HONNETETE DE LA PUCELLE
Cependant M^^^ Viola , étonnée enfin de cette femme qu'elle n'avait pas coutume de voir, avait levé la tête d'un air qui interroge vaguement. M. Amaryllis lui dit :
— Toi, tu ne comprends rien. C'est égal, je vais te dire : Aladin est condamné. On va tuer Aladin.
Elle ne comprit pas, en effet. M^^" Viola n'entendait plus rien, pas même le nom de celui par qui son mari était mort. Mais le petit cheval frémit dans tous ses membres, et il eut un hennissement de joyeuse fureur qui fit trembler les poutres du grenier.
M. Amaryllis aurait peut-être pris garde à cela ; en ce moment, quelqu'un frappait à la porte.
— Entrez, dit la Pucelle.
Elle se trouvait chez elle, tout de suite, dans cette misère sans espoir, dans cet abandon sans secours.
Un jeune homme entra, très-jeune, tout svelte et tout fluet, un chapeau rond qui s'incline sur l'oreille, un monocle à l'oeil. Il avait une petite canne dans la main. Ses cheveux, par touffes vives, lui bouffaient sur le front.
— Monsieur Amaryllis ? demanda-t-il.
— C'est moi, dit le vieux clown.
Honnêteté de la Pucelle
Le visiteur fit un pas en avant. Il secoua dans l'air, comme pour chasser une famée, un mouchoir de batiste qui mêla un parfum de foin coupé à l'odeur de la vieille paille, regarda tout autour de lui avec une inclinaison de tête, eut un petit sourire qui s'étonne et qui s'amuse.
— Très-pittoresque, dit-il d'une voix claire, Un décor
de cinquième acte pour un drame intitulé : Trente ans de la vie d'un saltimbanque. Le cheval est joli, dans le fond, à côté de cette petite femme qui se tient accroupie dans des loques pailletées. Tiens ! le cheval est vivant. Une écurie au troisième étage! C'est amusant. Mais, alors, on attelle sur le toit? Ah! je n'avais pas vu: la Pucelle. Bonjour, madame. Vous en voulez donc bien à ce pauvre Nézam-Aga? Je vous avoue qu'il est de mes amis. Nous tâcherons plus tard de vous amener à quelque rétractation. Pour le moment, ce n'est pas de lui qu'il s'agit. Je viens ici dans l'intérêt d'un autre. Une fantaisie qui m'a pris. M. Amaryllis veut-il bien m'accorder quelques secondes d'entretien particulier?
Le saltimbanque s'était levé, gêné dans sa misère et dans son désespoir par cette présence élégante, qui riait, et il répondit tristement :
— Hélas! monsieur, je suis un pauvre homme qui a la tète tout à fait perdue. Si vous venez pour me parler de quelque affaire, vous feriez bien, je crois, de revenir un autre jour. Après ça, tous les autres jours seront comme celui-ci, c'est-à-dire malheur et chagrin. Il vaut mieux ne plus s'occuper de moi, plus jamais, plus du tout. Et puis, dans nos appartements de saltimbanque, il n'y a qu'une chambre, voyez-vous. Les secrets qu'on a, il faut les dire devant tout le monde. Vous êtes un jeune homme qui m'a tout l'air d'être venu ici dans une idée d'amusement. Vous feriez aussi bien de vous en aller. Il n'est pas généreux de rire en regardant ceux qui pleurent.
Le visiteur dit :
— C'est dans l'intérêt d'Aladin que je suis venu.
— Aladin! s'écria le vieux clow^n. Aladin, dites-vous? Vous le connaissez ? Vous avez pitié de lui?
— Oui, dit l'autre, pitié de lui; j'espère le sauver.
— Oh ! sortons ! sortons ! Vous m'expliquerez les choses dans la rue. Il est tard. Il ne passe plus personne. Nous serons seuls. Ah! venez. Vous vous inquiétez d'Aladin ?