‹ La Petite impératriceChapitre 51 sur 67 · HONNETETE DE LA PUGELLE · texte numérisé non relu

HONNETETE DE LA PUGELLE

Dieu! quel que soit le motif qui vous fait agir, soyez remercié, jeune homme, par mon vieux désespoir!

Il avait poussé la porte du galetas, il montrait l'escalier au jeune visiteur.

Celui-ci reprit :

— • Un mot encore, avant de sortir. Vous aurez peutêtre plusieurs semaines à passer loin de cette maison, loin de Paris. Dès ce soir, vous ne reviendrez pas ici. Prévenez ces personnes, qui pourraient s'inquiéter de votre absence. Faites, faites, j'ai le temps.

Cette condition était grave. De quoi vivraient, lui parti, le petit cheval et la petite écuyère? Pourtant, il n'y avait pas à hésiter puisqu'il s'agissait d'Aladin. Il mit sur la chaise, à côté de la chandelle, quelques sous qui lui restaient de la pièce d'un franc, et, se tournant vers la Pucelle :

— Tu vois, il faut que je m'en aille. C'est pour mon fils et c'est pour ton homme.

— - Oui, dit-elle, va vite.

— Tu es une hrave fille; tu te charges de nourrir les autres?

— Je m'en charge. Est-ce qu'elle « travaille, > la petite vieille ?

— Dame! pas trop. Elle tourne en rond par habitude, avec le poney. C'est une idiote. Elle avait trop de cœur, elle n'a plus de tète. Mais Puck est un malin qui sait faire un tas de choses.

— Ça suffit. On sait son affaire.

— Nous avons aussi un petit chien blanc qui joue à l'écarté. Il s'appelle Chiffon. Il va revenir dans un moment; il est allé chercher son souper dans les tas d'ordures sur le boulevard. Il fera : « houap! houap! » à la porte; alors tu lui ouvriras.

— Ya-t'en donc, sauve Dunois. Et tu peux être tranquille, personne ne crèvera de faim, ni les bètes, ni les gens. Si notre métier ne va pas, tant pis, tu sais, j'en ferai un autre. C'est honnête de ne pas l'être, lorsque

238 LA VIE ET LA MORT d'UN CLOWN

cela sert à quelqu'un. Et ça ne me changera guère, va. Je suis une rien-du-tout, je n'avais de bon que ce que je n'ai plus : la joie d'être battue par quelqu'un que l'on aime. Fais ce qu'on te dira. Je réponds du reste. On est belle fille, le soir surtout; les quinquets, ça me requinque.

— Tais-toi ! cria le vieil Amaryllis.

— Madame, dit le visiteur en s'approchant, voici un peu d'argent.

La Pucelle prit les quelques louis qu'on lui offrait, et, levant la tête, elle regarda fixement le jeune homme inconnu.

— Tiens, dit-elle à voix basse, vous n'êtes pas un homme.

— Chut ! murmura le visiteur.

La Pucelle répondit :

— Oui, on se taira. J'aime mieux que vous soyez une femme. Les femmes, c'est plus malin. Et puis, je m'explique que vous vouliez du bien à Aladin. Quel homme, hein? mon Dunois? Mais soyez tranquille, je ne suis pas jalouse. Nos amours, à nous, pauvres filles, c'est des aventures où l'on a beaucoup de peines, très-peu de plaisirs, et où l'on ne se soucie guère des délicatesses. Pour bien aimer, il faut être bien riche ! Ce doit être bon de se donner quand on n'est pas obligée de se vendre. Bah! on aime tout de même, puisqu'on pleure si souvent. Vous, je vous devine. Vous êtes quelque grande dame. Ça vous éinoustille, un homme qui est un saltimbanque et à qui l'on va couper le cou. Ou bien vous êtes une amie de l'autre; de celle qui est cause de tout, avec ses cheveux en or. Peu importe. Tâchez de le faire gracier. Ce doit être cela que vous espérez. Si on l'envoie au bagne, je connais Dunois, il n'y restera pas longtemps. Dépêchez-vous. C'est égal, je vous remercie de m'avoir donné de l'argent. Cola m'aurait ennuyée d'aller avec d'autres, dans les bals, pendant que mon homme est à l'ombre.

Le visiteur écoutait ces propos avec une surprise curieuse, qui recule, et qui voudrait s'avancer davantage. « Très drôle, » disait-il, mais il était ému un peu.

