‹ La Petite impératriceChapitre 44 sur 67 · LIVRE CINQUIÈME Madame de Soïnoff · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME Madame de Soïnoff

Papiol muet

Le président de la cour d'assises tourna la tête vers les accusés, et d'une voix haute, parmi tout le silence de rassemblée, il dit :

— Accusés, qu'avez-vous à ajouter pour votre défense ?

Les traits crispés sous sa noire tignasse, les mains dans les poches, tout ramassé sur soi, Papiol fit évoluer sa tète de droite à gauche, de gauche à droite, comme par des saccades de ressort , tordit la bouche dans un rictus haineux, puis secoué, visiblement, d'un frisson, il se rassit sans une parole, la lèvre retroussée, montrant sa gencive rouge.

Arabelle était debout, haute, pâle, velue de noir, comme portant le deuil de ses gloires.

D'une voix monotone, à peine accentuée, qui paraissait très-lointaine :

— Je suis innocente , dit-olle, du crime qui a mis en danger les jours d'Henry Cardoz. Je l'ai dit, je le répète. Mais je répète aussi que j'avais le projet de me défaire, par un empoisonnement, de l'homme qui est assis là, à côté de moi. En outre, j'ai avoué et j'avoue encore des choses qui seraient demeurées inconnues, et par consé-

quent impunies, si je n'en avais pas moi-même sollicité le châtiment. Oui, j'ai aidé Dominique, que vous appelez Aladin, à voler la nuit, dans la maison de mon père ; oui, j'ai assisté, immobile et muette, à la lutte de mon amant contre Sébastien de Villaudric, à l'assassinat de celui-ci. Voilà ce que j'ai fait. Peut-être pourrais-je fournir des explications, des excuses, qui atténueraient l'horreur que j'inspire. Ce qui me reste de fierté m'ordonne de me taire ; et j'ai dit tout le crime, parce que je veux toute l'expiation.

Un murmure d'étonnement bourdonna parmi l'assistance, grandit, s'enfla, devint presque un tumulte, puis s'atténua, s'assoupit pour ainsi dire, mourut dans des chuchotements à l'oreille.

Le Président de la cour d'assises résuma les débats.

Puis il dit aux jurés :

— Messieurs les jurés, vous allez entrer dans la salle de vos délibérations. Vous serez à la hauteur du grand devoir ^qui vous est imposé. Vous jugerez sans passion, dans la liberté de vos consciences, songeant que la société a le droit de punir mais qu'elle ne se venge pas.

Il éleva une feuille de papier, et, après avoir dit : « voici les questions qui vous sont posées, » il lut à haute voix :

En ce qui concerne Aladin, dit Dominique, dit Papiol; Première question :

Vaccusé est'il coupable d'avoir, dans la nuit du vingtdeux septembre mil huit cent soixante et un, dans la' commune de Villaudric, arrondissement de Toulouse, commis le crime d'homicide volontaire sur la personne de Sébastien de Villaudric ?

Deuxième question :

Cet homicide a-t-il été commis avec préméditation ? Troisième question :

A-t-il été précédé de divers vols domestiques dans la maison de M. Eusèbe de Villaudric ?

PAPIOL MUET 219

Quatrième question :

L'accusé est-il coupable d'avoir^ le quatorze juin mil huit cent soixante-sept, à Paris, dans un lieu public^ appelé le bal de la Vieille-Redoute, attenté par le poison à la vie d'Henry Cardoz, — ledit attentat n'ayant pa été suivi de mort par suite de circonstances indépendantes de la volonté de l'accusé?

Cinquième question :

Cet attentat a-t-il été commis avec préméditation ?

Sixième question :

Y a-t-il des circonstances atténuantes en faveur de Vaccusè ?

En ce qui concerne Arabelle de Villaudric, femme Ginèrès ;

Première question :

Vaccusèe est-elle coupable d'avoir^ dans la nuit du ving-deux septembre mil huit cent soixante et un, dans la commune de Villaudric, arrondissement de Toulouse,, prêté aide et secours à l'accusé Aladin, dans le crime d'homicide volontaire, commis sur la personne de Sébastien de Villaudric ?

Deuxième question :

Cette complicité est-elle aggravée de préméditation ?

