LES LAMENTATIONS DE MADAME TRIPIER
qui est-ce qui allait le voir au parloir ? Il était à Fontevrault, le voyage ne m'effrayait pas ; et je racontais que j'étais sa tante. Qui est-ce qui lui apportait de l'argent, et des bas de laine, et des confitures, parce que la nourriture est très-mauvaise ? C'était la Maman, cette grosse bête de Maman, sa bonne chatte, comme il disait. Oti! alors il n'y avait pas de danger qu'il songeât à enlever des demoiselles. D'abord, il ne pouvait pas, à cause des murs et des gardiens, et puis, je suis bien sûre qu'il ne l'aurait pas fait à ce moment-là. J'étais son Dieu! j'étais tout pour lui. Faut-il qu'on soit bête, pourtant : je crois encore qu'il m'aimait dans ce temps-là. Après, il y a un mois, quand il a eu fini sa peine, j'ai fait bien plus, allez ! Son petit appartement aux Champs- Elysées, cela ressemble à un boudoir de comtesse. Un vrai nid, quoi ! et maintenant le tapissier me poursuit, — mais je ne disais rien, je ne lui ai pas même montré les papiers timbrés. Il a voulu un cheval pour faire le joli monsieur; je lui ai acheté son cheval. Et de l'argent de poche, donc ! Il paraît qu'il était en train de faire une grosse affaire, et l'on ne peut pas faire d'afîaires quand on n'a pas des louis dans son gousset. Voilà ce que j'ai fait pour lui! Et vous croyez qu'il m'était reconnaissant ? Va-t-en voir s'ils viennent ! Ah ! il était bien changé. Il n'était plus comme à Fontevrault. On aurait joliment bien fait de ne pas le lâcher; ces oiseaux-là, ce n'est mignon qu'en cage. Un mot de temps à autre : « Oui, allons, c'est bien, merci, la Tripier; » c'est tout ce que je recevais en échange de tout ce que je donnais; et, quand j'allais lui rendre visite, dans le nid, comme une vieille folle de poule que je suis, il prenait un air sériétix, il me disait : « Vous avez tort de venir, on vous remarque, cela me compromet. » Eh bien ! j'étais contente tout de même. Je le trouvais un peu froid — oh! il l'était! et d'une façon qu'on ne peut pas imaginer; — mais, je savais, il y a des hommes qui sont comme ça, il ne faut pas leur en vouloir, c'est dans
le sang. Enfin, ça marchait; il y avait des jours où il faisait le gentil. Mais, maintenant, il paraît que c'est lini pour jamais, puisqu'il a enlevé une demoiselle du faubourg Saint-Germain. Ce doit être un petit tas de batiste et de soie, cette fillette, et moi je suis là, dans mon coin, comme un gros paquet de linge sale qui ne sent pas bon.
Elle pleurait à grosses larmes. La douleur dans l'ignominie, c'est de la douleur cependant; les âmes les plus viles ne souflrent pas moins que les plus hautes âmes ; elles soufi'rent davantage, peut-être, inspirant, au lieu de la pitié, le dégoût, et n'ayant pas ce refuge : l'honnêteté delà conscience. Commencement de l'immortel châtiment.
Lady Bellcnden demeurait étonnée; son épouvante était de l'espèce de celle que doit éprouver un ange qui s'accoude tout vêtu de blanche candeur au chevet sale de quelque infâme moribond.
Mais une pensée surtout l'occupait, la contraignait do se diriger sans trouble à travers ces laideurs et ces fanges.
Elle dit, ravalant sa rancœur :
— Eh bien! vous devez désirer que la jeune fille enlevée me soit promptement rendue. Je vous le répète, menez-moi tout de suite près du baron de Sergine.
— Bon, dit l'autre, où est-il? Est-ce que je sais, moi ?
— Tl n'est pas ici! s'écria lady Bellenden.