— Eh bien ? dit M. Amaryllis, debout sur le palier.

— Je vous suis, dit le petit jeune homme, qui laissa tomber son monocle pour voir clair dans l'escalier.

La Pucelle, restée seule, pensa : « Quelque duchesse. » Elle ajouta d'une voix contente :

— J'ai idée que Dunois ne sera pas guillotiné.

Mais le petit cheval, dans le coin sombre, hennit furieusement.

— Tiens, dit la Pucelle, on dirait que cela ne te fait pas plaisir à toi, vilaine bête!

Un fou qui est une folle

— C'est ce qu'on appelle un mastroquet ? demanda le jeune homme en jetant son chapeau sur une chaise.

Et l'on vit ses cheveux qui frétillaient comme un tas de petites flammes de punch.

— Un mastroquet, dit M. Amaryllis.

Ils s'assirent. Ils étaient dans une étroite pièce vitrée, à côté de la salle principale ; des rideaux de mousseline jaunis les dérobaient à des gens qui buvaient, debout, devant le comptoir.

Le bec de gaz flamba, allumé par un garçon au long tablier blanc taché de lie.

— Qu'est-ce que l'on boit ici ? demanda le joli inconnu. Le garçon dit, après avoir soufflé l'allumette :

— Il y a de tout, messieurs.

— Eh bien, une bouteille de Rœderer. Ah 1 que je suis bête. Un litre à douze, garçon.

260 LA VIE ET LA iMORT D UN CLOWN

La bouteille apportée, M. Amaryllis remplit les verres pour ne pas étonner le garçon; puis, quand celui-ci se fût retiré :

— Eh bien, voyons, dit-il, les coudes sur la table. Vous êtes venu, vous m'avez dit : « Je m'intéresse à Aladin, je vais le tirer d'affaire. » Si vous aviez dit cela pour me faire une farce, si vous m'aviez donné une fausse espérance, ce serait une mauvaise action qui ne vous porterait pas bonheur. Allons, parlez. Qu'est-ce que vous pouvez pour lui ? Et moi, que dois-je faire ? S'il faut mourir à sa place, regardez, je tends le cou.

L'autre trempa ses lèvres dans un verre, fit une grimace tout à fait gaie, répondit en se renversant sur le dossier de sa chaise :

— Monsieur, je suis une espèce de fou. Mais ne soyez pas inquiet : la folie est un moyen de réussir. Demandez aux gens ce qu'ils pensent de moi; « un écervelé, » vous répondra-t-on. Donc nous avons des chances de succès. En outre, j'ai en grande quantité de l'argent et des amis. Avec ces moyens-là, quand on a une tête à l'évent, on exécute bien des choses. Je suis capable de tout vouloir, et j'ai la réputation de beaucoup pouvoir. Quant à ma douceur pour Aladin, la cause en est mon secret, ou plutôt non, c'est le secret de tout le monde, si tout le monde est curieux. Il m'a plu. Oui, il m'a intéressé, cet Aladin, par son bel air de jeune animal et son œil farouche où le sang rayonne. Il a eu, quand on lui a lu l'arrêt, un sourire tout rouge avec des dents toutes blanches qui avaient l'air de vouloir mordre le couteau de la guillotine.

— N'est-ce pas qu'il est beau?ditfiôrementM. Amaryllis.

— Sauvage et superbe! dit l'autre. Lorsqu'il serrait entre ses doigts crispés le banc de la cour d'assises, on entendait craquer le bois, et le remuement de sa tignasse secouait des éclairs noirs.

— Ah ! si vous l'aviez vu faire la roue ! dit M. Amaryllis attendri.

— Donc, cela m'ennuyait de penser que cette fière tète amoureuse et cruelle tomberait dans le vilain panier, et je me suis dit : « Aussi vrai que je suis un grand extravagant, cet homme-là ne sera pas guillotiné. »

— Vous obtiendrez sa grâce? Ah! ce sera très-bien et ce sera très-juste; car il est innocent, je vous en donne ma parole.

— Innocent? eh! que me dites-vous là ? Non, non, ce n'est pas de cette façon que j'entends les choses. Ne nous occupons ni de la culpabilité ni de l'innocence. Innocent ! quelle imagination. Je vous dis qu'il a des souplesses de panthère et deux brasiers dans les yeux. Quant à demander sa grâce, ce serait peine perdue. Démarche compromettante, d'ailleurs. « Pourquoi vous intéressezvous à ce criminel? » La réponse serait malaisée. Non, la fantaisie d'une évasion m'a tout à coup traversé l'esprit.