Troisième question :

L'accusée est-elle coupable d'avoir, le quatorze juin mil huit cent soixante-sept, à Paris, dans un lieu i)ublic, appelé le bal de la Vieille-Redoute, fourni à l'accusé Aladin les moyens d'attenter à la vie d'Henry Cardoz, soit en lui remettant le poison, soit en attirant la victime sur le théâtre du crime ?

Quatrième question :

Y a-t-il des circonstances atténuantes en faveur de l'accusée ?

Telles furent les questions posées.

Un à un, baissant la tète, et l'œil pensif, les jurés sortirent de la salle par la petite porte qui s'ouvre à gauche du tribunal.

Déjà les gardes avaient emmené les accusés; les membres de la cour d'assises sortirent à leur tour, laissant tramer leurs robes rouges.

Les Jeux, les Ris, les Riens et la Mort

Délivrée du respect, la foule remua, se leva, mêla de toutes parts cent paroles confuses.

Un procès comme celui de M°^« Ginérès étant une chose rare, vous imaginez le scandale et, par suite, l'empressement aux débats.

Les femmes du monde n'avaient pas manqué de venir, fort humiliées vraiment de ce qui arrivait à la plus illustre des leurs, mais songeant à part soi : « Cette M™« Arabellc, aussi, était trop intelligente, trop vertueuse, ce n'était pas naturel; » et les dames des petits théâtres étaient accourues, à cause de M^^" Anatoline Meyer qui était un peu de la famille de l'accusée.

Des hommes ayant suivi les femm.es, tout Paris était là — Paris-grande-dame, Paris-cocotte, Paris-gandm; l'ennui avide à tout prix de n'importe quelle émotion, le bâillement qui voudrait bien rire ou pleurer.

D'ailleurs, la mode exige que l'on assiste aux débuts d'un ténor ou à la représentation d'une pièce qui n'a pas encore été jouée; mais elle n'exige pas moins impérieusement que l'on soit présent aux angoisses suprêmes d'un assassin ou d'une empoisonneuse; le public des Premières est aussi celui des Dernières.

Comme il y a la toilette de concert, il y a la toilette de cour d'assises : une robe aux teintes neutres, d'où la simplicité n'exclut pas l'élégance; les femmes qui « sont pour la peine de mort » peuvent porter un nœud de brides rouges sous le menton.

— Moi, dit la comtesse de Soïnoff, — elle était debout, toute maigre et remuante dans sa tunique de velours épingle, un peu gris, un peu fauve, une couleur qu'elle avait adoptée pour les matinées judiciaires, — moi, je crois qu'on l'acquittera.

— Impossible! répondit M. de Seyssel. Aladin a déjà été condamné pour avoir mal lancé le trapèze au gymnaste Icarion; c'est un grave antécédent, cela; l'assassinat de Sébastien est parfaitement établi par les aveux de M™« Arabelle; et, pour ce qui est de l'empoisonnement d'Henry Gardoz, il n'y a pas moyen d'en douter. La préméditation, dans les deux cas, est probable; en outre, il est peu sympathique, ce saltimbanque; il s'est montré fort impertinent pendant le cours des débats, et je parie cinquante louis pour la mort.

— Eh! qui vous parle d'Aladin? On se soucie bien d'Aladin. Est-ce que vous croyez que les femmes prennent garde à ces espèces de gens-là! Il est étrange à regarder, j'en conviens, avec ses yeux de chat qui se fâche et ses mouvements de chacal qui s'étire. Derrière une grille, il serait amusant, et l'on peut comprendre que M"*^ Ginérès soit entrée dans la cage. Mais ce n'est pas d'Aladin qu'il s'agit, c'est d'Arabellc. D'abord, vous savez, j'étais son amie ; je le dis tout haut. Je suis comme cela, le cœur sur la main, et je ne porte pas de gants. Ce que je pense, cela se voit tout de suite. Eh bien, je m'in-

, téresse à M™^ Ginérès. Oui, là, vraiment, j'ai de la tendresse pour elle. C'est une vraie femme entin, elle tue qui la gêne; il n'y avait pas de tribunaux, on serait souvent tentée d'en faire autant.

M. de Seyssel répondit d'une voix plus basse, avec un sourire :

— Je me défierai quand nous dînerons ensemble au cabaret.