— Ici? ah bien oui. Bougival, il paraît que c'est trop canaille pour lui. Il y est venu deux fois en quinze jours. Pourtant je ne demandais pas qu'il dînât à table d'hôte avec les autres. Je comprenais qu'il ne voulût pas qu'on dise qu'il était l'ami de la Maman. Non, je le laissais libre. Là, dans le fond de mon jardin, tout au fond, j'ai un petit pavillon avec une porte qui ouvre sur le bord de la rivière. C'est là qu'il aurait pu venir passer quelques jours, puisque nous sommes au printemps et qu'il fait chaud à Paris. Je serais allée lui dire bonjour de temps
LA RESSUSGITEE 201
en temps. Mais il n'a pas voulu, il a pris la elef de la maisonnette, voilà tout, et si on ne Ta pas trouvé aux Champs-Elysées, chez lui, que voulez-vous? moi, je ne sais pas où il est!
Elle s'était levée, elle écarta les rideaux de la fenêtre; elle dit en regardant le pavillon, là-bas, sou^ les arbres :
— C'est pourtant vrai qu'il aurait été bien, là, tout seul, tranquille, dans les feuilles, comme un oiseau de paradis dans les mousses!
Elle poussa un cri. Rowena se rapprocha.
— Oh! dit la Maman, les fenêtres sont éclairées.
Et alors, toutes deux, penchées, lady Bellenden et la Tripier, elles virent s'ouvrir violemment, en face d'elles, l'une des fenêtres du pavillon, et une femme, avec un cri, s'élancer dans l'ombre, tomber, morte peut-être, sur le sable de l'allée.
La ressuscitée
Menacée, effarée, voyant se lever sur elle des gestes incompris, horribles, Eve- Ange-Lys s'était lancée par la fenêtre dans la nuit du jardin.
Elle tomba dans les branches, roula sur les cailloux, dans le sable, poussa un cri, ne sut même pas si elle était blessée, se releva toute défaite, s'enfuit vers la grande maison qui allumait ses croisées derrière les arbres.
Une seule idée : ne plus être où était Gaston Ginérès, se délivrer de cette voix et de ces bras avancés.
Au rez-de-chaussée de la maison, une porte était ouverte au-dessus de trois marches; Eve-Ange-Lys se précipita sans savoir où, peut-être dans un piège encore. Mais, n'importe; tout chemin qui s'éloignait lui était bon à suivre.
Elle se trouva dans une pièce vaguement obscure, éclairée un peu par la pâleur de l'air nocturne.
Un corridor sans doute, ou un office, ou une cuisine, car il y avait sur les murs des formes rougeâtres, qui reluisaient comme avec des scintillements de cuivre.
Eve-Ange-Lys tâtait les parois, cherchant une issue, quand tout à coup, en face d'elle, une lumière lui éclaboussa les yeux; lady Bellenden, que suivait la Tripier, apparut portant un candélabre.
Les deux femmes étaient accourues l'une pleine de rage et l'autre bourrelée d'angoisses, à la rencontre de l'enfant.
— Rowena! cria Eve-Ange-Lys.
Elle ne comprenait plus rien, mais elle se jugeait sauvée, puisque son amie était là. Elle lui sauta au cou, elle répétait dans des sanglots :
— ■ Emmenez-moi, Oh! emmenez-moi! emmenez-moi d'ici.
— Oui, oui ! Viens, partons ensemble.
Lady Bellenden ajouta, parlant à la Tripier :
— Vous, madame, empêchez qu'Amand de Sergine ne nous suive.
— Ça, dit la Maman, je m'en charge. Ah! le monstre! Quand il vient chez moi, c'est pour y amener ses conquêtes? Bon, bon. Qui est-ce qui va faire des siennes? C'est les griffes de la Maman.
Lady Bellenden et M^^" d'Angélis s'étaient dirigées vivement vers la porte de sortie. Un détail retarda leur évasion.
Rowena ne sut pas démêler d'abord le jeu de la serrure. Et, tout à coup, venant du jardin, Gaston Ginérès se précipita dans l'office.
