LIVRE SIXIEME Les Justices
Les ruines cl' Arabe lie
Cependant, trois longs mois de prison et de publique ignominie n'avaient pas abattu le fier courage d'Ara- Lelle. Tombée d'une si haute gloire dans un si profond déshonneur, elle n'avait pas faibli dans la chute. Il y a de ces écroulements qui gardent la fierté de l'élévation ancienne.
Pas plus à ses propres yeux qu'aux yeux des autres elle n'avait tenté de s'excuser. Elle voyait clairement, elle constatait ses crimes. Toute sa vie, depuis l'heure matinale d'un jour maudit où, possédée d'une angoisse qui désire, elle était entrée dans la bibliothèque pleine de mauvaise science; toute sa vie monstrueuse, sanglante, éclatante aussi, elle la revoyait maintenant; c'était le plus coupable livre qu'elle eût jamais feuilleté. Ni l'espèce de grandeur qu'elle avait eue dans le mal, et qui l'avait presque égalée aux souveraines courtisanes des décadences impériales; ni le rachat de ses fautes, tenté par une belle ambition, n'éblouissaient sa propre conscience, et, dans son équité, elle approuvait le dénouement de l'affreux et splcndide poème qu'elle avait vécu.
Le destin, qui, à chaque heure, ajoute un acte à cette œuvre éternelle appelée le drame humain, le destin, c'est le poète qui ne se trompe jamais.
Certes, elle avait parfois des révoltes : la passion qui était en elle, et par qui elle avait été vaincue, ce n'était pas elle-même qui l'avait fait naître et grandir ; elle se disait : « Me suis-je faite ce que je suis? Pourquoi ma volonté du bien est-elle inférieure à mon désir du mal ? Pourquoi, dans le duel intérieur qui m'est imposé, cette inégalité des deux forces contraires? » Elle interrogeait ainsi les mystères de la prédestination. Mais bientôt elle se soumettait à l'incompréhensible loi. A la honte, au châtiment, elle répondait : « Soit, c'est bien! » Cette résignation était sa dernière grandeur. D'ailleurs, échouée au fond de l'infamie, elle ne croyait plus avoir d'autres naufrages à craindre. C'en était fait de tout désormais. Elle en avait fini avec la vie et fini avec l'expiation. « Je ne te dois plus rien I » disait-elle à l'éternelle justice. De là, un calme triste qui ressemblait à de la sérénité; elle se tenait debout, acculée à ce mur : l'impossibilité de souffrir davantage*
Une seule pensée attendrissait sa fierté morose : le souvenir de la petite Sébas tienne.
Pourquoi cette femme, née pour les magnificences égoïstes de la débauche ou de l'ambition, était-elle une mère? Sa fille, pourquoi l'aimait-elle? Aux possédées de la Messe-Noire Satan promettait un ventre stérile; et les cœurs pleins d'enfer dédaignent le paradis banal des naturelles tendresses.
Arabelle adorant Sébastienne contredisait sa loi véritable.
Contradiction apparente seulement, et nécessaire ; le sort sait ce qu'il fait.
Elle pleurait à la pensée do sa pauvre chère enfant. Elle était comme une ruine qui ne regretterait pas sa tour et se plaindrait d'avoir perdu la petite fleur de son mur.