— Il s'évadera?

— Si vous le voulez.

— Allons le chercher! s'écria le vieux clown.

— Mon cher monsieur, votre espèce de folie, grâce au désespoir, est de celles qui gâtent tout. Patience. Il est ce soir à la Conciergerie. Il sera demain à la Roquette. On ne s'évade ni de la Roquette ni de la Conciergerie. Les portes sont solides, les murs sont hauts, des gardiens errent sans cesse dans les longs corridors et le condamné n'est jamais seul. Quatre hommes dans sa cellule, toujours.

— Hélas ! soupira le saltimbanque.

— Ces quatre hommes- là, c'est absurde. Impossible de voir Aladin, sinon devant des témoins importuns. Des geôliers, cela gène, parce que cela regarde.

— Oui, on ne peut pas prévenir le prisonnier des choses que l'on tentera.

— Non, on ne peut pas être seul avec lui, voilà tout.

— Je ne vous comprends pas.

— Eh! mon Dieu, pensez-vous que je me comprenne moi-même ? Ces cheveux extravagants qui s'ébouriffent

sur ma tête, je crois que ce sont mes idées qui sortent. Enfin, j'ai pris des informations. Il est certain que l'aire évader Aladin ou même causer avec lui d'une façon un peu familière sont deux choses tout à fait impossibles à Paris.

— ■ En ce cas, mon fils est perdu.

— Qui vous dit cela? Ecoutez, ne remuez pas vos grands bras, vous allez casser les verres. Laissez en paix vos longues jambes, vous avez été sur le point de renverser la table. A Paris, tout espoir d'évasion n'est qu'une chimère; mais il n'y a pas que Paris au monde, et l'on peut voyager.

— Hein? dit M. Amaryllis. Est-ce que l'on voyage après le verdict du jury?

— Oh ! la règle générale n'est pas de fournir au condamné des occasions de villégiature, mais toute règle a ses exceptions.

— Oui, je sais cela, dit l'autre, stupidement.

— Connaissez-vous M. Gibon?

— M. Gibon?

— Le chef de la sûreté. Un fort aimable homme. Très-délié, malgré son gros ventre. Joli parleur, malgré sa toux. Sans préjugés, d'ailleurs. Comprenant à demi-mots. Sachant même ce que se taire veut dire. Et il a fort envie d'être décoré, parce qu'il a été capitaine autrefois.

— Un militaire?

— Oui, qui a fait des campagnes à Hombourg-lcs- Bains.

— Je ne le connais pas.

~ J'ai fait sa connaissance, tout à l'heure. Ah ! Dieu! comme cet homme-là comprend toutes les choses! Avec un bon policier on ferait un excellent confesseur. Non, on n'a pas idée de ce qu'on acquiert de connaissance du monde dans la fréquentation des filous et des filles. Vraiment, il m'a étonné. Seulement des mots trop crûs. Vous savez, pas d'éducation. Les choses appelées par

leurs noms vériiables. Eh ! tout se fait, rien ne se dit. On n'avoue rien, ni aux autres, ni à soi-même, et, la chose accomplie, on se dit : « Ah ! certainement je n'aurais jamais cru cela de moi. » Mais alors c'est fini, et il n'y a rien de plus amusant que d'avoir fait une chose excessive, avec une parfaite innocence. Enfin, brutal ou non, M. Gihon est un homme précieux, — tout à fait digne, par les services qu'il a rendus, d'une distinction honorifique. Et c'est lui, mon cher monsieur Amaryllis, qui m'a conseillé de m'adresser a vous.

— Lui! dit le vieux clown étonné.

— Lui-même. Je vous avais remarqué dans la salle des assises ; — oh ! vous avez été superbe à votre façon, je vous assure! — et la pensée m'était venue naturellement d'entrer en relations avec vous. Votre désespoir pouvait être utile à mon caprice. Je dis les choses à la bonne franquette, comme M. Gibon. Il ne faut pas m'en vouloir. Cependant si le chef de la sûreté ne m'avait pas raconté votre histoire, je ne me serais jamais avisé de tout le parti qu'on peut tirer de votre dévouement à Aladin.

— Il me connaît donc, ce M. Gibon ?

