‹ La Petite impératriceChapitre 54 sur 67 · LES RUINES D ARABELLE · texte numérisé non relu

LES RUINES D ARABELLE

Que doviendrait Sébastienne, fille d'une mère déshonorée et d'un père indifférent, qui ne verrait même pas en elle la possibilité du nom continué? Elle grandirait éloignée, ne serait aimée de personne, aurait bientôt le désir d'être morte. Un lugubre avenir, c'était celui de Sébastienne. Et son présent était bien triste aussi. Malade, qui la soignait? Qui consolait ses étranges tristesses? Pauvre mignonne, hélas! qui n'avait rien fait de mal et souffrait à cause du mal que d'autres avaient fait.

Telles furent, pendant bien des jours, dans une pistole de Saint-Lazare, les pensées de M™^ Ginérès.

Maintenant, le verdict avait été prononcé. Condamnée à dix ans de réclusion, elle regrettait presque qu'on ne l'eût pas condamnée à la prison perpétuelle, qu'on ne l'eût pas jugée digne de la mort. Mais, n'importe, ceuxlà meurent qui veulent mourir; l'irrémédiable désespoir est un cachot d'où l'on s'évade. Patiente et ferme, elle attendait depuis quatre semaines le jour où elle serait transférée dans une des maisons centrales, à Auberive, lui avait-on dit.

Les heures s'écoulaient, paisibles et sombres, pareilles l'une à l'autre, sans autre incident que le passage des sœurs dans le couloir, que les querelles des prisonnières dans la cour.

Toujours assise sur le rebord de son lit, presque droit, les bras pendants, Arabelle ne levait pas même les yeux pour voir le ciel à travers la vitre ; car elle n'avait plus d'espérance.

Un jour, une sœur entra.

— Venez au greffe, dit-elle, le directeur vous demande.

— Pourquoi ? dit Arabelle.

— Je ne sais pas, dit la sœur.

Arabelle sortit, longea le mur du corridor, descendit l'escalier, et, la cour traversée sous les regards curieux des autres prisonnières, deux sœurs la conduisirent dans le cabinet du directeur de la prison.

280 LA VIE ET lA MORT D UN CLOWN

Là, on la laissa seule.

— Que me veut-on ? pensa-t-elle.

Peut-être on allait lui annoncer son départ prochain pour la maison centrale. Que lui importait ? Elle attendit, indifférente.

Une porte s'ouvrit. Celui qui était entré, c'était M. Jacques Ginérès.

Défaite des dernières fiertés

Elle se leva, cria :

— Qu'on me remmène d'ici!

Il lui dit, l'air très-digne :

— Non. J'ai à vous parler. Veuillez vous asseoir. Elle n'avait pas songé à ce dégoût suprême de revoir

l'homme médiocre et vil qui l'avait abandonnée sans souci du nom qu'elle portait, l'homme qui, maintenant, l'insulterait peut-être. Elle se rassit pourtant et, avec un regard qui défie :

— Ah ! parlez vite, dit-elle. Qu'est-ce que vous me voulez?

Il prit place à son tour dans un fauteuil, se renversa sur le dossier, croisa les mains sur son ventre, dans une attitude pleine de componction, eut un sourire indulgent.

— Hélas! madame, dit-il, croyez que je vous plains du plus profond de mon cœur. L'infortune efface le crime. Vous êtes malheureuse, je ne vous adresserai point de reproches.

— Assez ! dit-elle. Au fait.

Il continua d'une voix qui pérore :

— Croyez que j'ai dû faire de grands efforts pour ne point venir à votre aide. Je me souvenais de vos services,

madame. Je suis de ceux qui ne se dérobent pas, sans de sérieuses luttes, aux devoirs de la reconnaissance. Mais que pouvais-je faire? Me perdre avec vous, sans vous sauver. D'ailleurs je vous Tai dit un jour : la mission qui m'est imposée absorbe toutes les facultés vives de mon être et réclame que je me conserve digne d'elle, c'f«;t-à-dire irréprochable. Je me suis donc tenu à l'écart. Mais personne, faites-moi la grâce d'en être persuadée, n'a pris plus de part que moi à l'excès de votre malheur.

