DANS LA GAGE
On le fit entrer dans une chambre.
— Restez là, dit M. Furtin, et ne bougez pas ; nous veillons.
Maintenant, il était seul, depuis près d'une heure déjà. Autour de lui, sous le plafond bas en voûte, tout tendu d'une étoffe bleue, des meubles de satin pâle aux bras d'or s'espaçaient dans un hasard souriant. Des parfums montaient de partout comme de cassolettes invisibles ; et le crépuscule épars était peut-être la fumée de ces parfums, le long des murs fleuris , sur le miroitement des soies^ dans le mystère intime et charmant de la chambre.
Tout à l'heure dans une cellule, maintenant dans un boudoir. Ce changement de cage étonnait cette bête farouche.
Papiol, se grattant le nez, songeait dans un commencement d'espoir.
Une chaise longue s'étendait dans un renfoncement de la muraille qui était comme une alcôve. En s'approchant, il vit sur la soie du dossier une blancheur éparpillée, poudre de riz peut-être d'une joue qui avait dormi là.
Papiol, enflant ses narines, huma ce souvenir de femme, s'assit, puis se coucha. Je ne sais quel souvenir du temps où, le soir, il attendait que Dora Merle, dans la pièce voisine, eût achevé sa toilette du soir en chantonnant un refrain d'opérette, lui fit courir par tout le corps un vague frisson doux; il clignait des yeux dans l'attente d'une blancheur transparente qui entrerait avec un bruissement de mules sur le tapis.
— Ah ! çà, dit-il, rêveur, où suis-je?
Un froissement de tentures levées avec un bruit d'anneaux qui s'entre-choquent fit remuer l'air déjà sombre autour de lui, et ce fut une petite voix, — comme si les parfums de la chambre s'étaient mis à parler,— qui lui dit tout près de la bouche :
— Chez moi. Vous êtes sauvé.
Il se dressa, vit une jeune femme, toute maigre et jolie
avec les petites flammes frisottantes de ses cheveux, dans un peignoir étroit de foulard d'or, et il sortait d'elle un crépitement comme celui d'un sarment qui s'allume.
— Ne dites pas un mot, ne vous étonnez de rien. C'est par mon ordre que M. Gibon vous a conduit ici. M. Gibon m'appartient; il perdra sa place, mais je la lui rendrai. D'autres ambitions qu'il a seront satisfaites ; il est à moi tout entier. Quant à vous, vous n'avez plus rien à craindre. Tenez, là, sous cette fenêtre, derrière la maison, vos amis vous attendent; Monsieur Amaryllis, la Pucelle et les autres. Vous sauterez, vous fuirez. Les agents auront l'air de ne rien voir, de ne rien entendre. Une fois hors d'ici le reste vous regarde ; vous êtes un homme qui, prisonnier, s'évade et que, libre, on ne reprend pas. Qui je suis? Gela ne vous regarde pas. Mais voilà ce que j'ai fait pour vous. Parce que vous avez l'air d'un jeune tigre qui aurait gardé dans les yeux tout le sang qu'il a bu. Dites, est-ce que M"° Arabelle était plus jolie que moi avec ses terribles cheveux d'or ?
Il se précipita vers la fenêtre. Dame! comprenez : une femme, c'est bien ; la liberté, c'est mieux.
Il avait saisi Tespagnolette, il allait ouvrir, s'élancer. Mais M™« de SoïnofT, tout près de lui, appuyait à la vitre sa jolie tête qui se fâche un peu; puis, levant ses deux bras qui se rejoignirent par-dessus ses cheveux, le cou mignonnement enfoncé entre les épaules et gonflé par devant comme une gorge de colombe :
— Ah! vous êtes un ingrat! dit-elle.