— Bon, dit-elle, vous ne me gênez même pas ! Ge qu'il y a de certain, c'est que je sais bien des choses; si Arabelle n'avait pas été trop discrète, une fois que j e prenais un bain ,

222 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

toutes ces vilaines choses ne se seraient pas passées. Mais ce qui est fait est fait; on ne peut pas revenir là-dessus. Oui, oui, on veut compter avec l'opinion publique! on ne veut pas se rallier! Je le disais hier à Gompiègne, en petit comité : voilà où conduit la politique libérale ! Bref, elle est en cour d'assises au lieu d'être au conseil des ministres. N'importe, c'est quelqu'un, cette empoisonneuse-là! Vous en avez une preuve : l'amour d'Henry Cardoz. On n'inspire pas de ces passions extraordinaires quand on n'est pas extraordinaire soi-même; c'est à cause d'elle qu'il a été empoisonné, c'est à cause d'elle qu'il a été malade au point de n'avoir pas pu témoigner devant la justice. Eh bien! a-t-il dit quelque chose contre elle? Pas un mot. « Tout ce que je sais, c'est que M™^ Arabelle est innocente, c'est qu'elle ne peut pas être coupable. Il y a dans toute cette affaire un mystère qu^on découvrira plus tard, mais je vous jure qu'elle est innocente. » VoiLà un homme, et par conséquent voilà une femme. L'amour que Ton inspire est le miroir du cœur que l'on a. Si j'étais le jury, j'acquitterais Arabelle parce qu'Henry Gardez la défend. — Pour ce qui est de Nézam-Aga, je le trouve joli. Il avait au service de ses amis toute une pharmacie orientale qui ferait bon effet dans un roman. Ah! çà, c'est donc vrai les poisons qu'on ne connaît pas? Il y a donc en Perse, ou ailleurs, des plantes assez jolies pour qu'on les mette dans ses cheveux, et assez terribles pour qu'on n'ose pas les effeuiller dans son verre? La couronne que Lucrèce Borgia portait aux cours d'amour de Ferrare devait être faite avec des fleurs comme ça; il me^piairait d'en avoir de pareilles.

— Pour les mettre à ma boutonnière.

— Vous n'oseriez pas les porter. Enfin Nézam-Aga est retourné en Perse, c'est dommage. Un peu d'Ispahan, cela faisait bien dans Paris. Son fez rouge était d'un bon effet parmi vos chapeaux noirs. Vous verrez, il nous manquera; puis, il était utile aux bonnes mœurs, parce qu'il effrayait un peu les femmes, à cause de son pays

OÙ l'on enterre encore toutes vives les adultères. J'espère qu'il reviendra ; on arrangera son affaire dans les ambassades. Qui a déposé contre lui ? Cette fille, la Pucelle. Eh bien, oui, la Pucelle, vous savez bien qui je veux dire! vous l'avez regardée tout le temps parce qu'elle a des joues rouges et une robe toute grosse sur le devant. Moi, je suis maigre; c'est à laisser puisqu'on ne peut pas prendre. Donc,, les dires de la Pucelle n'ont pas une grande importance, et si Nézam- A ga revient à Paris, tant pis, je l'invite à dîner, à la condition qu'il m'oifrira un bouquet de ses fleurs mystérieuses.

On riait autour d'elle ; elle était toute frivole et jolie avec son bavardage qui vagabondait, ne disait pas grand' chose, expliquait tout. Des allusions que les gestes font comprendre, des sourires que les regards soulignent, des folies, des niaiseries. La Vénus moderne a, parmi son cortège, les Jeux, les Ris, et les Riens.

Dans d'autres groupes plus graves, gens de finance, personnages parlementaires qui réfléchissent et combinent, on ne s'inquiétait ni d'Aladin, ni d' Arabelle ; c'était de M. Jacques Ginérès qu'on parlait. -

Vraiment il s'était bien conduit, son attitude dans ces tristes circonstances avait été excellente. Le lendemain même de l'arrestation de sa femme, il avait donné sa démission de député. « Non, l'époux d'une criminelle ne saurait représenter plus longtemps d'honorables populations! » Et il n'avait pas hésité : il avait quitté Paris, ayant fermé sa maison de banque, — tous payements effectués par avance, — s'était retiré solitaire et triste dans ses propriétés , près de Toulouse. Aussi compte lui serait tenu de la ligne de conduite qu'il avait choisie. On ne confondrait pas M. Ginérès financier, député, grand administrateur et grand économiste, avec M. Ginérès, mari d'une empoisonneuse. Et si ce noble cœur, si cet esprit élevé consentait à rompre toute alliance avec les démagogues et autres gens qui mettent en péril la sécurité sociale, il ne serait pas impossible que prochaine-

ment, malgré le scandale autour de son nom, une occasion glorieuse ne lui fût offerte de rentrer dans la vie politique. En attendant, il se maintenait à l'écart, observant d'irréprochables convenances, solitaire, digne.

