‹ La Petite impératriceChapitre 45 sur 67 · RADOTAGE · texte numérisé non relu

RADOTAGE

je vous dis qu'Aladin ne l'a pas tué. Voilà ce que je vous dis, moi, le vieux clown, le vieux bonhomme, le vieil Amaryllis. On m'a appelé comme cela parce que j'avais l'air d'une jeune fille dans le temps. Eh bien, je vous parle à présent avec une harhiche blanche, et si mes cheveux sont blonds, c'est que la perruque d'un pitre ne doit jamais blanchir! Et je vous répète que mon Aladin n'a jamais fait de mal à personne. J'étais resté là dans mon coin, bien tranquille, je pensais : « Ils vont me le rendre, ils comprendront bien qu'un aussi magnifique sauteur ne peut pas être un meurtrier, et ils lui permettront de s'en retourner dans les cirques, sur les places publiques des bourgades, faire des tours avec la permission de M. le maire. » Maintenant ils veulent lui couper le cou. Ah ! ah ! ils n'ont pas vu ce qu'il en fait, de son cou, qui tourne comme une roue de moulin, va d'une épaule à l'autre, se penche en arrière, se penche en avant,— sans ça ils ne voudraient pas le couper, ce cou ! Tenez, je vous propose ceci : Aladin va venir, vous lui donnerez cette table, oui, cette table où il y a des papiers^ et je dirai à Aladin : « Montre-toi, mon fils! » Alors, lui, parmi les paperasses, sans renverser les encriers, il marchera sur les mains, touchera de ses talons l'autre bout du tapis, se relèvera, fera trois sauts périlleux, retombera sur ses pattes, passera sa jambe droite sur la tête de toute la cour, fera des agaceries avec le pied gauche à tous ces messieurs du jury — et si vous ne l'applaudissez pas, tonnerre de Dieu! je veux bien qu'on le guillotine.

On l'empoigna, on l'emporta, on le flanqua dehors ; il ne fut plus sur l'escalier qu'une longue forme crispée, toute bleue à cause du frac; il se cramponnait à la rampe de pierre en sanglotant : « Mon Aladin ! mon Aladin! je ne veux pas qu'on me le tue ! »

Cependant la comtesse de Soïnoff, qui sortait au bras de M. de Seyssel, s'approcha de M. Amaryllis.

-— Le pauvre homme I il fait pitié, dit-elle.

Elle ajouta :

— Voulez- vous me dire où vous logez, monsieur ? Il leva la tête, répondit machinalement :

— Boulevard de Gharonne, n« 80. Je suis un va-nupieds, un rien-du-tout. Mais Aladin est le plus grand des clow'ns !

Ange gardienne

Quelqu'un attendait, le front contre la vitre, guettait celui qui allait venir^ apportant la bonne ou la terrilDle nouvelle.

C'était Henry Cardoz, tout pâle, si faible encore que, pour marcher d'un bout à l'autre de la chambre, il avait dû s'aider des meubles et des chaises, et que, maintenant, debout devant la fenêtre, il s'accrochait à l'espagnolette pour ne pas tomber.

Clément Cardoz lui avait dit :

— Allons, soit, puisque tu le veux, j'irai là-bas, à la cour d'assises. Après le verdict, je prendrai une voiture, — je suis gentil, hein ? — et tu connaîtras tout de suite la décision du jury. C'est égal, tu peux te vanter d'être un singulier personnage. On t'empoisonne, tu dis merci. Et cette femme qui a voulu t'assassiner, tu es bien capable de l'aimer encore.

— Elle est innocente, mon frère.

L'aîné, haussant les épaules, avait quitté la chambre paisible et grave, aux deux lits égaux.

Maintenant, Henry Cardoz comptait les minutes, dévoré d'une angoisse que l'impatience exaspère, et chaque fois qu'un fiacre passait dans la rue, il se disait : € Ah! je vais savoir! » Mais la voiture ne s'arrêtait pas,

et d'autres qui venaient après ne s'arrêtaient pas non plus.

