qu'Aladin lui avait faites, la nuit, en wagon, et déjà il méditait quelque obscure et subtile entreprise , une intrigue enfin comme il les aimait, où il trouverait le double proiit de s'enrichir, sans doute, et de nuire, certainement, à la maison détestée de son frère.

Depuis quatre jours, il rôdait autour de l'hôtel Ginérès, guettant ceux qui entrent, ceux qui sortent, essayant, par la persistance du regard, de démêler l'intimité des choses derrière les tentures des fenêtres, interrogeant quelque voisin dans les boutiques, sachant déjà, pour l'avoir vu traverser la cour, de quel valet on pourrait, en cas de besoin, acheter le silence ou la complicité.

Il ne fut pas étonné de rencontrer Aladin; si Aladin n'avait pas menti autrefois, il devait, un jour ou l'autre,

tenter de revoir M'^^ Arabclle de Yillaudric, devenue M°^« Ginérès.

Mais pourquoi Aladin portait-il ce costume de pitre? pourquoi avait-il l'air pauvre et tout dépenaillé?

Quoi? n'avait-il pas l'argent?

S'il ne l'avait pas, qui donc avait réussi à s'en emparer?

Un souvenir rapide : Gavagnol avait quitté bien vivement la salle basse de l'auberge, à Ober-Ursel, la nuit de l'arrestation? Gaston Ginérès prit note de cette idée et se dit : nous verrons bien.

Gependant Papiol l'avait reconnu, et, assis sur la borne, le regardait.

Il pensait que la victoire sur Arabelle, impossible s'il attaquait seul, pouvait devenir probable avec l'aide du baron; il s'était perdu jadis pour avoir refusé l'alliance d'Amand de Sergine : un pacte assurerait le triomphe.

Gaston Ginérès attendait, debout devant la glace, et comme s'y mirant.

Ils ne se parlèrent point. Papiol s'éloigna le premier, suivi par Gaston Ginérès, d'un peu loin. Ils ne s'étaient pas fait un signe, ils s'étaient très-bien compris. Ils s'en allèrent, cherchant dans un autre quartier quelque rue solitaire où ils pourraient causer tous deux, à voix basse, dès que la nuit serait venue ; de telles âmes ne so mêlent bien que dans l'ombre.

De Xeuilly à Ispahan

Il y a sur l'avenue de Neuilly, — il y avait, faut-il peutêtre dire, car les obus et les boulets ont singulièrement changé la physionomie de la banlieue parisienne, — un

18 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

petit café que désignent de loin quatre grenadiers espacés devant sa vitrine. La maison est blanche, les vitres sont très-nettes. Derrière de grands carreaux, quelques citrons apparaissent dans un vaste bol de punch en étain. Des rideaux de mousseline jaunie, soutenus par une longue tringle transversale , cachent Fintérieur aux passants.

Quels sont les habitués de ce café ? D'honnêtes boutiquiers qui, leurs devantures fermées, viennent lire le Siècle ou feuilleter le Journal amusant entre deux parties de piquet, et s'entretenir des nouvelles de la journée. L'épicier se plaint au papetier des vivres qui renchérissent ; le marchand de couleurs, un artiste au milieu de ces bourgeois, car il compte quelques peintres parmi sa clientèle, daigne converser avec le teinturier, peintre lui-même, ainsi qu'en témoignent ses doigts rougis, bleuis, verdis par de fréquentes immersions dans la cuve aux étofiès. Honnêtes soirées, qui s'achèvent avant onze heures , car le cafetier, dans sa crainte des contraventions, n'attend pas, pour clore ses volets, l'arrivée impatiente des sergents de ville. Deux à deux, les clients s'éloignent. Il y a, devant les portes, des conversations prolongées quand la nuit est belle, de brèves poignées de main quand il pleut. Puis, toutes fenêtres éteintes, les becs de gaz brillent seuls le long de l'avenue. Après avoir grogné, les femmes sont contentes : les maris sont rentrés. Le silence, la paix, le sommeil. Un rare passant patauge dans la boue, ou fait claquer ses semelles contre le macadam sec de la chaussée.

Mais le petit café renonce à ses patriarcales habitudes pendant les dix-huit jours que dure la fête de Neuilly. Il s'agit bien alors des consommations modiques auxquelles se bornent d'ordinaire les clients du voisinage et des entretiens discrets derrière le rideau de mousseline. Dès l'après-midi, autour des tables vertes qui, en dépit des règlements de police, empiètent sur le trottoir et même sur la chaussée, s'installent des groupes satis-

faits et bruyants, commis en rupture de magasin, ouvrières qui prolongent jusqu'au dîner l'heure accordée pour le repas du matin, passants assoifTés par la poussière, gens de la localité résolus à se divertir, puisque c'est la fête chez eux.

