L ECURIE DE PUCK
VOUS dis cela franchement comme une femme qui serait à confesse; parce que vous me faites reffet d'une espèce de bon prêtre qui serait une espèce de saltimbanque. Mais enfin je sens bien que le couperet qui tranchera la tête d'Aladin fera aussi deux morceaux de mon cœur. SU meurt, tant pis, je crève. J'ai une tocade, comme on dit. Ainsi donc, si je peux servir à quelque chose pour le sauver, emmenez-moi, employez-moi, faites de moi ce que vous voudrez. On pourrait peut-être me déguiser. Des habits d'homme, j'ai l'habitude d'en porter; et si c'est moi qu'on guillotine en place de lui, il me semble que cela me fera plaisir.
Il tendit les bras, l'enlaça, la fit s'asseoir sur ses genoux, et tous les deux, la pauvre prostituée foraine et le triste acrobate goutteux, ils se mirent à pleurer ensemble, trouvant quelque consolation dans leur douleur commune.
L'écurie de Puck
Le grenier où il logeait était à la fois une chambre et une écurie ; une chambre avec des lits de paille pour M. Amaryllis et M^^® Viola, une écurie pour le petit cheval.
Puck était si preste et si léger qu'il pouvait monter comme un homme les trois étages de la bicoque; et il mangeait du son mêlé de pain dans la soupière encore graisseuse, après le dîner des personnes.
Un endroit triste et misérable, qui s'attriste encore de la misère des habitants. Des loques rapiécées, mal blanchies, pendent aux chevrons du toit, balancées par le vent que soufflent les lucarnes. Le plancher crie, les murs geignent. Une chandelle sans chandelier, qui s'é-
goutte au rebord d'une chaise dépaillée, éclaire mal toute la grisaille de la chambre, où remuent de l'ombre et des courants d'air.
Mlle Viola, accroupie et jouant avec les grains brisés d'un collier de perles mortes, — comme une vieille petite nonne dirait son chapelet, — se tenait immobile, d'un air qui rêve, mais qui ne pense à rien, à côté du cheval, qui broutait du bout des lèvres les brindilles du lit de paille.
M. Amaryllis, avec la Pacelle, entra. A Saint-Gloud, ils avaient encore essayé tous deux d'émouvoir la pitié de quelques saltimbanques. Peines perdues. On leur avait dit : « Il faut être fou, tout de même, pour penser à des choses comme cela! » Alors, sans qu'il eût dit: « Venez, » elle s'en était venue avec lui, — inséparables désormais à cause des ressemblances de leur désespoir.
Le petit cheval tourna la tête. Viola ne les vit point.
— As-tu faim, la Pucelle? demanda M. Amaryllis, en marchant vers un coin plus sombre du grenier, où il y avait quelques assiettes et un plat qui n'était pas tout à fait vide.
Elle repondit :
— Non, merci, je n'ai pas faim.
Ils s'assirent à terre, assez loin l'un de l'autre, comme pour ne pas se parler, n'ayant à se dire que des choses sinistres.
Ce qui était certain, c'était qu'Aladin devait mourir. Pour l'arracher à la prison, à l'échafaud, il n'y avait rien à tenter. M. Amaryllis, sa fièvre éteinte, reconnaissait lui-même que son espérance d'évasion n'avait été qu'une chimère. Les portes des prisons sont solides, l'échafaud est bien entouré. Ainsi, des dévouements inutiles, voilà ce qu'ils étaient ; leurs yeux n'auraient que des larmes vaines.
Sans mouvement, ils considéraient le plancher, songeaient à tout cela, comme on regarde un grand trou vide.