La maladie d'Henry Gardoz, d'abord, avait été terrible. Trois longues nuits, trois longs jours de sanglots et de rires, avec des membres qui se crispent et des cheveux arrachés par poignées, tel avait été le commencement ; il semblait que la fin ne dût pas se faire attendre. Etonnés de ce mal inconnu, les médecins hochaient la tête, prononçaient de rares paroles, prévoyaient la mort prochaine.

Cependant l'épouvantable crise s'atténua peu à peu, et un soir, Henry Cardoz, presque mourant, mais sans souffrances, se sentit glisser dans le sommeil, ainsi qu'on descendrait une pente de sable.

Il se réveilla, brisé, calmé.

II regarda autour de lui, mais ne parut reconnaître ni le lieu où il se trouvait, ni les personnes qui le contemplaient, anxieuses, toutes proches de lui.

Ceux qui étaient là, c'était Clément Cardoz, attentif à cette vie fraternelle qui allait s'éteindre peut-être, et aussi Eve- Ange-Lys, accompagnée de Rowena. Son tuteur ayant quitté Paris, elle était venue timidement, elle avait dit : < Je suis une parente de M"^ Ginérès qui a fait du mal à M. Henry Cardoz, sans le vouloir. Ce mal, je puis peut-être aider à le réparer, en veillant le malade, en le consolant. J'essaierai, si l'on veut ; cela me ferait bien plaisir d'être utile à M. Henry Cardoz. » Elle avait dit cela, les yeux tout rouges de larmes. Clément Cardoz, attendri par la douleur, n'avait pas osé être bourru, avait accueilli Tenfant. Puis il s'était accoutumé à la voir, chaque jour, s'asseoir à côté de lui, tristement souriante, le regard tourné vers le cher moribond.

La torpeur où Henry Cardoz avait défailli après la longue crise se maintint pendant une semaine entière. Sept jours durant, il demeura immobile, comme une chose tombée, avec des yeux fixes et vides, sans pensées.

23S LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

Le corps revivrait peut-être, mais l'âme se réveilleraitelle?

Un jour, il cria : « Arabclle! > et fondit en larmes tout à coup.

Sa résurrection, comme toutes les naissances, commençait dans les pleurs.

— Monsieur Henry, dit une petite voix toute tremblante parce qu'elle avait peur d'effrayer.

C'était la voix d'Eve- Ange-Lys. La jeune fille était assise devant le lit, pendant que Rowena, près de la fenêtre, lisait un livre.

-- Oh ! monsieur Henry, reprit-elle, vous parlez enfin! Mais ne pleurez pas ; cela vous ferait du mal.

Il la regarda, la reconnut ; plein d'une seule pensée, il dit:

— Vous! oh! vous, parlez-moi d'elle. Vous savez où elle est? Vous savez ce qu'elle est devenue? Oui, vous devez savoir tout cela. Est-ce que j'ai dormi très longtemps? Je suis comme si j'avais été mort pendant beaucoup de jours ! Dieu ! des hommes de police l'ont amenée dans cet horrible endroit où l'on conduit les voleurs et les femmes de mauvaise vie. Mais nous allions sortir, elle était sauvée. Qu'est-il donc arrivé alors? Ah! je me rappelle : je suis tombé avec des cris, avec des rires^ je souffrais horriblement; mais j'avais ses cheveux, tous ses cheveux sur mon front et sur ma bouche. Il me semblait que j'étais dans l'enfer et que j'étais dans le paradis. Après? après? Que s'est-il passé? Dites-moi ce qui s'est passé! On l'a laissée partir, n'est-ce pas? Elle n'a été accusée de rien, de rien du tout? Je veux la voir. Prévenez-la qu'il fa ut que je lui parle. Ou plutôt conduisezmoi vers elle. Elle est peut-être dans quelque péril encore. Je l'en délivrerai! Tout ce qu'on peut croire d'elle à cause de ce qu'on lui a vu faire, ce n'est pas vrai. Je vous dis que c'est faux, complètement faux. Elle a des raisons que vous ne connaissez pas, que je ne con-' nais pas moi-même, mais qu'elle me dira un jour, lors-

que ce sera possible. Je sais bien qu'elle est parfaite, puisque je l'aime! J'ai une pensée: sa beauté; j'ai une parole : son nom. Lointaine ou proche, je la suis avec la fidélité de l'ombre pour le corps, et cela ne me fait rien d'être à terre, sous ses pieds, pourvu que je la suive.