— La police connaît bien des gens... Votre histoire a fait du bruit, paraît-il. Plus de bruit que vous ne pensez. Vous avez été condamné à trois ans de prison pour un vol de boucles d'oreilles, n'est-ce pas?

— Oui, j'ai volé, dit M. Amaryllis.

— Non. Vous n'avez pas volé. Vous êtes un brave homme. Qu'est-ce que vous auriez fait d'une paire de boucles d'oreilles? Quand Aladin a passé en jugement à cause du meurtre d'Icarion, la police, qui est trèscurieuse, s'est inquiétée des choses d'autrefois. Le délit pour lequel vous avez été poursuivi a paru bien invraisemblable. Est-ce qu'on a des amourettes quand on est vieux et goutteux? Le vrai coupable, ce devait être Aladin. On n'a pas tardé à le supposer et l'on a pris des notes là-dessus. Cependant, comme vous étiez déjà en prison, vous comprenez, on vous y a laissé.

— On a bien fait de m'y laisser ! s'écria le saltimbanque. Aladin n'a jamais volé.

— Vous êtes un digne homme, vous dis-je. Mais ce n'est plus de ces vieilles aventures qu'il faut s'occuper à cette heure. Vous aimez Aladin. Je m'intéresse à lui. Nous voulons le sauver, et la chose n'est pas impossible si vous êtes bien le personnage dont m'a parlé M. Gibon, c'est-à-dire un fantasque et brave cœur prêt à toutes les audaces et à tous les périls.

— J'ai offert ma tête, dit M. Amaryllis.

— C'est à peu près cela qu'on vous demande.

Le vieux clown recula, regarda, plein d'étonnement, ce jeune homme, presque un enfant, qui parlait de la mort avec des paroles légères.

L'autre, élégamment, du bout des lèvres, tenta de goûter encore le vin d'un rouge opaque qui était dans le verre comme une lie sanglante, et reprit, plus rapidement :

— Ecoutez, promettez-vous d'obéir?

— Je le promets.

— Vous n'essaierez de comprendre que ce qui vous sera expliqué? Vous ne vous étonnerez de rien? Vous êtes bien résolu?

— Résolu à tout, pour sauver mon enfant.

— Eh bien, approchez-vous un peu, je vais parler très-bas. Connaissez-vous Meudon?

— Oui, autrefois, j'y ai dressé ma tente.

— Est-ce qu'on vous y connaît?

— Je ne crois pas.

— Tant mieux. A Meudon , il y a des bois charmants tout d'émeraude en avril et tout d'or en automne. Les amoureux du dimanche s'y promènent volontiers. Quelquefois on y assassine; mais plus souvent on y aime. C'est une solitude à deux emplois : baise-gorge et coupe-gorge. Je connais le pays, j'ai là-bas dans les arbres un château qui est une maisonnette. Eh bien, il y a quatre mois, on a tué quelqu'un dans le bois de Meudon. Un garde. G'é-

tait la nuit, très-peu d'instants avant le jour, à l'heure où le pauvre homme allait visiter, selon son habitude, les pièges à renards qu'il tendait tous les soirs. Il ne revint pas. On trouva son corps sous un tas de branches, avec la tresse d'un fouet enroulée autour du cou. On l'avait étranglé, paraît-il. Qui? Impossible de le découvrir. A cause du mystère, on parla beaucoup de ce crime, puis on n'en parla plus, et ce fut une chose oubliée.

— Pourquoi me racontez-vous cela?

— Vous allez voir. Moi, qui vais à Meudon quelquefois, l'été, je me sentais fort inquiet. Les malfaiteurs inconnus pouvaient rôder encore dans le pays, et j'avais des tremblements, le soir, pour un cri de chouette dans les branches. J'ai pris des renseignements, mis des gens en campagne, — ah ! j'aurais donné beaucoup, je vous assure, pour qu'on découvrît les coupables ! — et enfin, tout à coup, cette idée m'est venue, — il n'y a pas longtemps, c'est vrai,— que l'assassin du garde pourrait bien être...

— Qui donc? demanda le vieux clow^n.

— Vous-même, mon cher monsieur Amaryllis.

— Hein! cria-t-il en se levant.

— Voyons, voyons, reprenez place. Si dès les premiers mots vous entrez en révolte, nous ne nous entendrons jamais. Remarquez bien, je n'affirme pas que vous soyez l'assassin du garde. Je me borne à dire que vous pourriez bien l'être.

