LES LAMENTATIONS DE MADAME TRIPIER
l'autorité, la Tripier s'inclina et fit son plus gros sourire.
Cependant lady Bellenden allait sortir quand, s'étant retournée par une habitude de politesse pour rendre le salut, elle se jeta tout à coup, en arrière, contre le bois de la porte refermée, qui retentit.
La bouche béante, l'œil écarquillé, elle tendait en avant son bras long, direct.
— Eh bien, dit la Maman, qu'y a-t-il ? Etes-vous folle, hein?
— Amand de Sergine! proféra lady Rowena d'une voix épouvantée.
Elle avait vu, elle voyait, elle désignait du doigt, là, sur la poitrine de M°^« Tripier, entre des bouffettes de rubans, une broche où il y avait un portrait — le portrait de Gaston Ginérès.
Tout de suite, elle songea à crier, à rappeler les agents, mais déjà ils devaient être loin, n'entendraient pas, ne reviendraient pas. Cependant, ce portrait, c'était un indice : celui qu'elle poursuivait pouvait être dans cette maison. Que faire, toute seule?
— Allons, bon, dit M°i« Tripier, qu'est-ce qu'elle nous chante à présent? Voilà qu'elle connaît Amand de Sergine. Ah ! mais, tout ça n'est pas clair. Vous dites que vous êtes de la police? Je parie que vous vous vantez. Il ne faut pas essayer de me mettre dedans. Je suis un vieux malin, moi. Allons, expliquons-nous ; seulement, prenez garde : si vous vous étiez introduite ici à cause d' Amand de Sergine, cela pourrait finir drôlement, je vous en préviens.
Elle soufflait, s'enflait, suait.
— Madame, reprit lady Bellenden devenue maîtresse d'elle-même, c'est en effet pour M. de Sergine que je suis venue ici. Est-il dans cette maison? Il faut que je le voie, que je lui parle, à l'instant, il le faut.
— Oui? dit la Maman avec un gros rire de colère. Madame désire que j'aille le lui chercher? Ah! bien, par
exemple, ce serait comique. Pas si bonne que ça, la Maman. Il y a des commissions qu'elle n'aime pas à faire. Est-ce que je vous connais? Vous êtes quelque intrigante. Dites-moi tout de suite ce que vous lui voulez, à mon homme, — ou je te fais flanquer à la porte par M. Repluma !
Son homme! ceci était épouvantable. Quoi! Gaston Ginérès serait l'amant de cette hideuse mégère qui ricanait, là, dans sa graisse ignoble ? Ah ! non, non, si bas qu'il fût tombé, il ne pouvait pas en être à ce degré de honte.
Rowena pensa : « je me suis trompée, » regarda la broche de plus près. Impossible de croire à une méprise : c'était bien le portrait de Gaston. Une photographie. Très-ressemblante.
Chute dernière ! elle était l'épouse de l'homme qui était l'amant de cette femme.
Elle voulait fuir. Mais il fallait sauver Eve- Ange-Lys ; elle resta, elle dit :
— Vous vous trompez. Vous me prêtez des intentions que je n'ai pas. Je veux voir M. de Sergine parce que j'ai une alïaire à traiter avec lui. Une affaire très-importante. Il faut que nous causions ensemble tout de suite. Il y va des intérêts, de l'honneur d'une famille. Si M. de Sergine est ici, menez-moi près de lui.
— Toi, répliqua M'"^ Tripier, tu veux me faire une niche ! mais je vois les choses, et tu ne me pigeras pas. Tu es amoureuse de mon homme, ou tu es de la police. Dans les deux cas, lu me gênes : tu lui veux trop de bien ou tu lui veux trop de mal. Je n'ai envie d'en faire cadeau ni à une rivale ni au chef de la sûreté. Donc, fiche le camp, et si tu te retournes, gare aux claques : tu sais, c'est connu, la Maman a de la poigne.
;^jme q^ipier, furibonde, levait une main énorme. Quoi! Rowena renoncerait à l'espoir de retrouver M"« d'Angélis, à l'espoir de confondre le ravisseur? Non. Elle ne s'en irait pas.