La Maman voulut s'opposer à son passage, mais il la culbuta d'une rude poussée en pleine poitrine qui la fit geindre comme une grosse caisse battue, s'élança au delà de Toifice dans le corridor, rejoignit Eve-Ange-Lys au moment même ou la serrure venait de jouer sous la
main de JRowcna, détournée, au moment où la porte s'ouvrait.
Eve- Ange-Lys, frissonnante, cria :
— Lui! Oh! lui!
— Eh bien, pars! Ya-t'en! fuis! Va-t'en seule !
D'un geste violent, Rowena poussa l'enfant dans la rue, dans les ténèbres, dans l'inconnu, referma la porte à double tour, se retourna, et alors Gaston Ginérès, lancé en avant, s'arrêta court, stupide, devant lady Rowena Bellenden, qui le regardait, haute et grande, les bras croisés.
La petite fiole de la. Maman
Il avait reculé comme devant une morte qu'on verrait.
Rowena! Devant lui! en ce moment! D'où sortait-elle? Ces réapparitions inattendues ne surgissent que dans les rêves. De quel droit cet incident de roman dans la réalité de sa vie?
Pourtant il reculait, ayant peur.
Il s'appliqua contre la muraille, dans l'office, non loin de la Maman, qui restait à terre, étourdie de sa chute, disant : « Il m'a crevée, » ne pouvant se relever, soufflant.
Lady Rowena Bellenden parla ainsi avec tranquillité :
— Oui, c'est moi. C'est extraordinaire. Mais c'est vrai, je reviens. Et partout où vous ferez quelque chose de mal, j'apparaîtrai. J'accomplis une loi que vous subissez. Si méchant que vous soyez, la possibilité du crime vous est retirée, à cause de moi, qui m'oppose. Je sauve les autres de vos embûches et j e vous contrains vous-même à l'innocence. Je suis une espèce de spectre gardien.
Muet de stupéfaction, Gaston Ginérès regardait sa femme, ne rentendait peut-être pas.
La Maman venait enfin de s'accrocher à un buffet de cuisine, elle essaya de soulever la masse énorme qu'elle était, et, n'y réussissant pas, se raccroupit, grommela seulement :
— Eh bien ! et moi ? Il ne faut pas croire que la chose finira par dos explications entre vous.
Un regard de Rowena, — ce regard des volontés intelligentes auquel les brutes obéissent, — la força de se taire, et, lourde, elle se dandinait dans un remuement mou d'étoffés et de chairs froissées.
Elle pensait : « Bon, tout à riicure, j'aurai mon tour. Je ne leur dis que ça. » Elle avait tendu le bras vers le buffet de cuisine, qui s'était ouvert dans la bagarre, et où l'on voyait des bouteilles de liqueurs, bien rangées, reconnaissablcs à leurs étiquettes multicolores. Elle prit une bouteille d'anisette, fit sauter le bouchon et but à même, pour se « donner de l'estomac ».
Lady Rowena disait :
— Déjà, il y a cinq ans, à Ober-Ursel, je vous ai vaincu. Vous alliez dépouiller un misérable, je vous ai empêché de commettre ce vol. Aujourd'hui, vous alliez perdre une jeune fille, je vous la reprends. Elle n'est plus en votre pouvoir, elle est sauvée. Ainsi, ce que je dis, je le fais. Et vous ne m'échapperez pas plus dans l'avenir que vous ne m'avez échappé dans le passé. Je serai où il faudra que je sois; chaque mauvaise action que vous tenterez sera comme un rendez-vous que vous m'aurez donné.
La Maman se dit : t Pas assez fort, l'anisette » , prit une autre bouteille à demi pleine d'eau-de-vie, et continua de boire en grognonnant.
— Maintenant, reprit Rowena, il est inutile que vous vous étonniez, puisque les choses sont et seront ainsi; il est inutile que vous parliez, car vous n'auriez rien à dire qui vahit d'être entendu! Il suffit que vous m'écou-
ticz, je serai très-brève. Vous vous êtes rendu coupable d'un rapt, et M"^ d'Angélis n'est encore qu'une enfant. De tels attentats, la loi les prévoit et les punit. Ainsi, vous êtes en mon pouvoir, puisqu'il me serait facile de vous livrer et de vous perdre.