M. Amaryllis ouvrait des yeux énormes, stupéfaits.

— Je continue. Ceci étant supposé, — une supposition, rien de plus, — il est impossible d'admettre qu'à votre âge, et faible comme vous l'êtes, voiis ayez pu venir à bout, tout seul, d'un robuste garçon, fort bien armé d'ailleurs d'an fusil de chasse. La nécessité d'un complice apparaît, évidente, — d'un complice résolu, aux poings solides, au cœur qui ne défaille pas. Or, il y a quatre mois, Aladin était en liberté; il sortait du bagne et n'était pas encore à la Conciergerie. Vous-

même, à cette époque, vous rôdiez peut-être, vieux saltimbanque, aux environs de Paris. Pourquoi ne vous seriez-vous pas, lui et vous, rencontrés, et ensuite associés pour un meurtre suivi de vol? Deux repris de justice peuvent faire do ces complots, et je vous assure, mon cher monsieur, que mon hypothèse, à hien considérer les choses, est tout à fait vraisemblable. Oui, oui, vraiment, je serais prêt à jurer que les assassins du garde ne sont autres qu'Aladin et vous — si je n'étais absolument sûr du contraire.

M. Amaryllis, cette fois, crut qu'il avait affaire à un fou, en réalité. Que voulait dire ce petit homme, avec son verbiage sinistre? L'ancien clown se leva, dit seulement : « Il y a des farces qu'il ne faut pas faire, » et marcha vers la porte, voulant s'en aller tout de suite.

L'autre dit, n'ayant pas bougé :

— Ah! je vous avais demandé, sans doute, de ne pas tout comprendre ! mais voilà que vous allez trop loin et que vous ne comprenez rien du tout. Allons, retournezvous, regardez-moi, entendez-moi.

Le petit homme se leva, s'approcha de M. Amaryllis, et se mit à lui parler à l'oreille, très-bas, très-longtemps.

Le vieil acrobate, épouvanté, se laissa choir sur une chaise.

— Une chose terrible ! dit-il.

— Oui, dit l'autre, l'observant.

Puis, après un silence :

— Oserez-vous?

M. Amaryllis se redressa, l'œil plein de flamme et tendant des bras résolus.

-T Eh bien, j'oserai! cria-t-il. Le succès, le succès estil certain?

— Tout au moins très-probable. Mais le temps presse, il ne faut pas attendre qu'Aladin ait été transporté de la Conciergerie à la Roquette. Un surcroît de formalités entraverait notre projet. Ainsi, partez, allez, faites ce que vous devez faire, dès à présent.

— Oui, dit-il en se prenant la tête entre les mains comme un homme étourdi par l'ivresse.

Il poursuivit :

— J'accomplirai ce que vous avez dit, tout de suite. Je veux bien, puisqu'il le faut. L'homme à qui je dois parler s'appelle M. Gibon?

-- M. Gibon.

— Je le trouverai?

•— A la Préfecture de police.

— A la Préfecture de police, bien. Il est très-tard, je crois.

— M. Cibon vous attend, il est prévenu de votre visite.

— Ah ! ah ! vous étiez sûr que j'accepterais ? Vous lui avez dit : « Cet imbécile va venir. » Vous avez bien fait. Il n'y a pas une minute à perdre. Ainsi, ce soir, je coucherai en prison?

— G'est possible.

— Oh ! c'est sûr. Au moins, est-ce que je puis, avant d'aller là-bas, embrasser une fois encore cette pauvre Viola et mon chien GhiiTon qui doit être rentré?

— Non, non, soyez ferme, il faut agir sur l'heure; songez que demain Aladin sera libre.

— Libre! ah! vous avez raison, le reste n'est rien : Aladin, c'est tout. Il ne faut s'occuper que de lui. G'est dit, j'obéis, je m'en vais.

Il avait entr'ouvert la porte, il allait s'éloigner.

— Pourtant, reprit-il, expliquez-moi une chose. Pourquoi vous mêlez-vous de cette affaire ? Ge service que vous rendez à Aladin, pourquoi le lui rendez-vous? Qui êtes-vous? Vous ne le connaissez pas, vous ne pouvez pas l'aimer?

L'autre fit claquer avec un air d'impatience ses petits doigts où il y avait des bagues.