Le soir survient, l'affluence augmente. Les voitures ne peuvent plus circuler sur la longue avenue, tant s'épaissit la foule des promeneurs. Les baraques s'illuminent. On entend grincer les grandes roues des marchands de pain d'épice. Les chevaux de bois, — auxquels un cheval véritable imprime une incessante rotation, — passent et repassent avec un air mélancolique et fou. Les chiens savants attirent ceux que laissent froids la femme géante, la femme-torpille et le peau-rouge dévorateur de lapins crus. Il n'y a rien de plus intéressant que « la Délivrance d'Orléans, » pièce militaire, par toute la troupe ; on voit sur le tréteau extérieur, au-delà des quinquets qui fument, une robuste fille cuirassée de carton, laveuse de vaisselle, à en juger par ses bras rouges, Jeanne d'Arc, si l'on s'en rapporte aux dires des pompeuses affiches collées à droite et à gauche du grand escalier. Gà et là, des bruits de friture. Les grosses caisses, les trombones, les ophicléides font rage. Et au-dessus de la foule qui ondule comme une houle sombre sous des guirlandes transversales de verres de couleur, au-dessus des baraques qui élèvent leurs murs de toile coloriés de clowns et de chevaux dressés en liberté, — au-dessus de tout ce tumulte qui voudrait ressembler à de la joie, les fusées des tirs aux pigeons s'éparpillent dans la nuit et s'achèvent en une seule étincelle qui s'éteint comme un œil se ferme.

Le petit café mêle sa chanson, son éclat de rire, à tout le bruit qui l'avoisine. Même après les baraques fermées, après que la somnambule s'est endormie enfin d'un sommeil vraisemblable , après que les chiens savants sont rentrés au chenil et que les lions captifs ont posé sur leurs pattes leurs têtes mélancoliques, —

20 LA VIE ET L\ MORT d'uX CLOWX

soiigeaiit pcut-ctre au désert et à la liberté, — il maintienl ouverte sa porte étroite d'où s'échappent vers l'avenue, silencieuse peu cà peu, des paroles, des cris, des éclats de rire encore.

Elle a une spécialité , cette guinguette foraine. C'est entre ses quatre murailles couvertes d'un papier à caricatures, prime d'un journal illustré, autour de son billard au drap reprisé, que se réunissent, les représentations terminées, les montreurs de bétes, les géants et les nains, la Pucelle de la grande pièce militaire, les lutteurs, les pitres, les clowns. Tous ces gens, tristes, exténués, salis, sont là, faisant semblant de rire encore. La plupart, qui viennent se griser avant le sommée dans la baraque, n'ont pas quitté leurs habillements de théâtre, forçats encore revêtus du costume pénitentiaire. Ce qu'ils ont de lugubre, c'est qu'ils rient. L'habitude d'être gais les poursuit et les domine. Le Gringalet continue sa parade et s'étonne de ne pas recevoir de coups de pied au derrière. Bilboc{uet rabâche son boniment. Ils sont devenus public et ne cessent pas d'être acteurs. Leur métier, qu'ils haïssent, les obsède.

Or, quelques jours après la déconvenue de Papiol devant la grille de l'hôtel Ginérès, la petite salle, vers minuit, regorgeait de la clientèle bouffonne et maussade que lui vaut chaque année la foire de Neuilly.

— Dunois, dit la Pucelle, assise sur la bande du billard, je te défends de parler à Prudence!

Le reproche n'était pas fondé : le Beau Dunois, — c'était Papiol lui-même, — se penchait vers Prudence, en ellet, mais ne lui parlait pas; il regardait l'heure, voilà tout, derrière la grosse femme, à une horloge qui était là. 11 ne répondit pas, haussa les épaules.

Mais Prudence — la somnambule dont la voiture stationnait sur l'avenue, à quelques pas, — se montra moins patiente.

— Et pourquoi ne me parlerait-il pas ? ^dit-elle. Imagines- tu qu'on veut te le prendre, ton homme? Si

l'on avait envie d'être cajolée, on trouverait mieux que ce petit maigre-là.

— Maigre! si Ton peut dire! Dunois, montre tes biceps!

Le beau Dunois dédaigna de fournir la preuve demandée, et la somnambule reprit :

— Un hercule, si tu veux, mais j'en vois de plus huppés.

— Dans tes cartes ! dit la Pucelle.

Ceci était une injure grave. Dunois dut intervenir. Il portait encore son casque de carton; il tira son épée, dont la lame était une gaule à épousseter les habits.

— Paix, les bavardes ! ou je vous pourfends l'une après l'autre. Pas moyen d'être tranquille un instant avec ces commères qui jacassent comme des corbeaux borgnes.

Prudence, dont l'œil gauche avait eu des malheurs, vit dans cette phrase une allusion personnelle et jeta du côté de Dunois le contenu de son verre de bière.

La Pucelle cria :

— Canaille!

Puis, retroussant ses manches jusqu'à la naissance de ses rouges épaules, elle tomba à coups de poing sur la pauvre somnambule.

— Tu les laisses faire? demanda L'Epicier, qui portait un paletot jaune par-dessus son maillot couleur chair.

— Deux femmes qui se battent pour un homme, c'est un bon exemple, répondit Dunois en allant s'asseoir près de la porte, l'œil toujours tourné vers l'horloge.

Prudence et la Pucelle s'étaient, l'une l'autre, empoignées par le cou.

— Bonne prise ! dit un hercule.

Souple, nerveuse, alerte, la comédienne avait un avantage évident sur la tireuse de cartes, qui, grasse et lourde, ne pouvait lui opposer qu'une force d'inertie.

— Tu m'étrangles! dit Prudence.

L'autre dit :

— Parbleu!

Elle saisit sa rivale par la taille, du bras droit, sans lui lâcher le cou, et, par secousses, la força de venir jusqu'à la table où la bière s'était répandue.

— Maintenant, tire la langue.

— Lâche-moi.

— Tire la langue !

— Non.

La Pucelle serra plus fort. Prudence étouffait, s'efforçait en vain de se dérober à la double tenaille de la main autour de sa nuque, du bras autour de son corps ; et sa face se violaçait.

