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LES CONFIANCES D UN VIEUX CŒUR

L'autre lui dit :

— Qu'est-ce que vous voulez, brave homme?

— Votre gloire éternelle ! répondit M. Amaryllis.

Il monta rapidement les marches qui rejoignaient le tréteau, s'approcha de L'Epicier et, d'une voix basse et rapide, par instants fiévreuse, il lui parla longuement avec des gestes bleus dans Tair.

Cependant, quelques artistes de la troupe foraine, hommes et femmes à demi costumés déjà pour la représentation, avaient soulevé les portières des deux côtés de la table où l'on reçoit l'argent, allongeaient le cou, tendaient l'oreille.

— Monsieur! disait Amaryllis, tous les gens de la banque ne sont qu'une seule famille. C'est pourquoi je vous demande la permission de te tutoyer. Castor et Pollux, qui étaient des hercules, étaient des jumeaux. Icare, le premier des gymnastes, eut pour père Apollon, conducteur de chars. Je vous dis cela pour te montrer que je ne suis pas le premier venu, que j'ai fait mes études. Ah ! jadis, les afïiches de mon cirque, que je rédigeais moi-même, ont été admirées par toutes les Académies de l'Europe! Mais laissons cela; ce qui importe, c'est Aladin. Aladin, monsieur, c'est quelqu'un qui a du génie !

— Je le connais, dit l'Epicier.

— Tu le connais, donc tu Tadmires!

— Un rude gaillard, en effet. Dans ma troupe, il s'appelait le beau Dunois. Mais c'est un gredin à qui on coupera le cou.

— Ce n'est pas un gredin et on ne lui coupera pas le cou! Il est innocent de la mort d'Henry Cardoz et de tous les crimes qu'on lui reproche. Comme tant d'autres grands hommes, il a été calomnié, chargé de fers! Songez à Savonarole, à Galilée , à Christophe Colomb ! Heureusement, nous sommes là, nous autres qui savons les choses, et qui sommes plus justes que la justice. Nous ne disons rien d'abord, nous nous tenons cois, mais

250 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

nous rassemblons les amis, sauteurs, écuyers et pitres, — tous les artistes vraiment soucieux de l'honneur de la banque, — nous leur disons : « On parle de raccourcir le maître des maîtres ! Est-ce que vous souffrirez cela, camarades? » et ils répondent :« Nous ne le souffrirons pas. » Voilà. C'est convenu, hein? ça te va, patron ? Nous serons cent, nous serons mille. Et, le matin de l'exécution, l'illustre Aladin, enlevé de Téchafaud, sera porté en triomphe !

On Tavait laissé dire, avec des yeux qui s'ébahissent. Sa dernière parole s'acheva parmi vingt éclats de rire.

— Un fou ! dit L'Epicier.

— A Gharenton ! cria un hercule.

Un pitre dit :

— Eh ! c'est le père Amaryllis ; sa goutte lui aura remonté au cerveau.

Le vieil acrobate reprit, d'une voix qui dominait les rires :

— Je suis Amaryllis, en effet! Et si, quand j'étais jeune et fort, quelqu'un était venu me dire : « Un innocent va périr, — un innocent qui est un grand artiste, » je n'aurais pas eu des airs qui dédaignent et des paroles qui se moquent. J'aurais trouvé bon de me mettre en péril pour le salut d'un autre et pour l'honneur de mon métier. Je n'aurais songé ni aux gendarmes possibles ni à la prison probable ! Ah! c'est qu'autrefois les saltimbanques n'étaient pas des bourgeois, comme ils sont à présent. Ce n'était pas à force de se disloquer que l'on devenait un grand clown ou un grand gymnaste. On ne demandait pas à un enfant qui voulait être pitre : « As-tu envie de gagner de l'argent? » On lui demandait : « As-tu la vocation ? » L'art pour l'art, c'était la devise ; car nous avions le feu sacré, — avec le respect des traditions et l'admiration des maîtres. Le tremplin n'était pas un moyen de faire fortune; c'était un instrument de gloire. Et, parce que nous étions des artistes sincères.

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