LA RANCUNE DE PUCK
Cependant M"^ Viola, assise au pied de Farbuste, ouvrait les yeux, tendait les bras, cherchant des gestes et du regard le poney qui n'était plus là.
Elle ne prononça pas une parole, mais, voyant qu'il était parti, elle se mit à pleurer à chaudes larmes dans les loques pailletées de ses manches.
La rancune de Puck
Papiol fuyait dans les ténèbres, dans les branches. Il disparaissait dans la double complicité de la forêt et de la nuit.
On raconte que, parfois, le jaguar s'élance sur un zèbre qui paît, et, l'éperonnant de ses vingt griffes, le contraint à de vertigineuses courses.
Ainsi Papiol, serrant les genoux, s'agrippant des mains à la rase crinière de Puck, poussait, harcelait, rendait folle sa monture épouvantée.
L'échafaud derrière soi, et devant soi la liberté : on conçoit que l'on se hâte entre ce départ et cette arrivée.
Des tumultes imaginaires le poursuivaient; le vent de son passage refoulait des frémissements confus de feuilles et d'oiseaux réveillés.
D'abord, nulle pensée précise. Au cœur et au cerveau, les bouillons de l'instinct, voilà tout. Etre dehors ! respirer l'air libre ! plus de menottes aux mains ! et sentir que l'on s'éloigne, que l'on échappe, qu'on ne sera pas repris ! Les yeux s'équarquillent, la bouche s'ouvre, les narines s'enflent; c'est comme une dilatation de tout l'être, comme un espacement épanoui de la vie.
Puis, — le cheval galopant toujours, — Papiol eut des idées plus nettes. Ce qui lui arrivait, c'était extraordi-
?9ô LA VIE ET LA. MORT D UN CLOWN
Il aire. Une grande dame s'était éprise de lui et lui avait sauvé la tête. Pourquoi? Pour la baiser. De cette tête, fiancée au couperet, elle en avait voulu, elle aussi. La sinp:ularité d'avoir la mort pour rivale ne l'avait pas effrayée, l'avait incitée au contraire, amusée sans doute. Il y a dans les comédies des duels d'amour, fort piquants, entre Gélimène et Isabelle ; Isabelle, ici, c'était la guillotine. Prendre son amant par le cou, c'est le désir commun de toutes les amoureuses; mais les façons diffèrent, et la façon qu'avait eue M^*^ de Soïnoff paraissait à Papiol de beaucoup préférable. Une créature comme on n'en voit guère, cette mignonne diablesse, avec sa couleur et son odeur de santal chauffé ! de petits os qui pétillent, piquent, pincent, percent et mordent ; il s'était senti tout brûlé, comme sur un lit de cailloux qui seraient de la braise.
Mais ce n'était pas l'instant de songer à ces choses. Fuir! fuir! et se cacher, se mettre hors de toute reprise possible, voilà ce qui devait l'occuper. — C'est égal, Arabelle autrefois, maintenant cette inconnue, le tout parce qu'il avait la bouche rouge et des cheveux noirs très-drus : drôles de femmes, les grandes dames! — Où irait-il? Très-loin. Il n'avait pas encore précisé sa résolution. S'écarter de la maison où étaient les agents, c'était le plus pressé ; et c'était ce qu'il faisait. Tout à l'heure il avait semblé à Papiol que la route entre les arbres faisait un coude assez brusque; mais bientôt elle était redevenue directe, s'éloignant évidemment de la maison dangereuse; et le petit cheval — brave bête, va! — courait plus vite qu'un vent d'orage. On eût dit que Puck avait, lui aussi, quelque intérêt à fuir, tant il dévorait furieusement l'espace ténébreux. Cependant, où aboutirait cette course? Dans quelque village, à Meudon peutêtre. Eh bien, tant mieux. Il n'était pas très-tard ; dix heures du soir. Papiol arriverait à temps pour prendre le train, après avoir abandonné le poney dans quelque clairière du bois. Il retournerait à Paris. C'est à Paris