Ces paroles s'assourdissaient dans le tumulte de la foule.

Cependant, dans le fond le plus lointain de la salle, quelques hommes acculés aux murs, — des clowns, des écuyers, baladins inconnus, venus là à cause du nom encore célèbre d'Aladin,— attendaient que l'un des leurs fut frappé par le verdict, et songeaient tristement.

L'ombre se fit, noircissant l'une après l'autre les vitres des hautes fenêtres, et le silence aussi, peu à peu, a mesura que l'ombre montait.

Il n'y avait plus dans la vaste salle qu'un remuement ténébreux de formes, que des chuchotements à voix basse, quand tout à coup apparurent les huissiers portant des lampes aux grands globes blancs.

Une clarté pâle baigna l'assemblée, devenue silencieuse et morne.

Ils allaient bientôt entrer, apportant la justice, qui est une clarté aussi, ceux qui avaient agité dans leurs pensées la vie d'un homme et celle d'une femme.

— La cour. Messieurs, dit un huissier.

Les membres de la cour entrèrent et prirent place en leurs longues robes rouges.

Puis les jurés, un à un, plus graves, regagnèrent leur place; et ce fut un grand silence dans la pâle lumière, sur toute rassemblée.

La foule était debout; le chef du jury se leva puis, la main droite sur son cœur, prononça ces paroles :

Sur mon honneur el ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la réponse du jury est :

En ce qui concerne Aladin, dit Dominique, dit Papiol; A la première question :

Uaccusé est-il coupable d'avoir, dans la nuit du vingtdeux septembre mil huit cent soixante et un, dans la

commune de Villanidric, arrondissement de Toulouse, commis le crime d'homicide volontaire sur la personne de Sébastien de Villaudric ?

Oui, à la majorité.

A la deuxième question :

Cet homicide a-t-il été commis avec préméditation ?

Non, à t'a majorité.

Un soupir d'âmes soulagées monta de l'assistance; il n'y avait pas eu de préméditation : Aladin ne mourrait pas.

Le chef du jury continua :

A la troisième question :

L'homicide a-t-il été précédé de divers vols domestiques dans la maison de M. Eusèbe de Villaudric?

Oui, à la majorité.

A la quatrième question :

L'accusé est-il coupable d'avoir, le quatorze juin mil huit cent soixante-sept, à Paris, dans un lieu public, appelé le bal de la Vieille-Redoute, attenté par le poison à. la vie d'Henry Cardoz ?

Oui, à la majorité.

A la cinquième question :

Cet attentat a-t-il été commis avec préméditation ?

Oui, à la majorité.

Une sixième question avait été posée :

Y a-t'il des circonstances atténuantes en faveur de l'accusé ?

Le chef du jury cessa de parler : le verdict était muet sur la sixième question.

Ce silence, c'était la mort.

Un frisson visible, entendu dans les mouvements des vêtements, fut comme un coup de vent sur l'assistance remuée.

Mais alors, quelqu'un, un vieillard, au fond de la salle, se dressa, cria :

— Ce n'est pas vrai! il n'est pas coupable. Il n'a pas tué Sébastien, il n'a pas tué Icarion, il n'a pas empoisonné Cardoz I

On voulut, qui? des gens, le public et des huissiers, empoigner cet homme, le faire taire. Mais il continua de parler en élevant au-dessus des bras qui le saisissaient les longues manches d'un vieux frac bleu; sur son front se hérissait la pointe jaunâtre d'une perruque de pitre.

Sur les grands chemins

Oui, M. Amaryllis, le vieux clov^^n, avec son frac couleur du ciel et son antique perruque rousse qui s'effilait.