La Pucelle répéta :

— Allons ! la langue !

Prudence obéit. Obèse, pesante, courbée en deux, la face décomposée sous son chapeau de paille agrémenté de coquelicots énormes, la langue pendante, elle était horrible. Ceux des hommes qui avaient daigné lever les yeux de leurs cartes ou de leurs trictracs suivaient avec un vif intérêt les péripéties de la lutte. Un nègre, un vrai nègrO) montrait ses dents blanches qui riaient.

— A présent, lèche !

Il y eut un grand éclat de bravos.

— Très-bien, la Pucelle !

— Forte fille!

— Oui! oui! venge ton homme.

Dunois lui-même, détournant son regard de l'horloge, consentit à sourire.

— M'as-tu entendue, sorcière? reprit la Pucelle, dont les cinq doigts entraient dans la chair de la vaincue. Lèche donc, lèche !

L'autre, haletante, lécha.

— Mieux que cela! Je no veux pas qu'il reste une goutte. Dans un verre ou sur du marbre, n'importe, c'est bon tout de même. Va, bois!

Prudence ne résistait plus. Elle promena sur la table sa large langue rouge. Au bout de quelques secondes, le marbre était net.

— C'est bien ! dit la Pucelle.

Et brusquement repoussée, la somnambule alla se heurter contre le billard, la tête sur le tapis, les jambes en l'air, gigottantes.

En ce moment, minuit sonnait. Le beau Dunois se leva, mit la main sur le bouton de la porte.

— Eh ! dis donc, toi, est-ce que tu nous lâches ? cria la Pucelle, enorgueillie par sa victoire.

Il ne répondit pas.

— Tu vas chez des femmes, peut-être ?

— Si je veux, dit-il.

Elle s'avançait les poings en avant. Dunois se retourna.

— Qu'est-ce qui te prend ? dit-il en la regardant fixement.

— Je ne veux pas que tu ailles chez des femmes !

Il lui saisit et lui serra, d'une seule main, les deux poings.

— Et si cela me plaît, à moi?

La Pucelle baissa la tête.

— Alors, c'est différent, dit-elle.

Elle se tut, il sortit.

— Voulez-vous que je vous dise? s'écria un jocrisse qui avait remis ses habits de ville mais dont on voyait la queue d'étoupe remuer sur son dos, un papillon au bout. Il n'y a qu'une femme ici, c'est la Pucelle ! et il n'y qu'un homme, c'est Dunois !

Il ajouta, se tournant vers une grande jeune fille, écuyère du cirque voisin, qui dormait à demi, le front dans ses longues mains blanches :

— Ce n'est pas toi qui te battrais pour moi.

Elle leva son visage tout maigre et blême, avec des plaques sanglantes çà et là.

-- Que veux-tu? dit-elle, c'est que je suis malade.

Cependant un nouveau venu, qui n'était pas un saltim- -.banque, se tenait debout devant la porte refermée.

C'était un homme de quarante ans environ , irrépro-

chablemeiit vctu. Très-brun et trcs-pâle, d'une pâleur qui n'était pas blanche, les yeux d'un noir rayonnant sous des sourcils fins, le nez fort mais droit, la bouche mince sous une moustache courte, il aurait eu l'air d'un Méridional de France, si un peu de raideur dans l'attitude et de placidité volontaire dans l'expression du regard n'avait empêché de le prendre pour un Marseillais ou pour un riverain de la Gironde. D'ailleurs, gentilhomme du rebord de son chapeau à la pointe de ses bottes.

Il s'approcha d'une table un peu éloignée du groupe des saltimbanques et dit au garçon de cale , sur les genoux duquel, en désespoir de cause, Prudence s'était assise :

— Servez-moi quelque chose.

Toutes les têtes se tournèrent vers lui ; il prit place, les yeux fixés sur la Pucelle.

— Prudence, dit le garçon qui dormait à demi, donne donc un bock à monsieur.

Un peu troublés d'abord par l'arrivée de cet inconnu, les saltimbanques ne tardèrent pas à se remettre de leur surprise. Ils étaient chez eux ! Si ce monsieur n'était pas content, il pouvait s'en aller ! Le jocrisse se reprit à quereller la grande écuyère, tandis que la Pucelle, furieuse du départ de Dunois, mordait à belles dents le mouchoir de cotonnade rouge qu'elle avait sur ses épaules nues. L'hercule, fendu à fond et une queue de billard à la main, donnait des leçons d'escrime au nègre, dont les dents riaient toujours. L'Epicier, debout sur une table, essayait d'allumer sa pipe à la flamme d un bec de gaz. Les autres, çà et là, directeurs de cirques ambulants, montreurs de singes, dresseurs de chiens, écuyers, clowns, lutteurs, jouaient aux cartes, riant ou se querellant, et ne s'inquiétaient que d'eux-mêmes.

L'étranger regardait la Pucelle avec des yeux où le plaisir se mêlait à l'étonnement.

Elle était belle fille. Ses cheveux noirs et courts, cm-

mêlés par la lutte, couvraient un front très-bas, dont la peau hâlée avait, dans la lumière du gaz, une couleur d'or mat. L'œil creux, sombre, dur, étincelait ; les joues se teignaient tout à coup, aux pommettes, d'un incarnat violent, dû ta une santé victorieuse du liAle, non moins qu'à une couche de fard grossier; la bouche était une grosse fleur de chair rouge. En dépit de la couleur historique, la Pucelle avait coupé à mi-gorge sa cuirasse de carton argenté, et, sous le lichu qu'elle soulevait pour le mordre, on voyait sa gorge, couleur d'orange, où se gonflaient des veines d'un bleu sombre. Au-dessous de sa jupe courte s'allongeaient, dans leurs bas à coins violets, des jambes sveltes et nerveuses, garçonnières. L'ensemble, robuste, étonnait et, sans charmer, se faisait vouloir.