Il continua, sanglotant, s'efforçant de se dresser :

— Arabelle ! Arabelle ! Qu'en a-t-on fait ? Je l'aime.

Eve-Ange-Lys écoutait, toute pâle; son triste amour meurtri lui saignait dans le cœur.

Rowena s'était levée, voulant parler au malade, le calmer par des conseils de silence et de repos.

Mais déjà Henry Gardoz, ayant usé dans les cris et les larmes ce qu'il avait d'énergie renaissante, était tombé sur le lit ; il restait là , sans mouvement , la bouche béante et silencieuse, les yeux ouverts et sans regards.

Les jours suivants, il eut des réveils plus prolongés. Il devint impossible de lui cacher plus longtemps la vérité. Clément Gardoz la lui dit brutalement.

Ce lui fut un coup terrible ; il faillit être repris par la crise des premières heures ; le rire sanglotant de la folie lui secoua de nouveau la poitrine.

Il se remit, reconquit la possession de soi-même. Il eut bientôt la force de fournir des renseignements au juge d'instruction qui, trois jours de suite, vint l'interroger. Tout ce qu'il put dire pour innocenter M°^° Ginérès, il le dit; et, avec cette illusion des malades et des enfants qui espèrent ce qu'ils désirent, il était bien sûr que les juges acquitteraient celle qu'il ne croyait pas coupable.

De quoi parlaient-ils, Eve-Ange-Lys et lui, pendant les longues journées de la convalescence? Du triste procès, de l'acquittement certain. Il avait oublié le soupçon, qui lui était venu un jour, de l'amour qu'avait peut-être pour lui la pupille de M. Ginérès. Il ne se souvenait que d^Arabelle, s'inquiétait d'elle seule, disait à chaque instant : < Vous viviez auprès d'elle, elle vous embrassait, le soir, arheure du sommeil? Vous étiez bien heureuse. Comme sa voix est douce, n'est-ce pas? Elle a dans le

regard une austérité tendre qui fait qu'on la respecte et qu'on l'adore. Moi, mourir pour elle, c'est ce que je voudrais. Est-ce qu'elle vous parlait de moi, quelquefois, avec bonté ? Oui, elle devait vous parler de ce pauvre garçon qui ne l'avait jamais offensée, mais qui s'était donné à elle tout entier, sans reprise possible. Vous qui êtes si bonne, qui venez là tous les jours consoler mon triste amour vaincu; vous qui m'êtes comme un reflet de sa lumière, comme un écho de sa musique, comme un parfum de sa floraison,— racontez-moi les propos qu'elle tenait lorsque, toutes seules, vous vous occupiez de moi, entre vous, comme deux amies. »

Eve-Ange-Lys ne cessait pas de sourire. Avait-elle renoncé à son amour pour Henry Cardoz si éternellement épris d'une autre femme? Ce qui la retenait auprès de lui, n'était-ce plus qu'un sentiment de miséricorde attendrie? Elle lui répondait: < N'ayez pas de chagrin. Vous la reverrez, puisqu'elle est innocente. Je le crois bien, qu'elle me parlait de vous. Elle n'avait pas de plus cher souci que de vous voir heureux, et elle souffrait beaucoup, obligée qu'elle était de vous éloigner d'elle. »

Mais le soir, lorsque Eve-Ange-Lys se retirait avec Rowena, cette fermeté souriante l'abandonnait tout à coup, et, la porte à peine refermée, elle se jetait au cou de son amie, avec des larmes, avec de petits cris étouffés, disant : « Ah! il me tue! » Il la tuait, en eflèt, et bien lentement au gré de la pauvre fille. Car maintenant il lui semblait que, sur la terre, elle ne serait plus jamais contente.

Voyant ces choses, lady Bellenden ne lui conseillait pas de ne plus revenir chez Henry Gardez. Elle n'était pas de ces âmes froides qui disent : « Oubliez. » Elle embrassait Eve-Ange-Lys, la baisait longuement au front, trouvait de cordiales paroles, essayait d'entr'ouvrir des espérances dans cette tristesse sans issue.