— Laissons cela. Je propose, acceptez ou refusez. Une question de plus, et je laisse votre fils à l'échafaud et vous-même au désespoir.

— Non! ne nous aLandonncz pas! Je ne demande rien, je ne veux rien savoir. Vous avez vos raisons, qui doivent être très-bonnes; ne m'en informez pas. Je suis aveugle et muet. Je vous dis merci et il y a une heure que je devrais être parti.

Lo petit homme resta seul. Il se remit le monocle à l'œil, tira de la poche de son veston des gants couleur bois où s'effilèrent ses mains maigres, appela le garçon, paya d'une pièce d'or en disant :

— Gardez la monnaie et faites-moi venir une voiture. En attendant, il s'assit. Il avait les jambes croisées,

tapotait, avec le bout de sa canne, le chevreau verni de ses bottines.

— C'est égal, je crois que, si elle savait les choses, M™* Ginérès serait furieuse assez. Au fond, qu'est-ce que je fais? Rien de mal. Je fais même une très-bonne action. Je ne suis pas pour la peine de mort; et ce vieil Amaryllis m'a tout à lait attendrie. Pourtant c'est grave, et je me compromets un peu. Bati! si peu. Le difficile, c'est qu'il faudra que tout le monde se doute de la chose et que personne n'en soit sur. Mais ce qui est difficile, c'est ce qui est le plus amusant. Puis, il n'est pas vulgaire, ce criminel. Ce que c'est que de nous pourtant ! rien de curieux comme ces caprices qui nous viennent. Ah ! de grandes folles, voilà ce que nous sommes.

Elle se regarda dans une glace longue, appliquée au mur. L'habit d'homme lui allait bien. Très-mince et toute plate, avec une jolie grimace qui raille. L'air d'un gamin volontaire et fantasque.

— Ce qu'il y a d'étonnant, c'est d'avoir la chair faible, quand on en a si peu.

Le garçon entra et dit :

— La voiture est là, monsieur.

Elle sortit, s'amusa de monter en fiacre, et tout à coup, dit au cocher, étourdiment :

— Vite, au Château!

— Au Château-Rouge ? demanda le cocher.

PAPIOL ETONNE 269

Elle éclata de rire.

— Oui, oui, dit-elle, au Château-Rouge, si vous voulez.

Papiol étonné

Des barreaux de fer? Il les eût tordus. Des chaînes? Il les eût mâchées. Mais rien où s'accrocher, rien à mordre. Des murs plats, une porte lisse. Allant, venant, avec des arrêts prêts à bondir, ayant dans les yeux du sang qui était de la flamme, Papiol broyait entre ses dents des jurons durs comme des cailloux.

Tonnerre de Dieu! ça y était. Dans quelques jours, sa tête qui était si bien sur ses épaules, barboterait dans un panier, mangeant du son à même, et le tronc de son cadavre serait comme une fontaine rouge.

Par instants, un espoir lui traversait l'esprit. Le soir môme de la condamnation, il avait signé son pourvoi. Qui sait? Ce pourvoi serait admis peut-être. Le verdict qui l'avait frappé était bien sévère ; on aurait dû admettre des circonstances atténuantes, reconnaître que l'empoisonnement n'avait pas été prémédité. Ah! les jurés! une jolie institution. Leur conscience, c'est leur fantaisie. Ils prennent quelqu'un en grippe, ça suffît pour qu'on aiguise le couperet. Les pipelets de la mort, voilà ce qu'ils sont : pour un oui, pour un non, ils tirent le cordon de la guillotine.

Une force furieuse, cramponnée à vivre, comme un chat-tigre à des pointes de rocher, tel était Papiol; et, sans autre pensée que de ne point mourir, depuis deux jours ne dormant pas, ne mangeant guère, buvant à peine, il se démenait désespérément, hargneux et féroce.

Un des gardiens lui dit :

270 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

— A quoi cela sert-il de se faire de la bile ? Tenez, vous feriez mieux déjouer aux cartes pour vous distraire. Au piquet-voleur, par exemple.

— Au piquet-assassin! cria Papiol. Veux-tu? Si je gagne, je t'étrangle.

On lui mit la camisole de force. Il se convulsionnait comme un épileptique, dans cette gaîne d'étoffe, rétrécissement de la prison.

Mais, vers le milieu de la seconde journée, on le délia. Les menottes aux mains, entre deux municipaux, il fut conduit dans le cabinet du juge d'instruction qui avait instruit son affaire.

