PISTE RETROUVEE
ser. Nous le prendrons quand il nous plaira, à notre aise. Là où il est, il se croit tout à fait en sûreté et se gardera bien de bouger.
— Soit, raconte.
— Je reprends. Donc, je rêvais sous les arbres. Non loin de moi, un petit bruit de soie me fit tourner la tête, et je vis une femme, très-jeune et fort jolie. Je souris. De telles rencontres ne sont pas déplaisantes, le soir, lorsque l'on rêve.
Lady Beilcnden s'était levée; elle fit un pas, elle demanda :
— - Une femme, très-jeune, dites-vous ?
L'aimable Furtin, qui n'avait pas encore aperçu Rowena, demeura surpris, interrogea de l'œil le chef de la sûreté.
— Vous pouvez répondre à madame, dit M. Gibon courtoisement.
Alors M. Furtin reprit :
— Très-jeune, dix-sept ans, l'air d'un enfant. --Blonde?
— Blonde, oui, je le crois. J'ai eu l'impression, malgré la nuit, de quelque chose de rose et de doré. D'ailleurs la rencontre n'aurait pas eu de suite, — car la promeneuse n'était pas seule et je respecte l'isolement légitime des couples. — si, tout à coup, ce nom prononcé à voix basse : < Ginérès » n'avait attiré mon attention.
— Gaston Ginérès était là ! cria M. Cibon.
— Avec Eve- Ange-Lys, dit lady Rowena.
— Je me dérobai derrière un arbre; ils passèrent, mais je les suivais de l'œil et de l'oreille. J'entendis une seconde fois, puis une troisième : « Ginérès, » et je crus démêler en outre qu'il était question, entre l'homme et la demoiselle, d'une promenade nocturne aux environs de Paris. Mais sur ce point, ils ne paraissaient pas être du même avis.
— Ah ! pauvre enfant, dit Rowena.
— Cependant, l'homme fit signe à un fiacre, qui montait l'avenue, et s'approcha du cocher pour lui donner une adresse.
— Et alors vous avez perdu la piste, dit M. Flon, qui crut devoir intervenir.
— Alors, répliqua M. Fnrtin, mon génie a éclaté 1 Car Gaston Ginérès n'était pas encore entré dans la voiture que j'étais, moi, assis sur le siège, à côté du cocher, et c'est à moi, mon cher monsieur Flon, que l'adresse a été donnée.
M. Cibon s'écria :
— Furtin, tu es un grand homme!
— Tout me porte à le croire, répliqua M. Furtin.
— Mais pourquoi as-tu quitté Ginérès? En route, il peut changer d'itinéraire.
— Non, il n'en changera pas. Puis, n'importe. Après être descendu du siège, j'ai requis deux agents, les deux agents précisément que M. Flon avait laissés aux Champs-Elysées; et ils suivent, en fiacre, la voiture de notre homme.
— C'est bien, c'est vraiment très-bien, mon fils, dit M. Cibon, attendri.
— Oui, c'est bien, dit M. Furtin.
Il ajouta :
— Maintenant, je suis à vos ordres. La promenade sera un peu longue; nous allons à Bougival.
— A Bougival?
— Route de Rueil.
Ces paroles dites, les trois hommes de police s'inclinèrent devant lady Bellcnden, — adieu courtois dont M. Cibon avait donné l'exemple, — et se mirent en marche, le long des maisons, en silence.
A la droite de M. Gaillonnet, si large, M. Furtin, si long, était comme une perche à côté d'une tonne, et M. Flon, tout rond, traînait, arrière-garde humiliée.
Cependant, Kowena ne voulait pas rentrer dans la maison ou Eve-Ange-Lys n'était plus. Elle regardait ces trois
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hommes qui marchaient, là-bas. Elle les suivit, machinalement, d'un peu loin.
Idylle, Drame
Après une longue route, — le long des réverbères d*une avenue, puis dans la campagne, au bord d'une eau noirâtre qui faisait un grand bruit solitaire, — Amand de Sergine dit à M^^^ d'Angélis :
— C'est ici, descendons.
— Gomme c'est loin, répondit-elle.
Il renvoya la voiture, poussa le battant d'une petite grille, dit à Eva : « Passez, » la soutint du bras, pendant la montée d'un escalier de bois, très-étroit, qui tournait, et, en même temps, il lui parlait :
— C'est dans cette maison que M™^ Ginérès s'est réfugiée. Chez une amie, chez M^^ de Mercey. Vous les verrez toutes les deux, dans un instant.
Cependant, Eve-Ange-Lys se sentait inquiète. Cette longue course en voiture, qui ressemblait à une espèce de fuite, les rares paroles de Gaston Ginérès pendant le chemin et, bientôt, le silence dans la nuit, près du bruit de l'eau, l'avaient jetée dans je ne sais quelle mélancolie peureuse ; il lui semblait qu'il y avait des menaces dans l'inconnu où on l'emmenait. Elle n'aurait pas dû laisser Rosette à l'hôtel, elle aurait pu prier Rowena de l'accompagner. Cependant, elle ne s'avouait pas ses craintes, pour ne pas leur donner trop d'importance. Elle avait si peur d'avoir peur, pauvre enfant; elle se disait : « Enfin, je ne risque rien, puisque j'obéis à M°^^ Arabelle et puisque je suis avec Gaston. »
Elle fut tout à fait rassurée lorsque Amand de Sergine
eut allumé rapidement les bougies d'un candélabre ; elle se trouvait dans un petit salon de campagne, aux meubles d'écorce, tout tendu de perse fleurie qui reluisait et souriait.
Elle s'assit, et dit :
— Je voudrais bien voir M™" Arabelle tout de suite.
— Elle ne tardera guère à venir. Il a été convenu entre elle et moi que cotte fenêtre éclairée serait le signal de votre arrivée. M™"* Ginérès est, en ce moment, de l'autre côté du jardin, dans la maison principale ; tenez, soulevez le rideau, regardez.
En effet, plus haut que les buissons et que les massifs de fleurs, entre les branches de quelques grands arbres, on voyait les croisées, vivement illuminées, d'une assez vaste maison.
Où donc Gaston Ginérès avait-il conduit Eva? Il était tranquille comme s'il eût été chez lui, comme si rien n'eût été capable d'interrompre ses desseins; et il semblait le maître absolu de toute cette aventure.
Il prit place non loin de l'enfant, mais pas trop près, respectueux, et parla ainsi, avec son joli sourire :
— Je ne vous avais pas encore bien regardée, ma chère Eva ! J'étais un peu troublé tout à l'heure. A cause du chagrin de M°^« Arabelle, à cause aussi de notre sortie T-apiflc et des gens qui nous ont suivis. Vous rappelez-vous les dimanches, quand vous veniez à la campagne avec votre père, chez le mien ? Dans ce temps-là, bien que nous ne fussions pas parents du tout, je vous appelais ma petite cousine.
— Et je vous nommais mon grand cousin, dit-elle, parce que vous portiez déjà une redingote et un chapeau comme les hommes.
Ils se parlaient, avec des commencements de rire, de leur passé d'enfants. Ils étaient là, tous deux, dans la lumière gaie, entre les fleurs des tentures clairement épanouies; elle, si frêle et si fraîche; lui, un peu pâle, gracieux, le sourire attendri par le souvenir des an-