Si occupée qu'elle fut par la. jalousie, elle ne tarda pas à remarquer l'attention dont elle était l'objet. Elle vit que sa « conquête » avait beaucoup de bagues aux doigts. C'était par ce seul détail, qui ne pouvait pas déplaire à la Pucelle , que l'étranger outrepassait l'élégance conventionnelle des gens du monde. Elle se plaça sur sa chaise de façon à faire valoir les charmes qu'elle se connaissait, et montra des dents de louve qui va mordre.

Cependant , quelques-uns des saltimbanques , sans perdre de temps à souhaiter le bonsoir à ceux de leurs camarades qui demeuraient , se retiraient déjà. Il n'y eut bientôt plus dans la petite salle que quelques joueurs obstinés et le jocrisse houspillant l'écuyère.

L'étranger se leva, marcha du côté de la Pucelle, s'arrêta devant elle, la salua profondément, et, d'une voix ni haute ni basse, de l'air dont il aurait dans un bal demandé une valse ou un quadrille :

— Mademoiselle, il se fait lard, dit-il. Voulez-vous venir avec moi ?

La Pucelle n'était pas de celles qui hésitent longtemps.

26 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

— Attendez-moi, dit-elle, je vais prendre un manteau dans la baraque.

— C'est inutile, Mademoiselle. J'ai ma voiture à la porte. D'ailleurs, je puis vous mettre ce vêtement sur les épaules.

Il se dépouilla lentement d'un paletot d'été, en drap fin, et en couvrit la Pucelle qui le regardait faire, la bouche ouverte.

Les saltimbanques se parlaient bas.

— Dis donc, la Pucelle, cria L'Epicier, tu sais qu'on commence à sept heures demain ?

— Monsieur, dit l'étranger en faisant quelques pas vers le directeur de la troupe, il est à craindre que mademoiselle ne puisse pas vous rejoindre demain à l'heure de la représentation.

Il tira d'un petit portefeuille deux ou trois billets de banque et les étala sur la table.

— Gela suffit, je pense ?

L'imprésario se leva, ôta sa casquette de loutre jaune, salua jusqu'à mettre le nez dans son verre.

— Maintenant, partons. Mademoiselle.

Et, avec une courtoisie princière, l'étranger offrit son bras à la baladine, qui sortit en faisant bouffer sa robe d'organdi pailleté d'argent.

Dans un coin, le jocrisse disait à l'écuyère :

— Toi, tu es une sotte ! Tu es plus jolie que la Pucelle ; tu aurais dû te faire emmener.

— Ce n'est pas ma faute, dit la pauvre fille. C'est que je suis trop maigre.

Et elle se mit à pleurer.

Une voiture, en effet, était arrêtée devant le café : un coupé grand comme un fauteuil et attelé de deux chevaux d'une très-haute taille.

Quand la Pucelle fut assise , l'étranger referma la portière.

— Vous ne venez pas ? dit-elle, de plus en plus étonnée.

— La nuit est belle. Je ferai la route à pied. Yos camarades, Mademoiselle, fument un tabac auquel je ne suis pas accoutumé. J'ai besoin de prendre l'air. D'ailleurs, je loge fort près d'ici.

Sur un signe du maître la voiture s'éloigna rapidement.

La Pucelle se croyait devenue folle. Ne rêvait-elle pas ? Tout cela était-il vrai ? Se pouvait-il que, pauvre fille, saltimbanque, jolie à peine, elle eût séduit ce grand seigneur ? Car c'était certainement un grand seigneur. Elle avait dans les yeux les bagues qu'il avait aux doigts. Pour se convaincre de la réalité de l'aventure, elle tâta les coussins du coupé; ils étaient en soie. Quel avenir! plus de baraque, plus de parade sous le vent. Ces femmes qu'en traversant Paris elle avait aperçues dans leurs voitures , aux Champs-Elysées , elle serait comme elles; plus de cuirasses en carton! des robes de velours, de dentelle et de satin. Eh bien ! pourquoi pas ? La fierté de la femme s'éveillait en elle. Il avait du goût, voilà tout. Il avait vu tout de suite que, jeune, robuste, fraîche, elle valait mieux que toutes ces créatures pâles et mièvres pour lesquelles on se ruine. C'était tout simple au fond I « C'est égal, se disait-elle, c'est bien extraordinaire. » Elle riait dans son coin, un mouchoir sur sa bouche, pour que le cocher ne l'entendît pas. « C'est Prudence qui va être vexée ! » et mille autres idées lui traversaient l'esprit. Une chose la gênait : être séparée du Beau Dunois. Bah ! elle trouverait bien le moyen de le revoir de temps en temps. Elle riait toujours. Sa vie ancienne, sa vie nouvelle passaient devant ses yeux. Elle était éblouie comme par un incendie qui éclaterait tout à coup dans la nuit. Elle se dit : « J'aurai un coiffeur. »

La voiture , qui depuis quelques instants roulait sur un terrain uni, s'arrêta, et la portière fut ouverte par un valet de pied qui se tint respectueusement incliné pendant que la Pucelle sautait à terre. Elle regarda à droite,

à gauche, rapidement ; de chaque cùté se prolongeait une longue avenue plantée d'arhres, et, çà et là, éclairée de réverbères.

