‹ La Petite impératriceChapitre 60 sur 67 · LA RANCUNE DE PUCK · texte numérisé non relu

LA RANCUNE DE PUCK

qu'on se cache le plus aisément. Se déguiser, se transformer, rien de plus facile. D'ailleurs, il avait de l'argent : une bourse très-pleine que lui avait remise la dame au peignoir d'or. En outre, les trois louis de la Pucelle. Quand on a de l'argent et un certain nombre de mauvaises connaissances, les refuges ne manquent pas. Donc, sauvé, il était vraiment sauvé. — Puck soufflait, geignait, courait de plus en plus vite. — Oui, sauvé ! Il souhaitait le bonsoir à la guillotine, il faussait compagnie à l'exécuteur des hautes œuvres. Quelqu'un qui de longtemps encore n'éternuerait pas dans le panier, c'était lui! Voilà ce que c'est que d'être un joli garçon. Bouffer du son! Plus souvent. Des imorceaux délicats, côtelettes de chevreuil, ailes de bécassine, c'était ce qu'il mangerait dans des assiettes bien chaudes. Très-bon, le bon vin. Une bouteille, c'est bien; deux bouteilles, c'est mieux. La mort, vue de près, lui avait donné la fringale de vivre. Et les filles! il y a des filles, je pense? Avec l'argent qu'il avait, il en irait voir plus d'une. Continent, il ne l'était pas. Les soies vertes et rouges, et les cheveux défaits sur la chair éblouissent dans la clarté des lustres, t Allons, c'est dit. Toi. Comment t'appelles-tu? Inès, Camélia, Colomba? Tu t'appelles celle qui me plaît. Et ne fais pas la dégoûtée, femme de peu ! je suis un morceau de duchesse. >

Tout à coup il jeta un cri d'épouvante.

Là-bas, devant lui, une fenêtre luisait, et, sous la lumière que tamisaient les dentelles de la vitre, il reconnut le jardin où il était descendu tout à l'heure et la grille de bois que M. Amaryllis avait ouverte.

Sacrebleu ! la route était revenue sur elle-même. Dans ces nuits obscures, pas moyen de vérifier précisément la direction de la fuite.

Un grand coup de bride en arrière arrêta le petit cheval, qui trembla sur ses jambes.

— Volte-face! cria Papiol.

Puck ne bougea point.

298 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

On l'empêchait d'aller en avant! Soit. Mais il n'irait pas en arrière.

Pourquoi ? Parce qu'il ne voulait pas.

Papiol, de toutes ses forces, tirait les rênes, disant : € Tourne donc, canaille ! » et frappait les flancs de l'animal à grands coups de talon.

Puck ne grouillait pas plus qu'un cheval de bois.

Alors Papiol, furieux, le mordit dans le cou, et la petite bête renifla de douleur, mais demeura immobile, roide, comme implantée au sol.

~ Tonnerre de Dieu ! gronda Papiol.

Car deux ombres, près de la grille, avaient surgi ; et maintenant, courbées, à pas lents, comme des, gens qui guettent, elles avançaient vers lui.

L'avait-on vu ? Sans doute.

Une seule ressource : sauter à bas du cheval et fuir à pied, dans la forêt. Mais, au moment où Papiol se penchait pour descendre, Puck, soudainement, fit un bond, se cabra, rua, força son cavalier à se cramponner instinctivement aux poils de la crinière, s'élança vers la maison, puis, dans des soubresauts furieux -— ces petites betes sont robustes ! — désarçonna Papiol qui tomba, stupidement, entre les deux ombres accourues.

Ces deux ombres, c'étaient M. Flon et M. Furtin. Ils empoignèrent l'évadé, pendant que le petit cheval, dressé sur ses pieds de derrière avec un air de triomphe, hennissait joyeusement dans l'air !

Ce qui était arrivé, l'avait-il voulu ? Avait-il suivi volontairement la route qui ramène vers la Yilla-Gaprice ? Le doute est permis, l'affirmation possible. L'instinct pense peut-être, mais il se tait. On ne peut pas concevoir ce qu'il rêve ni ce qu'il médite. Qui sait pourtant si la bête n'a pas une espèce de conscience ? Puck, dans la sienne, avait jugé que la mort d'Icarion et les larmes de Viola n'étaient pas assez vengées.