Elle sourit de pitié.

— C'est une chose triste, dit-elle, que les prisons, fermées à ceux qui veulent sortir, s'ouvrent ainsi à ceux qui veulent entrer; les prisonniers devraient au moins avoir la consolation d'être seuls. Votre parole m'ennuie! votre présence me gène ! Je ne veux plus vous voir ni vous entendre. Avec l'adresse des petits esprits, vous avez sauvé votre honneur de ma honte. Soit. Usez bien de cette épave, et puisqu'elle vaut encore qu'on l'achète, vendez-la le plus cher possible. La réputation que je vous ai faite peut encore être souillée ; donc, ralliez-vous, reniez le passé, — si l'on mette prix à la souillure. Soyez dans votre espèce de triomphe plus vil que moi dans mon infamie. C'est ce que vous voulez, c'est à quoi je consens. Mais faites ces choses sans m'importuner et laissez-moi dans mon triste repos.

Il eut un méchant mouvement des lèvres. Il la détestait, cette femme encore hère dans sa chute. Pourtant, il se maintint et reprit en souriant :

— Vous êtes ingrate. Mais je ne vous en veux point. Vous ne savez pas ce que je vous apporte.

— Je le sais, dit-elie, vous m'apportez ma grâce.

Ceci le choqua. Il n'approuvait pas ces brusques façons de comprendre et de s'exprimer, qui désordonnent le cours des conversations. Il aimait à diriger les dialogues comme on dirigerait des débats, à préméditer ses ellèls. Il tenait au cérémonial de la parole, à l'étiquette des

discours. Un orateur qui a une vocation de chambellan.

Il dut prendre son parti, renoncer à l'impression de surprise qu'il se réservait de produire quand le moment lui en semblerait venu, et il répondit vivement :

— Eh bien, oui, votre grâce. Demain matin vous serez libre. Au point du jour, une voiture vous attendra à la porte de la prison; et l'oubli se fera sur vos crimes pourvu que vous consentiez à l'exil.

. Elle se leva avec lenteur, elle demanda :

— Est-ce là tout ce que vous aviez à m'annoncer?

— Tout, dit-il.

— Qu'il me soit donc permis de m'éloigner. Quant à la voiture qui doit venir m'attendre demain matin, il est inutile de renvoyer. La voiture où je monterai, c'est le fourgon cellulaire qui me conduira à la maison centrale d'Auberive.

— Quoi! dit-il, vous ne voulez pas de votre grâce?

— J'ai assez de hontes, dit-elle, pour rejeter celle-là. Elle marcha vers lui, le regarda bien en face, dans les

yeux, en redressant sa tête pâle aux cheveux fiers.

— Vraiment, vous avez pensé que j'accepterais devons devoir quelque reconnaissance? Ce que je suis, vous le savez assez mal pour avoir cru que j'échangerais contre quelques bouffées d'air libre la liberté de vous haïr et de vous mépriser! Pourquoi n'ajoutez-vous pas que, graciée, exilée, vous ne manqueriez pas de m'envoyer des sommes, tous les ans ou tous les mois, dans ma retraite? Ah! vous êtes outrageant. Non, vous dis-je, non. Je refuse d'être libre par vous. Je reste et je vous fais ce signe : « Sortez! d La porte que vous m'ouvrez, je la referme après vous avoir chassé. Quittez toute espérance de me faire votre obligée. Ceci sera ma dernière fierté, que vous m'aurez tout dû et que je ne vous devrai rien. Je fais l'aumône, je ne l'accepte pas.

Il était debout, comme elle. Il lui répondit de très-près, avec un rcmûment colère de la mâchoire :

— Prenez garde! l'injure use la patience. Ce que je vous offre, je ne vous Toffrirai plus tout à l'heure. J'ai employé toute mon influence pour obtenir votre grâce, et c'est à moi seul qu'on l'accorde. Ce que j'ai fait, je puis le défaire. Courbez votre orgueil. Hâtez-vous d'accepter. Dans un instant, vous vous repentirez en vain d'avoir repoussé mon aide.