— Où suis je? demanda tout haut la baladine.

— Au parc des Princes, répondit le valet.

Puis il la précéda vers une grille hasse qui s'ouvrit largement, et, suivant toujours le valet, elle entra dans un jardin, doucement éclairé par la lune, qui lui parut heau comme le Paradis terrestre.

Kntre des arbustes inclinant des fleurs qu'il lui semblait n'avoir jamais vues, circulaient des allées où le sable avait l'air d'être de la poudre d'argent, tant il était blanc et luisant; de loin en loin de petits cailloux étincclaient comme des pièces d'or. Il s'élevait des calices, des massifs d'arbres épars çà et là comme des îlots sombres, des arômes très -puissants , étranges, qu'elle n'avait jamais respires ; et, sur toute la solitude du jardin, se déployait le pâle enchantement delà lune.

Si peu portée que fût la Pucelle aux sentiments vagues, elle se sentait, malgré elle, dans ce parc où il devait y avoir des fées, en proie à un étonnement craintif, à un délicieux malaise.

Elle aperçut, derrière une rangée d'arbres, un pavillon bas dont la façade était peinte de fleurs et d'oiseaux, monta les degrés d'un perron de porcelaine, et, la porte franchie, se trouva en face d'une cloison dont le pâle fond vert, sous la lueur d'une lanterne aux vingt couleurs, resplendissait de fines arabesques d'or. Une draperie de soie rouge tissée d'argent et qui fermait une ouverture en forme d'ogive, fut soulevée par des mains invisibles — car le domestique avait disparu — et deux jeunes garçons apparurent alors, vêtus de vestes bleues et de jupes de gaze, debout chacun d'un côté de l'ouverture ogivale.

Ils lui firent signe de les suivre. Elle n'essayait plus de s'ex])liquer le mystère où elle se mouvait. Elle était ravie, éblouie, hébétée.

DE NEUILLY A ÎSPAHAN 29

Montant un escalier, elle fut obligée de se retenir à la rampe. Ce qu'elle voyait, c'était de grands tapis qui cédaient sous les pieds comme un gazon de soie, et de l'or partout, et des lampes portées par des hommes noirs qui étaient peut-être des statues ; et de loin en loin, sur les murailles où s'épanouissaient des panoplies d'armes inconnues, un lion gigantesque, ayant un sabre nu dans ses griffes, passait devant un soleil peint, plus éclatant que le soleil véritable.

Puis elle traversa de longues salles silencieuses, à demi obscures. Gà et là des scintillements. Elle sentait qu'elle marchait au milieu de splendeurs éteintes. Aux fenêtres bleuies par la nuit, des mousselines étoilées d'or paraissaient comme de légers fantômes.

Elle se trouva tout à coup dans une petite chambre éclairée d'une lueur qui s'atténuait en traversant d'étroits carreaux voilés de soie. Les murs disparaissaient sous des entrelacements de fleurs et de branchages; le parquet se cachait sous un tapis épais comme la mousse des ruisseaux, doux comme la plus précieuse fourrure, et le plafond, entrecoupé de bandes de laque orangée et de petits miroirs anguleux, reflétait, bizarrement déformées, des coupes délicates, des pipes ornées de turquoises et des guitares aux dos incrustés de croissants d'ivoire.

Un homme et une femme, dans de grands cadres en bois de santal, semblaient représenter les maîtres absents de l'étrange logis.

L'homme était vêtu d'une robe rouge, toute roide, qui s'élargissait comme la jupe gonflée d'un derviche tourneur; ses pieds étaient serrés d'élégantes bottines vertes; sur sa tête se dressait un bonnet pointu, et ses longs yeux étaient cernés de bétel.

La femme, sur une jupe de damas jaune à grandes fleurs, portait un corsage étroit et long, dont le satin noir s'éclairait de quelques pierreries et qui découvrait, en s'échancrant, une poitrine couleur d'orange et les

trois rangs d'un collier de perles. D'une main, elle soulevait nonchalamment le bout d'une écharpe blanche; elle tenait de l'autre une rose épanouie, et ses grands yeux prolongés, doux et somnolents, semblaient regarder la pauvre baladine qui, stupéfaite jusqu'à la folie, se laissa tomber sur de profonds coussins brodés de cactus et d'iris.

Les jeunes garçons, qui l'avaient quittée, reparurent, portant sur leurs bras étendus des étoffes, des colliers, des bracelets et cent merveilles encore.

Elle était comme une enfant qui serait tombée par la cheminée dans le palais de la Belle au Bois-Dormant.

— Où suis-je, enfin ? dit-elle.

Sans répondre, les pages lui retirèrent une à une les pièces de son armure en carton; puis, tandis que l'un lui mettait aux pieds de fines babouches où un rubis, figurant un bûcher, consumait un phénix d'améthyste, l'autre, grimpé sur les coussins, lui versa, goutte à goutte, dans les cheveux, sur les épaules, sur la poitrine, une essence contenue dans une fiole au long goulot mince, et qui, à peine tombée, se volatilisait en un parfum de rose.

Elle se laissait faire, stupide d'étonnement et d'extase.