A ce mot, Gaston Ginérès, qui enfin avait repris possession de lui-même, fît un pas en avant; il avait dans l'œil une telle menace que Rowena, toujours paisible d'ailleurs, continua en ces termes :
— Non, vous ue me tuerez pas. Vous savez bien que vous n'osez pas me tuer. D'ailleurs, si je vous ai demandé la mort autrefois, aujourd'hui je défendrais ma vie, qui peut être utile. N'approchez pas. Il y aurait des témoins de ce meurtre. Cette femme qui est là et un homme dans le salon, en haut, qui accourrait à mes cris.
Gaston Ginérès, avec un sourd grincement de dents, s'assit sur une chaise, plissa le front, ne parla pas.
Pendant ce temps, la Maman chuchotait, dans sa graisse accroupie : « Tout à l'heure, ce sera drôle, ce sera très-drôle.» Elle devait être un peu saoule déjà. Elle regarda la bouteille d'eau-de-vie presque vide en disant : a Pas assez fort, » choisit dans le buffet un autre flacon, un flacon de chartreuse verte et but encore, silencieusement.
— Pourtant, reprit Rowena, cette extrémité d'être livré, de retourner aux juges, à la prison, vous pouvez l'éviter. Je veux moins votre châtiment que le salut des autres. Si vous consentez à partir, à quitter la France, à ne plus vous mêler parmi les gens que j'aime,— cela sans retard, demain, dans quelques heures, —je ne vous dénoncerai pas. Vous ne retrouverez pas la liberté de mal faire, car toujours je vous guetterai,— puisque c'est ma fonction, — prêle à surgir entre vous et Taccomplissement d'un nouveau forfait. Mais pour l'action de ce soir, vous ne serez pas inquiété. Je conseillerai l'oubli à l'ofTensée elle-même. Tel est le marché que je vous propose. Partirez-vous ?
Or, déjà, Amand de Sergine avait reconquis Timpertinence de son sang-froid; il souriait, il répondit :
— En vérité, chère baronne, je ne sais pas d'où vous venez ; mais vous auriez passé cinq années dans les romanesques souterrains d'Anne Radclifïé, — qui sont presque des souterrains de votre pays, — que j'en serais à peine étonné, tant vous avez pris l'air d'un fantôme et tant il y a dans vos paroles de mélodramatique emphase. Mais non, je ne partirai pas! et vous ne me livrerez pas. Coupable d'un rapt, moi? Vous voulez rire. J'ai enlevé quelqu'un? Qui donc? M^^^ d'Angélis? Vous avez été induite en erreur, milady. Votre jeune amie m'a suivi de fort bon gré. Ne suis-je pas son camarade d'enfance, le frère de son tuteur, quelque chose comme son cousin, un peu son amoureux, par conséquent? Nous avons eu cette fantaisie, étant un peu fous, d'aller causer le soir, le long de l'eau, de nos souvenirs d'enfance, et il s'est trouvé qu'il y avait sur le chemin un pavillon, que j'avais loué, quinze jours auparavant, pour la saison d'été. Voilà ce qui est vrai. Et quand ce ne serait pas vrai, qui donc dirait le contraire? Eve-Ange-Lys? Non pas. Bien qu'elle se soit effrayée tout à l'heure au point de sauter par la fenêtre, — ce que personne n'admettra d'ailleurs, à cause du côté excessif de l'aventure, — bien qu'elle ait eu le mauvais goût de pousser un cri parce que j'avais voulu baiser, en jouant, la dentelle de sa manche , elle se gardera bien de se plaindre trop haut. Les plus petites filles, malgré leur innocence, ont de ces instincts qui leur conseillent de ne pas divulguer les dangers que cette innocence a peut-être courus. Quant au tuteur de votre amie, fût-il prévenu, il se tairait; il doit avoir envie de marier sa pupille, et la célébrité de notre petite escapade,— fût-il établi que moi seul j'ai eu tous les torts,-— ne serait pas de nature à faire se multiplier le nombre des prétendants. Ainsi Eve- Ange-Lys se taira, dans sa raisonnable candeur ; Jacques Ginérès ne soufflera mot, pour l'honneur de sa maison; et vousmême, Rowena, vous no parlerez point, parce que je vous prierai de me garder le secret.