On l'avait condamné pour vol, ce saltimbanque, pour le vol des boucles d'oreilles. Il avait laissé dire, il s'était laissé faire, ne songeant qu'à son Aladin et qu'à son Icarion,qui étaient là-bas, à Paris, au Cirque des Champs- Elysées, baladins tout pailletés de gloire, pendant qu'on le jetait, lui, méprisé, souillé, dans quelque prison, où il faudrait qu'il restât pendant trois ans.

Trois ans en prison, ce doit être très-long ; pourtant il ne se plaignait pas, pas môme à soi, quand il était tout seul. Il y a une façon d'ctre très-content quoique trèstriste; c'était comme cela qu'était M. Amaryllis.

Quand il sortit, — car tout s'achève, — on lui rendit son frac bleu, relique des anciennes parades; il remit, tout pénétré d'une sereine émotion, cette loque chérie; il lui sembla qu'il rendossait sa vie d'autrefois, errante et souriante.

Mais on lui avait rasé la tête, comme à tous les condamnés ; ce ne fut qu'au bout de quatre mois que s'érigea de nouveau sur son front sa naturelle tignasse de pitre.

Redevenu à peu près pareil à lui-môme, mais toujours plus afï'aibli, et de plus en plus goutteux, — cette

goutte-là finirait par lui jouer quelque mauvais tour,

— il s'en alla par les chemins, sans savoir où, de bourgade en bourgade; sa longue forme pointue se pro-» longeait toute bleue, entre les peupliers des chemins.

Il acheta un chien, un petit chien aux poils blancs, frisés. Il lui apprit à jouer à l'écarté et à désigner de la patte certains chilTres sur un carton de loto. Il acheta aussi un tapis où le chien se tenait assis sur son derrière, une petite corbeille à la gueule.

Car les membres enfin raidis de M. Amaryllis ne lui permettaient plus les culbutes d'autrefois, et s'opposaient même aux rapides métamorphoses de la guenille d'azur; le vieil illustre acrobate en était réduit, morose, à faire travailler un toutou, le dimanche, sur la place des villages, au moment où Ton sort de l'église.

Euphrosine, sa femme ? Il ne songea pas à la retrouver. Tout ce qu'il avait à lui apporter, c'était le déshonneur et la misère. Vivre seule valait mieux que de vivre avec un voleur. Elle avait du se tirer d'affaire. Gomme elle avait beaucoup d'ordre et qu'on le savait, elle avait sans doute trouvé une place de contrôleuse dans quelque cirque ambulant. Peut-être avait-elle rejoint, à Paris, Aladin et Icarion. Elle devait être bien heureuse, si elle était auprès des enfants.

Les revoir, les embrasser, c'était cela qu'il aurait voulu ! Assister à leur « travail » devant le grand monde, entendre les applaudissements, quelle joie c'eût été pour lui, leur vieux maître, leur père. Mais non, son approche les souillerait. Il ne devait pas les revoir, ni les embrasser, ni entendre les bravos, il avait dit : « Ils ne sont pas de ma famille , » il devait maintenir ce mensonge, qui leur était utile, se tenir à l'écart, ne pas les gêner.

Pourtant, il avait un projet : quand il aurait amassé quelques sous, il ferait un voyage à Paris, sans rien dire à âme qui vive,— en redingote pour ne pas être reconnu^

— et il s'en irait tout seul au Cirque des Champs-Elysées, se placerait au dernier étage, derrière une colonne, ne

228 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

serait vu de personne, pas même de ses enfants, mais il les verrait, lui, triomphants, célèbres, et tout son vieux, cœur se fondrait en délices !

Hélas ! ce projet ne fut pas réalisé. Un jour, dans une auberge de la route, M. Amaryllis jeta les yeux, sans songer, par hasard, sur la page déchirée et jaune d'un journal déjà ancien, et il demeura stupidc, — comme quelqu'un qui a reçu un grand coup de bâton sur la tête, chancelle et va tomber, — parce qu'il avait lu, oui, lu que son fils Icarion était mort et que c'était Aladin qui avait tué Icarion !

Ceci c'était la fin, le désespoir suprême, l'angoisse qui, désormais, ne cessera plus. L'un de ses enfants avait péri ! et l'autre était au bagne.

Ah! certainement un malheur bien complet; il était impossible d'imaginer, en fait de malheur, quelque chose de mieux que cela.