Ceci l'étonna. Que lui voulait-on ? Il entra, l'air sournois, avec des yeux qui, interrogent méchamment.

Près du juge, un homme était assis.

— Hein ? fit Papiol avec une grimace.

Car l'homme, c'était M. Gibon, le chef de la sûreté. Le juge dit :

— Aladin, tout se découvre; pendant la nuit du 9 au 10 avril dernier, vous avez assassiné un garde dans le bois de Meudon.

— Est-ce que je l'ai mangé après? demanda Papiol.

— Vous niez? reprit le juge.

— Dites-moi aussi que j'ai tué Henri IV sur le Pont- Neuf. J'avais trois noms : Aladin, Papiol, Dominique; j'en ai un quatrième : Ravaillac.

Le juge dit au greffier :

~ Faites introduire le complice du condamné.

—Oh! oh! dit Papiol, j'ai un complice. Ça, c'est mieux.

La porte restée ouverte après la sortie du greffier livra passage à un vieil homme hagard et blême, qui se retint à une chaise pour ne pas tomber.

— M. Amaryllis! cria Papiol.

L'autre murmurait :

-- Oui, mon fils, oui, c'est moi. Hélas ! oui, c'est bien moi.

Il détournait la tête, n'osant pas regarder Aladin.

PAPIOL ETONNE 271

— Amaryllis, dit le juge, reconnaissez-vous cet homme?

— Oui, monsieur le juge.

— Et vous maintenez vos aveux ?

— Oui, monsieur le juge.

— Quels aveux ? dit Papiol.

— Des aveux que j'ai faits parce que je devais les faire, mon fils.

Il pleurait maintenant, le vieux clown.

Le juge continua :

— Aladin et vous, dans la nuit du 9 au 10 avril, trèsr peu d'instants avant le jour, vous avez attendu dans le hois de Meudon, non loin d'un château de plaisance appelé la Villa-Caprice, le garde Etienne Gamhart? Vous l'avez assailli, renversé, étranglé avec la tresse d'un fouet de charretier? Enfin, vous avez dépouillé le cadavre d'une montre en argent et d'un peu de monnaie de cuivre?

M. Amarillys se laissa tomber sur la chaise, ses longs bras touchant le parquet, et dans un soupir pareil à celui d'un homme qui meurt :

— Oui, monsieur le juge, dit-il.

Papiol sursauta.

— Ça c'est trop fort! Ah ! bien, toi, le vieux, tu es une canaille! Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi dis-tu ça? Quel garde? Où est-ce, le bois de Meudon? Il y a sept ans que je ne t'ai pas vu. Si tu es fou, qu'on te mette à Gharenton, au bagne si tu es un assassin. Ce nouveau cadavre, je n'en veux pas : j'ai ma charge, comme on dit. Mais là, voyons, parle, pourquoi m'accuses-tu? Tu dois avoir une raison quelconque, si tu n'es pas toqué. Eh! parbleu! je comprends, tu es payé pour me perdre. Mon pourvoi, on allait peut-être l'admettre ; et comme il y a pas mal de gens que je gêne, ils me font accuser d'un nouveau crime pour que je n'échappe pas au couperet de M. Heindrecht. Hein? j'ai mis dans le mille, vieux gredin?

— Aladin, mon enfant, il y a des choses qu'il faut dire

Lk VIE ET LA MORT D UN CLOWN

— d'abord parce qu'elles sont vraies — et ensuite parce qu'il faut les dire. On ne m'a pas donné d'argent. Je ne suis pas un gredin. Tu sais bien que je t'aime de tout mon pauvre cœur.

— J'ai tué le garde ?

— - Nous l'avons tué, mais c'est moi qui t'ai proposé le coup. C'est moi qui ai serré la tresse du fouet.

— Et après, j'ai volé le cadavre?

— Pour me donner la montre. Gomme j'étais très-misérable, tu as eu pitié de moi et tu as été coupable par dévouement pour le saltimbanque qui t'avait élevé.

Papiol fit un pas en avant.

— Sacripant! gronda-t-il.