En ce moment la Tripier, pleine d'alcool, posait à terre le flacon de chartreuse, en disant : « Pas assez fort ! » et, sur le plus bas rayon du buffet, elle prit une petite fiole sans étiquette, très-claire el aux trois quarts remplie d'eau pure, aurait-on dit. « Ça, c'est bon , après autre chose, pour faire passer. Mais il faut en boire trèspeu, parce que c'est très-chaud. Quelques gouttes seulement, dans la chartreuse, pour donner du goût. »
— Je parlerai ! dit lady Rowena. L'enfant que vous avez voulu déshonorer n'a rien à craindre, étant délivrée de vous, et son innocence n'est pas de celles que peut inquiéter le sourire de quelque méchant.
— Vous ne parlerez pas ! répliqua Gaston Ginérès. A votre tour, sachez ma volonté. Je vous retrouve. Je ne vous cherchais pas, c'est vrai; mais, vous ayant retrouvée, je vous garde. Loin de moi, vous pourriez m'être dangereuse ; en ma puissance, vous ne sauriez me nuire. Etant votre mari, je vous reprends, tel est mon droit. Allons , venez , madame ; quittez cet air étrange qui menace et qui s'effraie. Dieu me pardonne! vous êtes toute décoiffée. Réparez ce désordre et sortons. L'heure est indue. La présence de la baronne de Sergine est assez déplacée dans la maison de Mme Tripier.
— Hein? Quoi? Que dit -il? La baronne de Sergine? grogna la Maman , en s'interrompant de verser goutte à goutte dans le flacon de chartreuse un peu du contenu de la petite fiole.
Et elle tentait de se soulever dans un gros chancellement ivre.
Rowena répondit :
— Non. Vous êtes une âme monstrueuse. Je vous poursuis ; je ne vous suis pas.
Mais il était debout, et, d'une voix dure, qui interdit la réplique :
— Allons, finissons-en, plus de paroles. Tu es ma femme. Je t'emmène.
Alors la Maman bondit, lourde, grasse, noire, pareille à quelque énorme sarigue.
— Sa femme, sacré tonnerre ! il est marié. Ah bien, en voilà un homme ! Il enlève des petites pimhèches, il les loge, où ça ? chez moi; il me fait tant de chagrin que je suis obligée de me livrer à.la boisson, moi, qui n'aime que l'eau, comme les petits agneaux des champs. Et ce n'est pas tout. Monsieur est marié ! Monsieur a une femme légitime. Ça, c'est le dernier coup. C'est le reste de mon argent. Ah ! mais non, cette nouvelle chose-là, je ne la supporterai pas. Tu sais, tu vas lâcher madame ton épouse en deux temps, et plus vite que ça, et tu iras tout de suite te coucher dans le grand lit là-haut ! Sinon, plus vrai que je suis une honnele femme, je t'éteins les deux quinquets.
Elle l'avait empoigné, le touchait, menaçante, caressante aussi, dans sa colère et dans sa tendresse ivres.
Lui, d'un coup d'épaule, se dégagea, et il voulut pousser vers la porte lady Rowena Bcllenden qui résistait, immobile.
— Ah ! morte ou vive ! je t'emmènerai, cria-t-il.
— Non ! dit Rowena.
— Non ! beugla la Tripier.
Et, sa fiole dans la main, elle sauta au visage de Gaston Ginérès, lui brisa le verre, sur le nez, sur les yeux, sur les joues, pendant que le candélabre, que la Maman au passage avait renversé d'un coup de coude, éteignait contre le carreau ses bougies qui fumèrent.