Certes, il ne crut pas qu'Aladin fût coupable. Aladin avait pu, dans un moment de folie, à cause de son amour pour Viola, prendre quelques bijoux, chez un horloger, le soir. Los yeux des jeunes gens sont volontiers attirés par ces choses qui brillent derrière les vitrines, et la main qui voudrait saisir suit le regard qui convoite. Mais, en somme, un enfantillage. Rien de plus. Parce qu'on a volé deux pendeloques, qui peut-être n'étaient pas même en or, ce n'est pas une raison pour qu'on devienne un meurtrier par la suite ! Quand on est un grand artiste, on a certainement une grande âme. M. Amaryllis l'avait souvent répété : « Il faut avoir la conscience légère pour être un bon sauteur. » Non, Aladin n'avait pas attenté aux jours de son frère. Icarion avait manqué le trapèze, voilà tout. Gela arrive, de manquer le trapèze. Il l'affirmait, lui. Amaryllis, qui sur ces choscis-là en savait autant que les autres, peut-être ! Oh ! la mort d'Icarion, c'était une lugubre aventure. Mais Aladin, oui, Aladin était innocent, et vraiment le vieux clown ne comprenait pas ce que les gens avaient à s'acharner

contre son élève, qui pourtant était bien le plus grand pitre qui eût jamais fait la roue sous la calotte du ciel.

Mais Yoilà, innocent ou non, Aladin était perdu pour l'art. On ne l'engagerait plus dans les cirques, quand il serait sorti du bagne. Et M. Amaryllis, désolé, brisé, laissant pendre les longues manches de son frac, traînait sa misérable vie désormais sans espérances ni rêves, se souciant peu de vivre un jour de plus ou de mourir déjà, n'ayant plus rien qui l'intéressât ici-bas, sinon Je petit chien blanc aux poils frisés, son dernier élève.

Or, une après-midi d'été, sur les mottes d'une plaine en jachère, la tête sous un mouchoir à carreaux, il dormait au soleil.

Au bord du chemin, de l'autre côté du fossé, le caniche était assis sur son derrière, l'anse de la corbeille entre les dents, dans l'illusion de quelque voyageur charitable qui passerait par là.

Ce fut un cheval qui vint à passer, noir, tout petit, ayant au chanfrein une étoile blanche, sous une crinière qui s'ébouriffe; il ne portait ni selle ni double panier; il avait des brides rouges où tintaient des clochettes, et aux deux côtés de la tôte deux petits drapeaux qui paraissaient lui sortir des oreilles.

Le petit cheval noir et le petit chien blanc se considérèrent en silence, étonnés l'un de l'autre, mais sans hostilité. Même le caniche, ayant déposé à terre la corbeille, marcha vers le poney, qui avait fait halte; et dressé sur ses pattes de derrière, il flaira avec une sympathie évidente les deux naseaux rouges, qui reniflèrent.

Puis, les deux animaux, avec de brefs hennissements d'une part et de vifs jappements de l'autre, se mirent à causer entre eux, s'interrogeant, se répondant, ayant l'air très satisfaits d'avoir fait connaissance.

Les aboiements éveillèrent M. Amaryllis. Il fut étonné, comme le caniche, du cheval qui se trouvait là et qui était harnaché à la façon des poneys dans les cirques.

230 LA VIE ET LA MORT d'UN CLOWN

D'où sortait cet animal, fort joli, ma foi, bien qu'il parût vieux déjà et qu'il eût l'œil éteint comme par l'ennui des longues marches sur les routes poussiéreuses?

Le vieux clown s'approcha et caressa de la main l'échine du poney. Celui-ci se laissa faire, complaisamment, et môme remua deux ou trois fois la queue avec un air de politesse.

Alors, du fossé plein d'ombre qui se creusait de l'autre côté de la route, une femme sortit, en costume de baladine, jupe de gaze fripée, corsage de velours rouge, d'où pendaient des galons d'argent décousus. Comme elle n'était ni bien grande ni bien grosse, d'un peu loin on l'aurait prise pour une enfant; mais, vue de près, elle avait la peau si jaune sous le fard, et si ridée, le front si las, les yeux si tristes, qu'on aurait dit une personne très-âgée; c'était comme une petite fille qui aurait l'air d'une vieille femme.