Aujourd'hui pourtant, bien qu'il fut déjà quatre heures de l'après-midi, les deux femmes n'étaient pas encore

arrivées. Henry Cardoz souifrait doublement, à cause de la fièvre de son attente et parce qu Eve-Ange-Lys n'était point là pour partager ses inquiètes espérances.

Il se dit : « Je ne veux plus regarder à travers cette vitre. Le désir à chaque instant ti-ompé fait paraître le temps plus long. Il faut que je pense à autre chose, si je puis. Dormir? Je me sens bien las, bien rompu. Hélas! je ne dormirais pas. Juste ciel ! penser qu'en ce moment on la juge, qu'on la condamne peut-être. Mais non, non, on ne la condamne pas; tout le monde a bien vu qu'elle était innocente! » Il marcha vers la table, lentement, dans sa faiblesse infirme.

Il y avait là quelques livres. Il essaya de lire, pour isoler sa pensée. Les lignes tremblaient sous son regard, faisaient des zigzags, s'éloignaient l'une de l'autre, ouvraient des espaces blancs où il croyait voir, tout au fond, une femme en robe noire debout devant des juges assemblés.

Il essaya d'écrire, n'importe quoi, de copier des phrases d'un livre, pour ne pas songer, pour se dérober aux visions. Justement, sur la table, il n'y avait pas de papier. Le frère aîné, économe, dérobait les feuilles dans les tiroirs. Henry découvrit pourtant, entre les pages d'un volume, une vieille enveloppe un peu fripée. Ce morceau de papier lui suffirait. Il le prit machinalement, le regarda d'un œil vague, s'étonna de son nom qui était écrit dessus et du timbre-poste qui était à l'un des coins.

Une lettre pour lui.

Il la retourna. Elle n'avait pas été décachetée. C'était sans doute quelque lettre venue pendant les jours de la maladie et que, parmi tant de trouble, on avait oubliée là.

Pourtant, malgré lui, il regardait l'enveloppe avec une curiosité mêlée d'une sorte d'angoisse. Il lui semblait qu'il y avait derrière ce papier une nouvelle étrange, inattendue, qui le ferait frissonner. L'écriture de l'adresse était nette et volontaire. Une écriture de femme cependant. Il trembla d'une fièvre soudaine.

Violemment, il déchira l'enveloppe, et il lut avec des yeux qui s'épouvantent.

Cette lettre, c'était celle que lui avait écrite, trois mois auparavant, M™« Ginérès, — la lettre où elle lui annonçait sa résolution de mourir, où elle lui révélait l'amour d'Eve-Ange-Lys.

Or, depuis quelques secondes, elle était entrée, Eve- Ange-Lys, seule ce jour-là, parce quelady Bellenden était au tribunal ; et elle s'approchait à petits pas, souriante, vers le malade.

Il se retourna, se laissa choir de sa chaise et, à deux genoux, les mains tendues, il lui parla ainsi :

— Vous ne me pardonnerez jamais, n'est-ce pas? Je vous ai tant fait souffrir. Que voulez-vous, je ne savais rien, je ne devinais rien, et l'amour que j'ai pour elle me prenait toute Fâme. Les anges ont moins de miséricorde que vous ne m'en avez montré. Vous pouviez vous éloigner de cet ingrat, le laisser souffrir seul, le laisser mourir sans secours. Non, vous êtes restée, et, plus il vous faisait de mal par ses cruelles paroles, plus vous étiez décidée à lui faire du bien. Ce qu'il vous causait de douleurs, vous le lui rendiez en sourires. Mais, maintenant, abandonnez-le, ayez le courage de lui en vouloir. Punissez-le, par votre délaissement, des tristesses qu'il vous a données. Ne soyez plus bonne; il a été trop mauvais. Et si vous l'aimez encore, tâchez de ne plus l'aimer, de ne plus l'aimer du tout. Tant d'autres, vous si belle et si pure, seront fiers de vous adorer ! Il ne vaut pas que vous ayez une heure de chagrin à cause de lui. C'est un triste misérable, à qui ne reste même pas la consolation de n'avoir été fatal qu'à lui-même.

Elle rougit, elle comprit qu'il avait enfin deviné l'amour qui était en elle, et, prise d'une angôlique honte, à cause de son âme dévoilée, elle n'osait pas le regarder, voulait s'enfuir, cherchait la porte.