Après lui avoir enlevé, — sans qu'elle songeât à les aider, — sa robe d'organdi fripé et le reste aussi de son costume forain, ils la vêtirent d'une jupe de damas à grandes fleurs et d'un corsage étroit et long, éclairé çà et là de quelques pierreries, qui découvrait en s'échancrant la poitrine couleur d'orange et les trois rangs d'un collier de perles. Gela fait, ils se retirèrent. Un des pages lui avait mis une rose dans la main.

Alors elle leva les yeux vers les miroirs du plafond, et sourit de se voir si étrange et si belle. Puis ses yeux descendirent sur l'un des portraits qui la regardaient du haut de leurs cadres de santal. Elle ressemblait, par le costume, par le visage aussi, à cette femme peinte. Une vague lueur pénétra dans sou esprit obscurci par les

fumées de Torgueil, et, s'asseyant de nouveau, elle attendit, prête à tous les étonnements.

Une tenture fut soulevée. La Pucelle ne reconnut pas d'abord l'étranger qui l'avait emmenée. Il portait une robe rouge, toute roide, qui s'élargissait comme la jupe gonflée d'un derviche tourneur; ses pieds étaient serrés d'élégantes bottines vertes ; sur sa tête se dressait un bonnet pointu, et ses longs yeux étaient cernés de 'bétel.

Il la regarda, sourit, s'agenouilla devant elle.

— Monsieur, dit-elle...

Mais il lui mit, d'un air suppliant, une main sur la bouche, et il l'enveloppait d'un regard tout languissant d'extase. Puis, lentement, il se retourna, posa sa tête renversée sur les genoux de la jeune femme, leva les yeux vers elle, comme un homme couché contemple le ciel et, les bras inertes, à voix basse, sans remuer les lèvres : « O Leïla ! » dit-il.

Fête dans la nuit, Nuit dans la fête

Dans l'âme d'Arabelle, nul souci; des jours s'étaient écoulés sans que surgît aucun motif d'inquiétude.

Ce soir-là elle donnait un bal ; elle avait eu la fantaisie de promener une nuit de carnaval dans une nuit d'été.

Le dernier règne a eu de ces fêtes éclatantes ; au souvenir de ses guerres se mêlent des échos de danses et de rires. Traînées de poudre et traînes de robes. Le tourbillon où s'engouffra la gloire nationale tournait sur un rhythme de valse. On eût dit que, sentant monter

l'ombre, l'empire allumait ces vaines splendeurs pour défier la nuit.

L'hôtel Ginérès était comme incendié de lumière et de fleurs. Sous les plafonds des salles, sous les dômes des arbres, cent lustres faisaient une clarté si vive qu'elle était presque de la flamme ; les costumes aux couleurs folles papillonnaient pele-mele ; et la mi-nudité des femmes, chaude et blanche, étincelait dans ces éblouissements.

Un des symptômes les plus fréquents de l'aliénation mentale, c'est l'horreur du vêtement; la plupart des fous livrés à eux-mêmes se déshabillent tout d'abord: les femmes alors en étaient là.

On dansait peu, la foule étant trop compacte. C'était comme un immense remuement rhythmé par les banales mélodies de l'orchestre; mais, près des buflèts chargés de victuailles , des hommes politiques , par groupes, le manteau vénitien sur l'épaule, causaient gravement, la bouche pleine.

La comtesse de Mercey que l'on recevait dans les salons de l'opposition, quoique un peu compromise par ses attaches gouvernementales, était en Génie de la Guerre style moyen âge. Sur les cheveux se dressait un châteaufort en carton peint, et le corsage très-bas figurait un bastion, où, par deux embrasures, derrière un brouillard de mousseline, se laissaient voir, étincelants, deux fers de lance roses.

Mais M™^ de G..., résolument républicaine, — une branche d'olivier à la main, deux ailes aux épaules, une colombe dans les cheveux, — représentait le Génie de la Paix ; elle avait ces mots brodés sur sa jupe : Fax hominibus bonœ voluntatis ; et, sans doute parce que l'abondance est la compagne de la concorde, elle laissait déborder la belle santé blanche de sa chair, avec la sérénité d'une Gybèle.

Un Mirliton cerise et blanc — ce costume avait été inventé l'année dernière par M. de Gallifet — ofl'rait ses

devises à lire à une sultane persane dont la tunique de légère soie jaune glissait peut-être sur une première jupe rose, peut-être sur la chair elle-même.

M"^" de Soïnotf était en Auto-da-fé. Toute maigre qu'elle était, mais sûre du charme endiablé de sa peau, elle avait osé, pour tout vêtement, trois pointes de feu sur la tétc, une collerette de flammes de métal, une casaque découpée en forme de langues, bleuâtre et changeante comme la flamme d'un punch, et Çcà et ki, par pudeur, quelques bouillonnes gris qui étaient de la fumée.

— Madame, dit un député célèbre pour quelques bons mots, avcz-vous vu le Galilée de François Ponsard? Si on le menaçait d'un bûcher tel que vous, il n'aurait aucune répugnance à se laisser brûler.

— Quoi ? répondit-elle en se remuant comme une brindille de sarment dans son propre incendie, vous dites de ces choses, vous, une forte tête?

— Très-forte, Madame, et pourtant elle tourne.

Une jeune fille anglaise était costumée en Nuit Blanche. Déguisement qui déguisait peu : une chemise de tulle semée d'étoiles, avec une voie lactée de mousseline autour du cou. Un peu grondée par une vieille institutrice qui l'accompagnait :

— Mais, ma chère Jenkins, dit-elle, je vous jure que j'ai un maillot.