Sans regarder le vieux clow^n ni le caniche, elle prit le poney par la bride et marcha le long de la route, sous le soleil, dans des nuages de poudre soulevés par le vent.

Ce pauvre être, chétif et vieillot, si lugubre dans son vieux costume de parade, c'était M^^^ Viola. L'ancien clown l'avait reconnue tout de suite.

Il l'avait beaucoup aimée autrefois, parce qu'elle était si douce et si jolie ; maintenant il l'aimait bien plus encore, puisqu'elle avait été, — il avait lu cela dans le journal, — puisqu'elle avait été la femme d'Icarion.

Mais pourquoi était-elle devenue, en aussi peu de temps, si différente d'elle -môme? Elle, qui riait à tout propos, comme elle était morose! On lui aurait donné la cinquantaine, tandis qu'autrefois, ayant déjà vingt ans, elle avait l'air de n'en avoir que douze. Ahl oui! ce qui l'avait brisée, flétrie, c'était la mort d'Icarion. M. Amaryllis approuva cette douleur jumelle de la sienne, et, en criant : « Viola, Viola, » il courut après la petite écuyère.

Le poney retourna la tête ; M"° Viola ne paraissait pas entendre.

Le vieil acrobate la prit par le bras, la força de s'arrêter, se piéta en face d'elle, lui dit :

— Mais regarde-moi donc, Viola, regarde-moi donc. C'est moi. Amaryllis. Est-ce que tu ne me reconnais pas?

Il baissa la tête et ajouta :

— Ab ! mon Dieu ! tu ne veux peut-être pas me reconnaître, parce qu'on t'a dit que j'ai volé.

Il se trompait. Elle ne le reconnaissait pas, voilà tout. Elle le regardait avec des yeux vagues, où les clartés sont mortes et qui ne se souviennent plus.

Elle n'était pas folle, mais idiote, à peu près.

Tant qu'avait duré le procès d'Aladin, tant qu'avait duré la maladie d'Icarion, qui ne succomba qu'un mois après l'accident, elle avait puisé quelque énergie dans l'espoir de sauver son mari, dans le désir de faire punir l'assassin.

La rancune et la douleur usèrent le peu de force morale qui était en elle; Icarion mort, Aladin jugé, elle ne fut plus rien qu'une pauvre créature tout à coup courbée, vieillie, une vie inconsciente qui va, vient, boit, mange, dort, par un reste d'instinct, — à qui tout est bien égal.

Mais, quoiqu'elle fût sans souvenirs, elle n'était pas sans tristesse. Elle ne savait pas pourquoi elle souffrait, elle souffrait toujours ; c'est une chose horrible que quelquefois le désespoir puisse survivre à la pensée.

Elle s'en était allée avec Puck. Ne plus voir les êtres qu'elle avait vus, sauf le petit cheval; ne plus être où elle avait été, tels furent les vagues désirs qui la poussèrent; et, comme elle avait l'habitude défaire travailler le poney tous les soirs sur la piste, elle le fit travailler dans les villes, dans les hameaux, sur les places, sous les fenêtres où il y avait des enfants, concevant vague-

232 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

ment que les sous tombés des croisées étaient nécessaires pour acheter du pain et de l'avoine, — un peu de pain pour elle, un peu plus d'avoine pour Puck.

D'ailleurs, ayant presque désappris les mots que l'on dit pour s'informer de la route, pour demander une chambre dans une auberge, pour se faire servir chez le boulanger, on l'aurait peut-être trouvée, quelque jour, morte de faim ou de froid, l'hiver, sur le tas de pierres d'un chemin.

Mais Puck veillait sur elle. L'instinct de l'animal suppléait à l'intelligence de la femme.

Il savait fort bien humer dans l'air les hôtelleries prochaines, deviner dans Tombrc les hangars sous lesquels le sommeil est permis, s ari-etcr, aux heures où Viola devait avoir faim, devant les marchands de victuailles; le petit cheval guidait la petite écuyère.

Ce fut, pour M. Amaryllis, une bien grande tristesse de voir ainsi, pauvre, abandonnée, et pour toujours l'âme éteinte, celle qui avait été la femme de son fils. Mais cette rencontre lui rendit aussi un peu de courage ; il s'ennuierait moins de vivre, parce que maintenant sa vie pourrait ctre utile à quelqu'un.