— Je ne me repentirai jamais d'avoir bravé votre pitié ! Et, d'ailleurs, ce n'est même pas la pitié qui vous pousse. Vous, de la miséricorde ? Vous mentez. Votre âme, que j'ai vainement tenté d'agrandir et d'échauffer, je la connais tout entière. Nos pensées longtemps ont été voisines, et j'ai vu la bassesse de la vôtre à la clarté de la mienne. Vous me haïssiez à cause de cette lumière, — rancune naturelle de l'ombre qu'on force à resplendir! Ce qui vous a conduit ici, c'est le désir d'être utile, non à moi, mais à vous. Vous êtes une espèce de valet qui ne sert que lui-même.

Elle continua :

— Allons, de la franchise du moins. Osez avouer votre but ; ou plutôt non, ne parlez pas, ce serait inutile. Je vais vous expliquer à vous-même. Depuis trois mois, nous avons marché tous les deux, moi vers l'ignominie, vous vers les honneurs. Mais votre gloire est faite de tant de hontes que je préfère mon opprobre. Maintenant, je suis arrivée et vous l'êtes aussi ; dans quelques jours, nous occuperons chacun notre domicile définitif : moi, la maison centrale ; vous, l'hôtel de la place Vendôme. Je sais tout, vous dis-je, car j'ai tout deviné. Feignant l'humilité, affectant même une espèce de remords d'un crime qui n'était pas le vôtre, vous avez profité, pour vendre votre honneiTj*, de la moins-value qu'il subissait à cause de mon déshonneur, à moi, — heureux de pouvoir vous offrir à meilleur compte, tant vous aviez le désir d'être acheté! Une façon de tenter les chalands, et l'on a profité d'un moment de rabais. Maintenant le marché s'est accompli; la renommée que je vous avais faite, l'ambi-

tioii géiiôi'jusc qac je vous avais donnée, vous avez cédé tout cela comme on vend des choses précieuses, à vil prix, lorsqu'on se trouve dans la gêne. Enfin, vous êtes content ; le laquais que vous vouliez être, vous l'êtes devenu. Vous aviez la passion de la livrée, et vous vous trouvez bien vêtu. Cependant, pour pallier aux yeux des hommes qui observent et qui songent, pour excuser la bassesse de votre palinodie, il vous fallait un prétexte. De mes enseignements, il vous restait encore celte pudeur de ne pas vouloir paraître vous être vendu pour des places seulement. Alors, vous avez songé à demander ma grâce. « Je me rallie, c'est vrai. Celui que j'ai combattu, je le sers. J'étais un libre représentant de la nation, je ne suis plus qu'un ministre obéissant du pouvoir ; je l'avoue, je m'accuse : mais si j'ai fait cela, c'est à cause de cette pauvre femme qu'il fallait sauver ; sa grâce était à ce prix. > Ai-je bien deviné ? Vous êtes déshonoré, certes, mais vous le seriez moins si j'acceptais d'être libre. Même vos amis d'autrefois, outragés par votre abandon, auraient quelque miséricorde, ne vous condamneraient qu'à voix basse, ou même se tairaient. Votre tendresse expliquerait votre faiblesse. Eh bien, vous avez eu tort, dans votre complot, de compter sur ma complicité ! Je veux que vous subissiez tout entière votre infamie de renégat ! Je refuse ma grâce pour que vous n'obteniez pas la vôtre.

— Ce que vous croyez, ce que vous dites, n'importe ! interrompit M. Jacques Ginérès la face toute jaune de bile. La liberté que vous ne voulez pas, je vous l'ai offerte ; on le saura, et il suffit. D'ailleurs, malgré vous, vous êtes libre dès demain. L'ordre est signé, il n'y a pas à revenir là-dessus ; et cette prison, où il ne me plaît pas que vous restiez, on vous en chassera, s'il le faut.

— Vivante, non ! dit-elle. Ma cellule est une espèce de tombe d'où vous exhumerez mon cadavre.