Quelques attachés d'ambassade , Actéons en habit noir, regardaient de fort près une Diane au bain, M"'*' de P . . . , seulement voilée d'une double vague de crepo blanc.

— - Lequel de nous, dit l'un, sera changé en cerf?

— Pas un, dit Cavagnol qui passait; M"« de P... n'est pas veuve.

Puis une comtesse en baron Brisse — - toque de pâtissier cerclée d'un tortil de baron ; une Mademoiselle de Montpensier, au feutre gaillardement retroussé et qui s'empanachait d'une folle plume blanche; une Paysanne

84 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

livonienne, toute bleue et rose, satiu et velours, avec des rubis et des opales pour boutons de gilet; une Inconstance blanche et rouge — le blanc soupire , le rouge brûle; une Comète à longue traîne d'or et de soie; une Boyarde enveloppée d'orfèvreries et de fourrures — c'était la marquise de G..., belle sous les étoffes fortement gonflées, et qui, dans les bals, ne se déshabillait pas pour être désirée de plus loin; huit ou dix Pages que feuilletaient tous les yeux ; deux Expositions universelles ; une Landwehr, la main à la casquette, le coade sur le baril; une Peau-Rose — dire Peau-Rouge eût été une impertinence facilement constatée; des Bacchantes; des Miroirs ; des Courses de Printemps ; et tout ce passage fou d'épaules lisses, de seins découverts et de bras nus, refoulait la masse plus sombre des habits noirs et ruisselait splendidement sous les lumières, dans une buée de chaudes odeurs, entre une double haie de saluts qui se penchaient, lascifs.

Seule, Arabelle s'était refusée à l'un de ces costumes frivoles. Consciente de sa beauté hautaine, aux lignes pures , elle portait sur une tunique blanche à plis longs , étroits , réguliers , un péplum blanc parsemé d'astres qui laissait pendre les glands de sa quadruple pointe. Mais ses cheveux roux, vainement cerclés d'une bandelette d'or, s'épanchaient en belles ondes furieuses, et sa volonté chaste ne pouvait pas éteindre ses yeux.

Elle se sentait un peu lasse, lasse peut-être des angoisses vaincues, et aussi de la fête de cette nuit. Quand elle eut dit à celui-ci comme à celle-là les paroles qu'elle devait dire, félicité les écrivains de leur dernier livre, les députés de leur dernier discours et, de leurs toilettes, toutes ces femmes, elle gagna le jardin, entra dans une serre un peu lointaine et là s'assit, espérant un peu de repos et de rêverie.

Sous d'innombral)les vitres vaguement teintées d'or, entre une double colonnade formée par la fierté des ver-

dures, parmi des inclinaisons de fleurs étranges tout épanouies, des sièges d'étoffe claire, légers, aux bras d'or, étaient espacés au hasard. Un écran japonais, près d'un livre, riait sur la mosaïque d'une table, et ce qu'avait laissé d'odeurs fines le passage des robes sur la mousse du tapis se mêlait aux pesantes senteurs des floraisons exotiques. Quelquefois de tout petits oiseaux des îles voletaient en pépiant , là-bas, sur le pupitre d'un piano d'Erard, laissé ouvert. Un boudoir parisien dans une clairière claire et chaude de forêt sénégalienne. Par la porte entre-bâillée les musiques de la fête entraient dans la serre avec le silence de la nuit.

Arabelle releva le front.

Quelqu'un était là. Un jeune homme , en habit noir, sous un domino brun.

Il ne paraissait pas s'inquiéter d'elle, tout occupé d'une fleur de cactus rose qui penchait un peu trop, entre les feuilles, prête à tomber, et qu'il relevait du bout des gants.

Puis, s'étant retourné comme à un bruit, il salua avec une respectueuse élégance.

Elle lui rendit ce salut, d'une inclinaison de tête; c'était quelqu'un sans doute qu'un invité avait amené, ce soir.

— Non, Madame, dit-il, comme ayant compris le sens du regard qu'elle avait, c'est sans avoir le droit d'y venir que je suis venu chez vous. Personne ne m'a présenté, personne n'aurait voulu me présenter. Je suis votre parent, mais un parent qu'on ne veut pas connaître ; je m'appelle Gaston Ginérès.

Elle se leva, étonnée.

Elle se souvenait : son mari, en eflét, avait un frère que l'on nommait Gaston. Il en parlait rarement, comme do quelqu'un qui s'est éloigné de la famille, qui n'y doit plus rentrer. Oui, c'était bien cela, Gaston Ginérès. Il avait fait un faux, il y a six ans; il avait été condamné. Que faisait-il ici ?

Elle le regardait avec une surprise où il y avait un peu d'épouvante, — mais sans dureté cependant.

Il s'avança, il ne souriait plus, il se courbait comme s'il allait s'agenouiller, et, prenant la main d'ArahcUe, il la baisa, les yeux fermés, avec l'air d'un dévot qui prie.

Il dit :

— Vous me connaissez maintenant. Notre famille a deux génies, l'un bon, l'autre mauvais ; le mauvais, c'est moi. J'ai fait autant contre elle que vous avez fait pour elle. Le nom de Ginérès vous doit ce qu'il a de glorieux, me doit ce qu'il a d'infâme. Je n'aurais pas dû entrer dans cette maison, je n'aurais pas dû songer à revoir mon frère. Me voici pourtant devant vous, ayant profité pour m'inlroduire du trouble d'une nuit de fête. Pourquoi? Parce que, si j'étais le mal, je suis le repentir, et parce qu'étant la vertu, vous êtes aussi la clémence.