Il ne quitta plus M"« Viola. Bien qu'elle ne parût pas savoir qui était ce bonhomme qui la suivait, elle le souffrit auprès d'elle, sans déplaisir apparent. Quelquefois môme elle le regardait avec un air de reconnaissance, à cause de quelque service qu'il lui avait rendu.

Quant au caniche blanc et au poney noir, une amitié sincère les unissait désormais. C'était plaisir de les voir, l'un jappant, l'autre piaffant, faire voler la poussière des routes. Pendant ce temps, derrière eux, le maigre clown et la chétive écuyère, celui-là soutenant celle-ci, bien fatigués tous les deux, en silence, marchaient le long des fossés ; et les paysans, dans les champs, riaient de voir passer ce vague et long fantoche, dans sa loque bouffon 110, et cette petite vieille, en haillons de fête, qui avait l'air d'une fée Garabosse habillée pour le bal.

Des mois, des jours, des années s'écoulèrent. Ils travaillaient sur les places publiques, ramassaient quelques sous dans la boue des pavés, mangaient mal, ne buvaient guère, étaient de pauvres gens qui feraient bien mieux d'être morts.

C'est ainsi que, cheminant toujours, ils arrivèrent à Paris.

Ils logèrent du cùlé de la barrière de Gharonne, dans le grenier d'une vieille bicoque, qu'on leur louait pour quelques francs par semaine.

Les matins, quand il y avait du soleil sur le long boulevard où tournent des chevaux de bois, ils venaient là, faire des exercices : lui, tentant de renouveler les métamorphoses de l'antique frac bleu ; elle, par un reste d'habitude, faisant des signes au petit cheval qui se cabrait, allait, venait, ramassait un mouchoir qu'il secouait en l'air; le petit chien, debout sur ses pattes de derrière, faisait le tour de la société avec des jappements joyeux lorsqu'un double sou tombait dans sa corbeille.

Or, un jour, pendant que l'ancien clown imitait avec les pans de son habit la robe traînante d'un juge, quelqu'un dans la foule, dit :

— Moi, je crois qu'Aladin sera condamné.

— Mon fils ! cria M. Amaryllis.

Tout blême, il se laissa choir sur la terre, comme quelqu'un qui meurt. Mais il se releva, interrogea les gens, se prit à courir, à courir comme un fou; et les manches de son frac bleu, qu'il n'avait pas tout à fait rendossé, faisaient des gestes grotesques autour de son désespoir.

lY

Radotage

Parmi tous les cris et tous les gestes, repoussé, bousculé, enlevé, n'importe, M. Amaryllis criait dans la salle des assises :

— Vous ne savez pas ce que vous dites! Aladin, c'est mon fils et mon élève. Il est innocent puisqu'il est un grand acrobate, et il n'a rien fait de mal puisqu'il fait le saut périlleux sans tremplin! — Laissez-moi, je veux parler. — Je dirai la vérité à ce grand maigre qui est en robe rouge et à ce patriarche à barbe blanche qui a une redingote noire ! Aladin n'est pas coupable. On l'accuse par jalousie. Des gens qui se tiennent à une rampe pour descendre leur escalier ne seraient pas fâchés qu'on coupât le cou à un homme qui est capable de dégringoler d'un cinquième étage en s'accrochant aux fentes des pierres. Vous êtes des bourgeois qui voulez du mal à un artiste ! Je vous dis que mon Aladin est aussi honncte que l'enfant qui vient de naître. Il n'était pas plus innocent le jour où je l'ai ramassé criant et pleurant dans une touffe d'épine -vinette, sur un chemin, en Beauvaisis! Si vous l'aviez vu, ce jour-là, nu et rose de froid, parmi les petites fleurettes, si vous l'aviez vu ensuite s'endormir comme un ange dans les basques de mon habit, vous ne diriez pas, tas de gens, qu'il a mal lancé le trapèze dlcarion, qu'il a tué Sébastien, qu'il a empoisonné Gardoz. Je sais les choses peut-être ! C'est moi qui l'ai apporté à la mairie et qui l'ai remporté parce qu'on voulait le mettre à l'hospice, — moi, qui l'ai élevé et qui lui ai appris à faire la grenouille tout autour de la piste ! Icarion, c'était mon enfant, et

Page 1