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LE MAGASIN DES DECORS

bien. Envoyez la voiture, demain matin, de très-bonne heure. Je vous remercie, monsieur.

Le Magasin des décors

En ce temps-là, la rue de la Folie-Regnault n'était pas une rue. Aujourd'hui encore, c'est une espèce de route pavée, entre des palissades qui se défoncent çà et là. Large et droite, elle se prolonge, se perd là-bas dans des terrains vagues.

Peu de gens s'engagent dans cette rue, qui ne conduit nulle part ; elle ressemble à une solitude qui s'en va vers le désert.

Les rares passants y marchent vite, longeant de préférence la palissade qui se trouve du côté gauche de la rue. Pourquoi? A cause d'une sale et noire bâtisse, à la toiture pointue, qui se dresse, toute seule, à l'autre bord du chemin. A côté de la maison, il y a une grande porte ' charretière faite de fortes planches, qui s'ouvre peu fréquemment. Quand deux hommes passent ensemble devant cette porte et devant cette maison, il est rare que l'un, poussant l'autre du coude, ne lui dise pas : « C'est là. »

Qu'y a-t-il donc là?

Un hangar derrière la porte et, sous le hangar, des poutres, des chevrons, des planches, d'inégales dimensions, mais peints d'une même couleur, presque rouge et presque noire.

Ces morceaux de bois sont terribles. C'est avec eux que l'on dresse la guillotine; c'était avec eux que l'on construisait l'échafaud, il y a quelques années encore. Maintenant, pas d'échafaud; on décapite plus près du

288 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

sol, plus loin du ciel. Le sanglant supplice se dissimule toujours davantage, descend, se cache, veut disparaître.

Quand, vers le milieu de la nuit, des lignes lumineuses sont visibles entre les ais de la porte charretière, cela veut dire que, peu d'heures après, une tète tombera.

Les six aides du bourreau de Paris, parmi lesquels il y a deux ou trois charpentiers, entrent, des lanternes à la main, dans le hangar qui est la remise de la guillotine ; puis ils chargent sur leurs épaules. Un à un, les bois de justice.

Dans la cour, un fourgon attelé d'un seul cheval attend qu'on le remplisse. Ce cheval, très-vieux, gris, d'un blanc sale, a l'air de dormir encore dans l'obscurité louche du matin ; et tout à coup sa peau réveillée frémit; c'est quand un madrier de plus s'entasse avec un bruit lourd dans le fourgon ébranlé.

Or, ce matin-là, dans ce quartier désert, on voyait rôder, le long des palissades, des ombres.

Le bruit s'était répandu, la veille, au moment où l'on ferme les devantures des commerces de vin, que quelqu'un serait guillotiné au point du jour.

C'était l'annonce d'un spectacle, cela; il y a les curieux de la mort.

Des gens s'étaient levés, s'étaient dit : « Allons voir ! » On se réveille pour aller voir mourir. Quelles gens? Les mauvais ouvriers déshabitués de la besogne, les filles qui ne vont plus à la fabrique, ceux qui boivent le soir, après la journée paresseuse.

Les ateliers ont leurs bohèmes.

Mais peut-être la nouvelle n'était pas vraie; les journaux n'avaient rien dit; on venait donc, avant l'aube, voir s'il passait de la clarté à travers les planches de la porte-charretière dans la rue de la Folie-Regnault.

Peu à peu, les ombres se rapprochèrent, formèrent comme un groupe de spectres, au milieu de la chaussée

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