Aloi's, Amand de Sergine poussa un cri terrible, un seul cri, très-long!
Et ce fut, dans la pièce obscure, un remuement de formes, à terre, avec des paroles qui ricanaient, sanglotaient, hurlaient.
Eady Rowena, restée debout, sentait sur le revers de sa main droite quelque chose qui la brûlait, quelque chose d'humide qui lui dévorait la peau.
Enfant perdue
Ces routes-là, le jour, sont joyeuses ; le chuchotement familier des arbres s'y mêle aux voix des passants qui rient. La campagne autour de Paris, ce n'est pas la vraie plaine, et ce n'est pas la vraie foret. Juste assez de moissons pour que le Parisien s'écrie : « C'est vrai, pourtant, que le pain vient de la terre ! » Juste assez de chênes et d'ormeaux pour que l'on puisse boire à l'ombre, devant la porte de quelque cabaret. La Cité envahit la banlieue, fait fuir le silence, ne permet pas le désert. La Seine ou la Marne ne sont là que pour le plaisir des canotiers, et les oiseaux, dans la lumière poussiéreuse, ont l'air de gazouiller des refrains d'opérette.
Mais, la nuit, quand les dernières guinguettes ont clos leurs volets, quand les dernières tapissières ont roulé vers Paris, la solitude troublée reprend possession d'ellemême ; les horizons vagues s'étendent sans autre fumée que les nuages, sans autre lueur que les étoiles.
Rarement, de loin en loin, un bruit de pas étonne le silence des chemins ; les grands arbres, dans la paix ténébreuse, remuent leurs ombres prolongées sur les routes comme des formes spectrales, et la rivière, qui semble élargie, glisse au loin, lisse et morne, assaille les arches des ponts en tourbillons noirâtres, bat les bords d'herbes ou de sable .comme avec des sanglots étouffés de noyés.
Dans ces ombres, dans ces terreurs, sous le ciel opaque d'ou tombait une pluie fine, Eve-Ange-Lys s'échappait.
Evadée d'un péril certain, elle s'en allait dans la vague
épouvante de la nuit; la peur qu'elle avait eue redoublait la peur qu'elle avait.
Jamais elle n'était sortie seule ; toujours M°^* Ginérès l'accompagnait, ou Rowena, ou Rosette ; et voici qu'elle était dans la campagne, loin de tous, sachant à peine de quel côté s'éloigner, craignant une poursuite, redoutant des rencontres ; à cause de la petite pluie aiguë et froide, à cause aussi d'une fièvre qui l'avait prise, elle tremblait, toute glacée.
Pourtant elle marchait, le plus vite qu'il lui était possible, vers un amas énorme et sombre de bâtisses, là-bas, qui devait être Paris, — s'efforçant de ne pas prendre garde au froissement des branches des deux côtés de la route ni au murmure de l'eau qui coule dans le fossé avec un bruit de gens qui font le guet, se concertent à voix basse.
Elle baissait le front pour ne pas regarder devant elle, avait comme un pressentiment de choses terribles qu'elle apercevrait, ne voyait qu'elle-même, abandonnée ainsi, dans Tobscurité froide ; et vraiment elle aurait bien voulu que quelqu'un, quelqu'un de connu et d'ami fût àcôté d'elle, lui donnât le bras et lui dit : « N'ayez pas peur, mademoiselle, » car elle sentait enfin qu'elle n'avait plus de courage.
Plus de courage et plus de forces. Elle avait usé dans une marche trop rapide ce qui lui restait d'énergie. Ses jambes bientôt ne pourraient plus la porter; elle avait, dans tout le corps, sous le vent, sous la pluie froide, des lassitudes qui veulent s'asseoir, s'étendre, dormir.
Dormir ? Non, elle se trompait. Ce qu'elle prenait pour un désir de sommeil était un commencement de défaillance : bientôt elle tomberait inerte, livrée à toutes les chances, sur la poussière mouillée de la route.