Ceci fut dit d'une voix où voulait peut-être se laisser deviner un peu d'ironie; et rcxcôs du respect se compliquait d'une sourde impertinence.

Arabelle ne prit pas garde à ce désaccord du ton avec la parole. Elle se sentait delà pitié pour ce jeune homme qui avait failli, mais qui avait souffert. Une conscience encore troublée fait qu'on est charitable pour ceux qu'inquiète un crime d'autrefois. Ce fut d'une voix douce qu'elle répondit :

— Oui, je vous connais. Vous avez en effet des reproches à vous faire; mais vous vous repentez sincèrement, j'en suis sûre. Vous avez bien fait de venir à moi. Achevez. Que voulez-vous ?

— Hélas! dit Gaston Ginérès, j'ai trente ans. Est-il possible qu'une folie de jeunesse, qu'une faute d'une licurc me condamne pour jamais à la misère, à la solitude, aux regards qui se détournent, aux mains refusées?

— Non, dit-elle, attendrie.

— Eh bien , rouvrez -moi l'existence. Pourquoi ne

scrais-jc pas heureux comme les autres? Si vous m'accueillez, — et vous pouvez m'accucillir, — si mou frère me reçoit dans sa maison, je suis sauvé. Qui donc se souvient que Gaston Ginérès, pour payer une dette de jeu, a fait un faux, il y a six ans? D'ailleurs, il n'est pas besoin que je passe pour le frère de votre mari ; mon prénom changé, je puis être un parent très-proche. Qui me reconnaîtra? Les ressemldances daus les familles sont vraisemblables. Je suis intelligent et jeune; faites de moi quelqu'un de riche et de célèbre, quelqu'un de pareil à vous. Employez mieux ce dont j'ai mal usé : mon ambition et ma ruse. Vous et moi. Madame, unis, que ne ferions-nous pas?

Il parlait d'une voix plus haute, où était perceptible déjà je ne sais quel espoir de commandement.

Arabelle s'étonna de cet homme chez qui la prière changeait si vite de ton, et, le i-egardant bien en face, elle répliqua gravement :

— Je crois. Monsieur, que vous vous trompez. Vous ne pouvez plus vivre de l'existence qui autrefois vous était offerte.

Il fit un pas vers elle, il dit :

— L'arrêt est cruel, Madame.

— Cruel, oui. Ce n'est pas moi qui le rends, c'est la nécessité. Croyez-moi, éloignez-vous. Vous pourrez entrepi'cndre ailleurs une autre existence. Changez de nom. Partez. Mon mari, à ma prière, vous aidera de sa fortune, de son influence aussi. Tout ce que vous demanderez de légitime ne vous sera pas refusé, je vous assure. Mais résignezvous à l'indispensable éloignement. Dans le monde où nous sommes, le passé engage l'avenir, et le plus sincère repentir, hélas! ne ressuscite pas l'honneur.

Il eut un méchant pli de la lèvre.

— - Il faut, pour parler de la sorte, être bien sûre de sa propre innocence.

Elle ne comprenait pas bien. Elle démêlait une hostilité encore sournoise, qui pouvait devenir brutale, dans les

38 LA YIE ET LA MORT d'uN CLOWN

paroles de Gaston Ginérès. Elle se demandait : « Que veut-il donc ? »

— Ainsi, c'en est fait de moi, reprit-il. Je quitterai Paris avec de l'argent que mon frère, dans une aumône, m'aura jeté. Cette vie pour laquelle je suis né, —les fêtes, les combats de salon, les triomphes et la joie, quand on passe, d'être plus élégant, plus beau, plus riche que les autres, — cet avenir où je pouvais entrer, m'est fermé! On me dit : « Va-t'en ! » n'importe où, très-loin. En Amérique, peut-être? J'irais défricher des forets vierges ou chercher de l'or dans les mines, jusqu'à ce qu'un coup de revolver, un beau jour, devant une table de jeu, vous débarrasse de moi! Et pourquoi cet exil que suivrait cette mort? Parce qu'une fois, tout jeune, ayant besoin d'une somme que mon frère ne voulait pas m'envoyer, j'ai signé, en travers d'une lettre de change, un nom qui n'était pas le mien. Je trouve que M"*^ Arabelle de Villaudric, devenue M°^^ Ginérès, est bien sévère pour moi.

Ce fut comme un coup de foudre qu'elle reçut : elle eut le pressentiment d'une chose terrible. Mais, maitresse d'elle-même, elle ne sourcilla point.

— J'aurais pu ne pas vous entendre, dit-elle. J'aurais pu ne pas vous promettre l'aide de mon mari. Vous parlez maintenant d'une façon étrange, que vous n'aviez pas tout à l'heure, et que je ne m'explique pas. Ne m'obligez pas à me repentir de la bonté que j'ai montrée.

Elle ht un pas vers la porte et ajouta :

— Je pense, Monsieur, que vous ferez bien de ne pas revenir à l'hôtel Ginérès. Si vous vous décidiez à quitter la France vous voudriez bien m'en instruire par une lettre, et cela suffirait.

Elle s'éloignait.

Brusquement, il la retint par l'une des pointes du péplum et, la forçant à se retourner, il lui dit, face à face :

— Ainsi, vous refusez la paix que je vous olfre ?

Page 1