— Ah! répondit-il, vous me bravez trop hardiment ! Parce que vous êtes définitivement perdue, vous pensez

n'avoir plas rien ci craindre, et c'est Texcès m(3me de votre malheur qui vous donne cette audace. Vous ne songez donc pas que vous pouvez souffrir encore plus que vous n'avez souffert? Je ne puis rien contre la femme, soit; mais ne puis -je rien contre la mère?

— Lâche ! cria-t-elle.

— Ah ! silence. Ecoutez ! Vous avez une fille. Sébastienne. A Villaudric.

— Nous avons un enfant, hélas! répondit Arabellc.

— Non. Sa mère, vous l'êtes. Sou père, je ne le suis pas.

— Vous mentez !

— Je dis vrai. Souvenez-vous. Sébastienne est née sept mois après notre mariage. Ces naissances hâtives inspirent des soupçons. Cinq ans, je les ai nourris.

— Injustement ! dit-elle.

— Justement ! répondit-il. Elle m'étonnait, cette enfant sauvage, aux yeux hagards, aux courts cheveux drus; et, sur son visage, ne revivait pas un seul de mes traits.

— Le ciel m'avait fait cette grâce qu'elle ne tînt de vous que la vie et le nom.

— Le nom seul. Par un vol. Et maintenant, ce qui n'était qu'un doute est devenu une certitude; car j'ai reconnu, à sa ressemblance avec elle, le père de Sébastienne, et c'est le clown qui s'est assis à côté de vous sur le banc des assassins!

Elle poussa un cri, se jeta en arrière, eut un visage blême et convulsionné, immobile pourtant, pareil à la figure d'une suppliciée de cire.

L'horrible, c'est que c'était possible, ce qu'il avait dit, cet homme !

Oui, oui, Sébastienne pouvait être l'enfant de Dominique. Souvent, dans de brefs cauchemars, si affreux qu'ils l'éveillaient tout de suite, elle avait eu cette pensée, et même, sans dormir, elle l'avait eue quelquefois, vers la fin du jour, quand l'ombre vient. Mais toujours elle l'avait repoussée, loin, très-loin, en se détournant,

comme on chasse une bête de qui Ton a peur. Oh ! sa fille n'était pas la fille d'un valet, d'un assassin! c'était impossible cela. La justice du sort n'était point cruelle à ce point. Son enfant était à elle, à elle seule. Mais voici qu'à présent Jacques Ginérès, lui aussi, avait l'épouvantable idée; il disait: « Le père, c'est Aladin! » il le croyait, l'afFirmait. Ah Dieu! avoir enfanté la ressemblance hideuse de sa faute !

M. Jacques Ginérès reprit :

— Donc, une enfant que je n'aurais jamais vue, pis que cela, une enfant que je haïrais à cause de ceux qui l'engendrèrent, voilà ce qu'est pour moi Sébastienne. Le nom qu'elle ma dérobé, je saurai bien le lui reprendre. Lorsqu'on est puissant et lorsqu'on est riche, des procès en désaveu de paternité peuvent être essayés et peuvent réussir. Les soins que l'enfance réclame? Que d'autres les lui donnent. Du pain, peut-être, voilà ce que je devrai à la bâtarde. La loi dit : « des aliments. » Vous avez fait de moi un jurisconsulte, madame. Donc, pesez bien les choses; si vous acceptez sans résistance, sans plainte, avec une reconnaissance apparente, la grâce que je vous apporte, eh bien, vous irez chercher Sébastienne, vous l'emporterez, vous la garderez. Votre fille aura du moins une mère. Mais si vous repoussez ma miséricorde, ah! tenez, prenez garde! — Vous devez avoir rencontré quelquefois, anx coins des rues, de pauvres filles maigres, pâles, ayant faim peut-être, et qui toussent parce qu'il fait froid!...

— Ah! ceci est monstrueux! dit Arabelle. Il répondit :

— Acceptez d'être libre.

Et comme elle était tombée, défaillante, sur une chaise, lui debout et les bras croisés, il lui parlait de haut, la dominant, l'écrasant de son imbécile triomphe.

Alors elle dit :

— Soit. Ma grâce. Je vous remercie. Je partirai avec Sébastienne. On n'entendra plus parler de nous. C'est

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