Cependant, au bruit qui s'était fait, M. Gibon accourut.

— Voilà l'homme ! dirent les agents en lui montrant Papiol qui se débattait avec des sursauts de rage et des râles pleins de bave.

— Ah ! bah ! s'écria le chef de la sûreté.

Fait remarquable : ces agents, qui ne manquaient jamais délaisser échapper les gens qu'il eût fallu prendre, avaient réussi à prendre l'homme qu'il aurait fallu laisser échapper. Leur stupidité éclatait quand elle pouvait nuire, se dérobait quand elle pouvait servir. Les imbéciles ont l'instinct de l'à-propos à rebours.

On emporta Papiol.

D'ailleurs, M. Gibon ne fut qu'à demi fâché de ce dénouement. Papiol disparu, c'était une chose grave, et dont les suites l'inquiétaient assez. Quant à M™^ de Soïnoff, elle prit son parti de l'aventure avec une moue qui n'avait rien de désespéré.

— Il est repris ! lui dit le chef de la sûreté.

— • Il est repris ? Ah 1 le pauvre garçon ! Eh bien, il est repris, dit-elle.

Dans a l'enceinte du pesage »

C'est pourquoi, ce matin-là, on allait guillotiner Aladin.

Le jury avait dit : < Oui. » M°»« de SoïnofT avait dit : € Non. » Cette jeune folle aurait peut-être triomphé de cette vieille sagesse : la Justice, — s'il ne s'était trouvé là un petit cheval plein de rancune et sournois. Déguisement bouffon d'une volonté inconnue.

Maintenant, sur la place de la Roquette, entre les deux façades pareilles et parallèles des deux prisons, dans le crépuscule mouillé, — tandis qu'aux embouchures des rues s'enflaient les vagues de^ la foule, — les soldats.

l'arme au pied , en silence , entouraient l'échafaud , masse carrée et basse, où se hérissait l'horrible symétrie de deux hauts madriers ; et le large et blanc couteau, immobile, donnait l'idée, à cause de sa clarté qui miroite , d'un mouvement possible , immédiat , effrayant.

Sur les pavés, la pluie grise du matin sonnait à petit bruit, formant çà et là des flaques qui reluisent ; les humidités sont inquiétantes dans le voisinage de la guillotine.

Une fois entré dans « l'enceinte du pesage », Gavagnol dit à M. de Moligny :

— Vilaine matinée, pleine de brume sale, qui donne froid. Aladin n'a pas de chance. Voir un beau soleil, quand jamais plus on ne verra la lumière, ce doit être une espèce de consolation.

Le rédacteur en chef du Diplomate tira sa montre et reprit :

— Cinq heures et demie. C'est à six heures d'ordinaire qu'on guillotine. Si M. Heindrech ne hâte pas un peu les choses, ne devance pas l'heure réglementaire, j'aurai le regret de ne pas assister à la cérémonie. En ce cas, mon cher monsieur, vous voudrez bien, n'est-ce pas, prendre quelques notes et me les envoyer dans la matinée au bureau du journal ?

— Vous me quitteriez après m'avoir conduit ici ! s'écria M. de Moligny avec un petit frisson.

C'était un homme très-jeune, il venait voir guillotiner pour la première fois; vous comprenez, il n'était pas habitué.

Gavagnol ajouta :

— Gela m'aurait intéressé, pourtant, de revoir là la flère et hasardeuse tôle du marquis Papioli. Je l'ai connu, ce clown, qui était alors une espèce de grand seigneur. Un beau joueur, un garçon robuste. En moins de temps qu'il n'en faut pour tenir quelques bancos, il gagna cent mille francs en or et en billets. Les papiers gris, mêlés

de monnaie, faisaient devant lui comme un tas de brume traversé d'étincelles. Puis, pendant toute une nuit, il lutta contre vingt hommes hardis, résolus à le saisir ; il soutint une façon de siège dans un hurg en ruines. Quelqu'un d'extraordinaire, vous dis-je. Et je serais fort surpris qu'ici, sur l'échafaud, tout à l'heure, il ne tentât pas quelque farouche et superbe résistance. M. de Paris n'a qu'à bien se tenir, car c'est la première fois qu'il guillotine un tigre. Je vous félicite, le spectacle sera curieux. Moi, il faut que je m'en prive ; je me bats ce matin.