Cette porte s'ouvrit : Glémeïit Cardoz entra.

A cette vue, Henry oublia tout, la lettre, l'amour

LES CONFIANCES d'UN VIEUX CŒUR 243

d'Eve-Ange-Lys, Eve-Ange-Lys elle-même, tout, sauf M°^° Ginérès.

— Coupable! cria l'aîné.

— Tu mens ! dit Henry Gardoz.

— Gondamnée, reprit l'autre. Dix ans de réclusion. C'est bien fait. Quant à l'homme, on lui coupera le cou.

Le jeune frère, comme un arbre abattu, était tombé sur le carreau de la chambre.

M"^ d'Angélis, à genoux, effarée, lui prenait les mains, qu'il avait toutes froides, les mouillait de larmes; elle défaillit enfin sur le corps d'Henry Gardez , qui était peut-être un cadavre.

Les confiances d'un vieux cœur

Quand il fut hors du Palais de Justice, M. Amaryllis se dit :

— Si c'est vrai cela, qu'on va guillotiner Aladin, c'est qu'il n'y a plus d'équité ni de bon sens sur la terre; tous les hommes sont devenus des botes, les uns des ânes, les autres des loups. Des loups qui se mangent entre eux. Ah ! mais non, on ne le guillotinera pas. Ou bien on coupera deux têtes à la fois, la mienne avec la sienne, et je pourrai l'embrasser en tombant dans le panier.

Il se reprit à pleurer. Quelques passants riaient de sa douleur, qu'il avait peut-être bue chez le marchand de vins; il s'éloigna très-vite, pour ne pas être suivi.

Où s'en allait-il? Peut-être il l'ignorait lui-même. Pourtant sa marche était directe, maintenant, comme celle d'un homme qui s'est choisi un chemin, qui s'est donné un but.

Il passa le pont au Change, longea la Seine, s'approcha

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d'un fiacre, pour y monter, mais s'arrêta avec un geste de dépit, — se souvenant sans doute qu'il n'avait plus qu'une pièce de vingt sous dans sa poche,— continua sa route, traversa les halles, marcha plus vite encore et, les boulevards dépassés, atteignit en moins de dix minutes la gare du Havre, où il prit un billet de seconde pour Saint-Gloud.

Oni, M. Amaryllis allait à Saint-Cloud. Pourquoi?

A cause d'une chimère qu'avait conçue son désespoir.

Dans son coin de wagon, sans regarder les autres voyageurs assez nombreux, — car on était aux derniers jours de la fête de Saint-Gloud, — il se parlait tout bas, dans une exaltation bizarre, qui riait, et avec un air de gaîté, triste comme la folie.

— Les grilles, on les brise; les geôliers, on les soûle. Les drames qu'on joue dans les théâtres, ce doit être la vérité. Au dénouement, tout le monde croit qu'on va décapiter le héros. Ah! bien oui, ses camarades sont là, dans de grands manteaux. Il y a derrière les arbres des chevaux qui paissent l'herbe en attendant qu'on leur saute dessus pour s'enfuir. Et qui est étonné? C'est le bourreau quand il baisse la hache : parce qu'il n'y a plus de tète dessous. Voilà comment se passent les choses. Sans cela, le paradis ne serait pas content. Le paradis, au théâtre, c'est l'endroit où il y a le peuple; dans la réalité, c'est l'endroit où il y a le bon Dieu; ni le peuple ni le bon Dieu ne veulent qu'on coupe le cou des innocents. Donc, c'est clair, ce n'est pas pour Aladin qu'on aiguise le couperet. « Au plaisir de vous revoir, M. l'exécuteur des hautes-œuvres! Pour le moment, nous avons des devoirs plus urgents que celui de nous faire raccourcir. L'échafaud, fi donc! il y a d'autres tréteaux. Justement nous sommes engagés pour plusieurs représentations , par les souverains les plus huppés de l'Europe, et il serait malséant de faire le saut périlleux sans tète devant des têtes couronnées! » Là-dessus, grand émoi dans la ville. « Ah! ah ! vous savez, Aladin? envolé,

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