APRES LE CHAMPAGNE
— Sarab, demandait en levant timidement la tête, un petit jeune homme roux , accroupi aux pieds d'une vieille juive, qui avait les formes puissantes d'une jument limousine, — Sarah, que vous en coûterait-il? une mauvaise nuit est bientôt passée.
M. Paul faisait partie de cette classe nombreuse de pauvres diables, espèces de gandins pauvres plus à plaindre qu'à blâmer, qui, se sentant au ventre les mêmes passions chaudes que les autres et ne pouvant les satisfaire comme les autres, se font les parasites du bonheur qu'ils envient, et tout à la fois vaniteux et rampants, amoureux et vils, attendent du bon plaisir d'un ami une place dans son coupé ; de l'ennui d'une fille, un oreiller dans son lit.
Sarah se souleva à moitié dans son fauteuil, et, découvrant en plein, par ce mouvement, sa poitrine abondante, considéra Paul de l'air dont une lionne doit regarder la proie qu'elle dédaigne, puis elle se renversa brusquement en arrière, et la semelle de sa bottine souffleta la joue du joli petit homme.
— Prenez garde, Paul, cria M. Gustave, du haut de cette pyramide, quarante siècles vous contemplent.
Cette plaisanterie d'arrière-boutique fit bondir Sarah, et ses épaules devinrent tout à coup rouges et sanguinolentes comme une langouste cardinalisée à la cuite. Mais le mot eut beaucoup de succès parmi ces dames, parce que M. Gustave, qui avait fait faillite deux ou trois fois déjà, passait pour un homme très « calé ».
Çà et là des personnages plus graves restaient debout, causaient dans les coins avec les plus jolies filles, et les plus maigres; ils les choisissaient telles, par distinction.
Car la maison bourgeoise de la Tripier était une maison de confiance; on pouvait y venir, même quand on avait un nom ou un état dans le monde, parce que l'incognito y était respecté; c'était une espèce de boudoir public qui avait des prétentions au salon.
188 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWX
Cependant, au milieu de toutes ses filles et de tous ses gendres, — en toJdc de velours grenat, coupée carrément et où sa vieille gorge était comme un fanon, — la Maman, échauffée par le vin et les petits verres d'anisette, triomphait, énorme et riante.
Elle dit :
— Tout ça, c'est des bêtises! On a bu, on a mangé. La petite Meyer, qui est grise comme une grive, m'a cassé une lampe de porcelaine que j'avais payée trente-deux francs. J'ai beaucoup de frais, on me ruine. Se becqueter dans les coins, chatouiller les mollets des dames, c'est fort joli, je ne dis pas; mais moi, on ne me chatouille pas; et les amusements des autres ne raccommodent pas ma lampe. Là, je suis bonne femme, mais je vous le dis : il faut tailler un petit bac. Je me sens en veine. Et puis, il y a les profits ; le prix des cartes et les cent sous de la cagnotte. Pourquoi iie pas avouer les choses? il faut vivre, l'on ne sait pas comme tout est cher. Je n'ai plus l'âge que j'avais il y a trente ans, et ce n'est pas avec la barbe que voilà, que je m'achèterais du trois pour cent. Vous, mes petites, vous avez vos vingt ans et vous vous en faites des rentes, sans songer que ce capital est le seul dont les intérêts diminuent à mesure qu'il augmente lui-même. Mais moi, je suis une vieille. On se caressera chacun chez soi ou chacun chez l'autre, comme vous voudrez. C'est le moment de faire un amour de petit bac. Le Trente et Un, c'est trop canaille. Sinon, je vous flanque tous à la porte, et je m'en vais faire dodo.
Il y eut un grand mouvement de robes froissées entre les chaises; des gants retirés étaient sur la table, comme des mains molles qui s'affaissent; et la Maman, rompant la couverture des jeux de cartes, cria : « A qui la banque? »
En ce moment, on frappait vigoureusement à la porte de la rue.
— Repluma, dit la Tripier, va donc voir un peu qui