LE RETOUR D EVE-ÂNGE-LYS
Elle comprit qu'il en était ainsi et qu'elle pouvait être tranquille. Elle répondit simplement :
— Je veux bien, partons.
Le peintre lui offrit le bras, et, quelques instants plus tard, assise près de la barre, sur un petit coussin, elle regardait la longue rivière qui s'étendait devant elle et Paris, vaguement visible au loin, ténèbres mêlées de lumières, — pendant que les canotiers, dans un vigoureux ensemble, ramaient contre le courant.
Ils ne chantaient plus, ils ne parlaient plus. Même ils ne fumaient pas, de peur que la fumée n'incommodât la jeune fille qui était avec eux.
Trois heures s'écoulèrent ; comme le jour se levait, ils atterrirent près du pont de l'Aima.
Le grand canotier dit :
— Venez, mademoiselle.
Il la conduisit vers la station des voitures, qui était là, toute proche, le long du quai. Elle monta dans un fiacre, pendant que son guide la saluait.
— Monsieur, dit-elle, voulez-vous savoir qui je suis?
— Non, mademoiselle, dit-il.
Il s'éloigna très -vite pour ne pas entendre l'adresse qu'elle allait donner au cocher.
Le retour d'Eve-Ange-Lys
Le fiacre partit ; elle était sauvée ; dans quelques instants elle serait chez elle, hors de toutes ces aventures, de tous ces périls étranges. Rowena, demain, lui expliquerait les choses.
Quant à elle, maintenant que c'était fini, elle était décidée à n'y plus penser.
Il y a de ces désirs d'oubli dans les âmes d'enfants.
Pour èlrc tout à fait contente, elle se mit à songer, dans le fond de la voiture, à qui? à celui qu'elle aimait, à Henry Gardoz, et, lasse, presque assoupie, elle se disait à mi-voix : « Ce sera très-joli, le long voile sur la robe longue en satin. »
La grille ouverte, elle traversa la cour, monta vivement l'escalier.
Elle allait enfin se retrouver dans la petite chambre familière, pleine de ses espérances.
Tout à coup elle s'arrêta.
Au dessus d'elle, au premier étage, une voix violente, la voix de son tuteur, répondait à une voix qu'elle n'avait jamais entendue.
Voici les paroles qui lui parvinrent, épouvantables.
— Impossible, monsieur Gibon ! disait Jacques Ginérès.
— Impossible, monsieur, mais parfaitement exact.
— M™^ Ginérès? accusée d'empoisonnement? arrêtée?
— Accusée d'empoisonnement et arrêtée, M™^ Ginérès, votre femme.
— Et la victime ?
— Henry Gardoz, un tout jeune homme.
— Il est mort?
— Il y a une heure, il agonisait.
— Pourquoi donc aurait-elle assassiné cet enfant?
— Que voulez-vous? les femmes sont jalouses, et, pardonnez-moi cette parole, monsieur, Henry Gardoz était peut-être l'amant de M™« Ginérès.
Alors Eve-Ange-Lys défaillit, se laissa glisser le long des marches, et elle resta étendue, toute sanglotante, sur les dalles du vestibule.