Puis il reprit :

— Eh bien, tant pis, quoique ceci doive me coûter la tête, je ne suis pas fâché de ce qui arrive! Il y avait quelque chose qui me gênait dans le monde : c'était toi, ton honnêteté et ta bonté. Les autres, je ne les jugeais pas meilleurs que moi; mais toi, tu me faisais honte. Tu m'avais pris tout petit, embrassé, dorloté; j'étais dans ton amour comme dans du coton. Je me disais : « C'est extraordinaire qu'il y ait des gens comme cela. » Comme tu n'avais jamais mérité de reproches, j'étais quelquefois tenté de m'en faire. Et un jour, ma foi, sur la route, oui, le jour où tu passais ta perruque entre la pierre et le barreau, j'ai eu le cœur tout remué. J'aurais pleuré comme un veau! — si je n'avais pas été un homme très-fort. Maintenant, je suis stupéfait, et en même temps je suis content. Tu ne vaux pas mieux que les camarades. C'est bien incroyable, mais il paraît que c'est vrai. Tant mieux. Si j'avais eu des remords, je n'en aurais plus. Je suis débarrassé de ton bon exemple. Dans le sac aux ordures, tu y es avec moi. Un brave homme sur la terre, c'est gênant comme le bon Dieu làhaut. 11 n'y a pas de brave homme, il n'y a pas de bon Dieu. Me voilà tranquille dans la boue et dans le sang, comme un poisson dans l'eau.

PAPIOL ETONNE 273

M. Amaryllis, renversé sur sa chaise, blême comme les linceuls, regardait son enlant bien-aimé lui dire ces dures paroles, — car sans doute il n'entendait pas, — et deux longues larmes coulaient lentement de ses yeux morts , deux larmes où pleurait toute sa tendresse.

M. Gibon, ému peut-être, — car tout est possible, — se leva, toussa, cracha et dit tout bas au juge :

— L'affaire est louche, n'est-ce pas?

— Etrange, en effet.

— Ordonnez-vous le transport des accusés sur le lieu du crime ?

— Sans doute.

— J'ai en bas un fiacre et plusieurs agents robustes et très-sûrs.

— Eh bien, emmenez ces deux hommes.

—• Les deux, non ; un seul, Aladin. 11 est bon que le vieux, bien surveillé, bien filé, — soyez tranquille, je m'en charge, -- reste libre en apparence ; il y a peut-être quelque autre complice, et c'est un moyen de le découvrir.

— Soit! mais vous répondez d' Aladin et d'Amaryllis ?

— J'en réponds.

— Agissez donc à votre guise. On sait, monsieur Gibon, que vous êtes un habile homme.

Sur un signe du juge d'instruction, Papiol sortit. Il suivit le long corridor entre les deux municipaux, descendit les quatre étages, traversa la cour dans la direction de la grille, où un fiacre attendait.

Debout devant la portière, M. Furtin et M. FI on se considéraient l'un l'autre avec un dédain qui sourit. Hostilité courtoise de deux dignes rivaux.

M. Gibon dit à Papiol :

— Passez le premier, marquis Papioli !

— Après vous, capitaine, répondit Tautre avec un ricanement.

Ils s'assirent dans le fiacre, ou entrèrent derrière eux

274 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

l'homme au joli ventre et l'homme au nez pomtu. Puis, le cocher fouetta ses chevaux et la voiture monta le houlevard Saint-Michel.

Cependant, tout droit contre la grille, M. Amaryllis^ les yeux rougis de larmes et la houche pleine de rauques soupirs, tendait ses longs bras vers le cher enfant de son cœur qu'il avait accusé lui-même et qui le maudissait maintenant.

Daîis la cage

Papiol était stupéfait. Que voulait dire ceci? Pourquoi, au lieu de le conduire dans le bois, sous les branches, où le garde avait été assassiné, l'avait-on mené dans cette maison qu'il ne connaissait pas, où il ne connaissait personne?

Chemin faisant, M. Cibon s'était trouvé malade* « Maudit catharre ! » avait-il dit, « un jour ou l'autre, je crèverai en toussant. »

Il avait ajouté : « Un verre de rhum me ferait du bien. »

Mais pas de cabaret sur la route forestière; et M. Cibon, râlant, crachant, se plaignait de plus en plus.

Une maisonnette-châtelaine, aux tourelles peinturlurées, apparut entre les arbres.

M. Cibon descendit, sonna et demanda, se jugeant gravement indisposé, quelques instants d'hospitalité.

Papiol, entre les deux agents, monta un escalier où la moquette moussue d'un tapis éteignait le bruit des pas, où, sur le bord des marches, s'épanouissaient des floraisons parfumées.

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