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LES LAMENTATIONS DE MADA:\IE TRIPIER

Brusquement, une idée lui vint: cette femme horrible se disait amoureuse du baron et s'en montrait jalouse. Il y avait peut-être quelque parti à tirer de cette jalousie. Usant de la ruse pour la première fois depuis qu'elle respirait, lady Rowena Bellenden feignit de vouloir quitter le salon en effet et dit, la main sur le bouton de la porte :

— Soit, je m'en vais; mais vous avez tort de me renvoyer, je vous assure. Si j'avais retrouvé le baron deSergine, vous auriez eu tout lieu d'être satisfaite, puisque j'aurais remmené la jeune fille qui est avec lui.

— Hein, quoi? grogna la Maman.

— Je dis, reprit Rowena, qu'en voulant servir une famille réduite au désespoir à cause d'une enfant disparue, je vous servais aussi, puisque vous aimez le baron de Sergine, coupable de ce rapt.

La Tripier cria :

— Un enlèvement! le gueux!

Mais elle se maintint.

— Ah ! mais non, lu te moques de moi. C'est pour me faire jaser. Plus souvent, je ne donne pas dans ces frimes-là. C'est toi qui veux te faire enlever. Voilà tout.

— J'ai dit la vérité, répondit lady Bellenden, d'une voix haute et ferme qui défiait tout soupçon de mensonge.

La Maman bleuit, rougeoya, fut hideuse avec les deux boules rouges de ses yeux qui avaient l'air de vouloir jaillir.

Elle allait, venait, donnait en passant des coups de poing sur la table, acheva, dans une seule aspiration, le flacon d'anisette, brisa, d'un mouvement de tête, une applique allumée dont les cristaux s'éparpillèrent sur M. Repluma endormi.

— Une béte brute, cest moi, et lui, quelgredin! Sacré tonnerre! Si c'est vrai, ça, si c'est vrai qu'il a reluqué, qu'il a enlevé une fille comme il faut, je lui saute aux yeux, je lui mange le nez. Aussi sûr qu'il y a un bon

Dieu dans les églises. Ah ! ah ! monsieur m'appelait sa « grosse chatte. » Eh bien ! il sentira les grilfes. Une chatte ! ah bien oui ! Mieux que ça, une tigresse. En aiira-t-il des bleus sur sa peau si délicate! Ça se soigne comme une femme, ces espèces d'hommes-là. Nous verrons s'il ira encore dans le monde avec des marques d'ongles sur les joues. Oui, oui, il me trouve trop vieille, trop grasse, trop décatie. Il lui faut des jeunesses, du fruit vert. Une maigreur honnête. Un manche qui n'a pas encore rôti son balai. Il veut des perches à présent ! Les perches et lui, pourtant, ça ne nage pas dans les mêmes eaux. Mais on lui en fichera des peaux qui sentent le lait. Je lui dirai : * Mets-toi là, dans un coin, et pas no bouge. » Et s'il rebiffe, ca y est, je l'étrangle.

Elle s'effondra dans un fauteuil, s'abandonna, toute pendante; mais, brusquement attendrie, elle se mita larmoyer avec des sanglots qui lui secouaient la chair.

— Ah ! Dieu! je l'aimais tant! Ge que j'ai fait pour cet homme-là, on ne le saura jamais, non, personne, jamais. Une mère, voilà ce que j'étais pour lui. La Maman pour tous les autres, une mère pour lui : il y a de la différence. Autrefois, vous ne savez peut-être pas, vous, madame ? Il a failli être pris, un soir qu'il glissait une portée au lansquenet. Il y a plus de six ans, c'était chez moi. J'étais encore assez chic alors. Eue Morny, dans une très-belle maison. La police est venue, com.me ce soir. Dans ce temps-là, ce n'était pas M. Gibon qui était chef. Qui donc encore ? Je ne me souviens pas. Quelqu'un qui avait un nom de prune. Un petit gros, avec des favoris. L'air un peu paysan, mais toujours habillé d'une façon très-chouette. Un homme sévère. Avec lui, pas moyen de rire. Mon pauvre Gaston aurait été empoigné si je ne l'avais pas fait filer par une porte sur la cour. Ça ne devrait pas s'oublier, des services comme ça! G'est vrai qu'on l'a repincé en Allemagne, je ne sais où. Mais ce n'est pas de ma faute, n'est-ce pas, s'il s'est laissé prendre ? Et puis, quand il a été en prison,

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