Elle eut la pensée de s'arrêter un instant pour prendre un pea de repos ; après, elle marcherait plus vite. Hélas! elle sentait bien que si elle s'asseyait, ne fût-ce qu'une minute, elle ue pourrait plus se relever.
Elle s'efforça encore. Elle pleurait de fatigue et d'angoisse. Paris était si loin. Elle n'arriverait jamais. Tout cela était effrayant.
Puis ce fut fini, ses jambes allaient céder sous son poids, pareilles à des roseaux brisés. En même temps son front lui parut plus lourd , ses yeux se fermèrent, elle s'arrêta, tendit les mains comme pour rencontrer un appui. Elle comprenait une chose, c'est qu'elle n'irait pas plus loin, et qu'elle était perdue.
Mais voici qu'elle entendit, lointains d'abord, puis plus proches et grossissants, des appels, des cris, des rires ! Une chanson s'éleva, rhythmée par un bruit régulier de rames.
Une barque descendait l'eau tout près d'elle, à sa gauche, et, sous la lueur multicolore de trois lanternes, des hommes aux bras nus se courbaient , se relevaient dans le long et svelte bateau.
Ces hommes lui parurent très-terribles, parce que, tout innocente, elle ne savait pas comment on se divertit à Paris, les dimanches; c'étaient des canotiers qui avaient soupe à Ghatou et s'en retournaient à Bougivai en chantant dans leur yole.
Elle se redressa, voulut continuer son chemin, avec l'instinct de ne pas être vue.
Mais, sur la rive, pas un buisson qui pût la dérober; et du canot, des voix crièrent :
— Holà! vous qui passez.
— Où diable allez-vous à cette heure?
— Je parie que c'est Hortense.
— Veux-tu venir avec nous, dis?
— Hé, viens-donc! nous manquons de femmes.
Elle fuyait, disait : « Mon Dieu, mon Dieu, » croyait qu'elle allait devenir folle.
Le canot s'arrêta, vira, gagna la rive ; trois canotiers sautèrent sur le sable, joyeux, un peu avinés peut-être, tout allumés par une femme qui passe.
On la suivait. Ces gens-là, qu'est-ce qu'ils lui voulaient?
Elle était de plus en plus faible; elle ne pourrait pas leur échapper. Elle se laissa choir sur la route, à genoux, comme quelqu'un qui demande grâce.
Des choses lues dans des romans, des aventures nocturnes, au bord de la Seine, racontées par Rosette ou par quelque autre domestique, s'éveillaient dans sa mémoire. On allait l'emmener, la battre, la tuer peut-être ; et tout ce qui arrivait était vraiment extraordinaire; à présent, ce qui s'était passé, ce qui se passerait, tout cela se mêlant, n'étant pins dans son esprit que des épouvantes obscures , elle se demandait comment il se pouvait qu'elle fût là, la nuit, sur une route, au lieu d'être endormie dans son lit comme les autres jeunes filles.
Bons enfants, épanouis, celui-ci les poings sur les hanches, celui-là passant la main dans ses cheveux, le troisième, avec un grand salut qui se moque, les canotiers entouraient M"'' d'Angélis.
— Messieurs, messieurs, dit-elle, laissez-moi. Vous ne savez pas. Vous vous trompez. Laissez-moi m'en aller, je vous en conjure.
— Plus souvent! dit l'un.
— Jamais! dit l'autre.
— Pour qui nous prends-tu ? dit le troisième.
Oh! elle aurait voulu être morte; elle eut une idée : se jeter dans l'eau. Mais ils la retinrent, lui prenant les bras, la tirant par sa robe, et le plus grand des canotiers voulut l'embrasser dans le cou.
— Pas de frimes, dit-il. Si tu n'es pas Hortensc, tu t'appelles Camille, à moins que tu ne t'appelles Rosa. Le nom, peu m'importe. Je ne fais pas attention à ces détails. A l'heure qu'il est, tous les noms sont jolis et toutes les chattes sont blanches. Toi, tn es une minette de premier choix. Que fais-tu sur le bord de la Seine, en face de la Grenouillère, à deux heures du matin? Parbleu! tu cherches un matou. Le matou, présent. Si nous t'avions rencontrée plus tôt, tu aurais soupe avec
nous. Nous avons bu un petit reginglard... je ne te dis que ça! D'abord, il m'a « chahuté » dans la tête, et maintenant, c'est dans mes jambes qu'il travaille. Mais je ne lui en veux pas : chacun son métier. L'homme canote, le vin...
— Gigotte.
— Et le lapin ?
— Gibelotte.
— Et la carpe ?
— Matelote.
— Et la femme?
— Cocotte.
Ils éclatèrent de rire. Elle frissonnait, se faisait petite, suppliait : « Ne me touchez pas, de grâce; je passais, je me suis perdue; vous ne pouvez pas comprendre; » et, tendant les mains, elle levait vers eux son joli visage frêle, si jeune, si frais et si pur.
Alors le grand canotier la regarda bien en face, parut étonné, recula et, avec un salut où il n'y avait plus d'ironie :
— Je vous demande pardon, mademoiselle, dit-il. Les doux autres jeunes gens firent de môme un pas en
arrière sans prononcer une parole.
Tous trois avaient compris, rapidement, en Parisiens, et tous trois ils regardaient Eve-Ange-Lys d'un air respectueux où se mêlait à peine un peu de curiosité.
Le grand canotier reprit :
— Mademoiselle, veuillez ne pas nous en vouloir d'une méprise qu'excusent le temps et le lieu. Nous nous retirons. Un mot, cependant : vous êtes seule, vous êtes égarée peut-être. S'il en est ainsi, l'un de nous pourrait vous accompagner jusqu'à votre demeure.
Elle leur dit :
— Merci, messieurs.
Elle était tout émue encore; mais, en les regardant avec un peu de courage, elle vit qu'ils n'avaient plus le geste ni le regard hardis, que certainement ils ne
214 LA VIE ET LA MORT d'uN CLO^TST
songeaient plus à l'ofTcnser. Elle domina ce qui lui restait d'épouvante et ajouta d'une voix rassurée :
— Je voudrais revenir à Paris. Je voudrais y revenir le plus tôt possible ; mais je ne connais pas l'endroit où nous sommes. Vous le connaissez sans doute. Est-ce que je ne pourrais pas me procurer une voiture ?
— Une voiture ? dit le grand canotier. A Chatou, peutêtre, vous pourriez en trouver une. Mais Chatou est encore loin. Puis il faudrait réveiller des loueurs qui feraient fort mauvaise mine et ne consentiraient peutêtre pas à voyager la nuit.
— Alors que faire ? dit-elle; je suis si fatiguée, que je puis à peine me soutenir.
Les trois jeunes gens se concertèrent à voix basse. Celui qui avait déjà parlé ne tarda pas à reprendre la parole.
— - Mademoiselle, nous ne vous demandons pas d'où vous venez ni où vous allez ; mais, nous le sentons, nous avons eu tort tout à l'heure. Vous êtes une honnête enfant, qu'une aventure a jetée sur ce chemin. Eh bien, ayez confiance en nous, nous vous ramènerons à Paris. Notre canot est là, et nous sommes trois bons rameurs.
Elle n'osait pas répondre, frissonnant encore. Ils se nommèrent pour vaincre ses scrupules.
Le grand canotier était un peintre dont le nom, depuis le dernier Salon, avait cessé d'être inconnu. De ses deux amis, l'un était un étudiant fort assidu à l'école de la Grenouillère, et l'autre un poète jeune encore, à qui cela plaisait de rêver en yole, sur la Seine, aux gondoles des lagunes vénitiennes. Trois bons garçons, dont les moeurs se débraillaient volontiers après boire, mais toujours prêts à redevenir eux-mêmes; M^^" d'Angôlis , parmi les gens de son monde, un soir de réception à l'hôtel Ginérès, n'aurait pas été plus en sûreté qu'elle n'était à présent, sur la roule de Bougival à Rueil, la nuit, parmi ces trois grands diables en maillots de coton tricolore.