— Vous vous battez ? dit M. de Moligny.

Le ton de surprise qu'il eut n'était pas exempt d'un peu d'impertinence.

L'autre comprit, remua vivement sa grosse tête glabre, et clignant ses petits yeux :

— Oui, je me bats. Vous vous étonnez? Je sais. Je suis un poltron. C'est convenu. Qui m'a flanqué des coups de canne ? M. de SeysseL Qui m'a ri au nez ? Tout le monde. Oui, c'est vrai, je ne suis pas brave. Un duel, c'est bête. Je dis plus : personne n'est brave. Tenez, raisonnons. On vous insulte ; vous envoyez dos témoins, et les témoins règlent ainsi les conditions du combat: chacun des adversaires donnera deux cent mille francs aux pauvres de son quartier. Acceptez-vous ? Pas du tout. Môme riche, vous refusez. « Gomment, parce que j'ai été insulté, je me ruinerais? J'ai reçu un soufflet, il faut que je donne deux cent mille francs ? Vous voulez rire, laissezmoi en paix. » De son côté, votre adversaire fait un raisonnement analogue : « Ils sont amusants ces genslà. Parce que, dans un moment de colère, j'ai prononcé une parole dure ou fait un geste brutal, il faudra que je vide mon coffre-fort ou que je vende la maison que je possède rue Gaumartin ? Ah ! bien oui, serviteur. > Voyons, ai-je raison? Est-ce bien cela à peu près que diraient les deux hommes, l'oflénseur et l'offensé ?

— Peut-être, dit M. de Moligny.

— Sûrement, dit Gavagnol. Cependant, les conditions du duel étant tout autres, — comme il s'agit, non pas de donner son argent, mais d'exposer sa vie, — la rencontre est décidée et la rencontre a lieu. Pourquoi? Est-ce que les hommes tiennent plus à leur bourse qu'à leur peau ? Pas du tout. Vivre est la première richesse ; bien vivre n'est que la seconde. S'ils consentent à se faire tuer peutêtre, — eux qui refuseraient de se ruiner certainement, — c'est à cause de ce « peut-être ». Se mettre en péril, soit, parce qu'on espère échapper au péril. Là est le secret de ce qu'on appelle le courage. Pas de bravoure sans espoir d'être vainqueur. Et cette espérance est mieux qu'une espérance ; elle est une espèce de certitude, à cause de la confiance qu'on a en soi, à cause de la persuasion où est chacun d'une chance particulière qui le protège ou le protégera. Certitude troublée, je le veux bien, par de vagues inquiétudes : « Je pourrais être tué cependant! tout arrive. Ah! bah, non, je m'en tirerai. » Il y a , d'ailleurs, la ressource de l'égratignure. Ainsi personne n'est brave : ni vous, ni moi, ni les autres. Les testaments qu'on écrit avant, c'est pour faire croire que l'on s'attendait à mourir; mais on ne s'y attendait pas. En même temps que ses volontés dernières, plus d'un écrit à Dora Merle ou à la petite Meyer : « Nous dînuns ensemble ce soir ; j'ai une loge pour le Palais-Royal. » Tout le monde est sûr de revenir, vous dis-je;sans cela, personne n'irait.

— On ne revient pas toujours, dit M. de Moligny.

— Oui, dit Cavagnol soucieux, il y a des exceptions. Elles sont rares, heureusement. Viendrez-vous au cercle ce soir ? Quant à moi, un duel m'était devenu nécessaire. Il convient qu'an railleur ne puisse pas être raillé. J'ai besoin de faire peur tout à fait. Pour cela, il faut qu'on me croie redoutable par l'épôe comme par la plume. Donc, c'est ennuyeux, mais je me bats.

— Avec qui ?

— Avec don Thaddéus.

— Ah ! bah ! dit M. de Moligny. Je vous croyai? fort liés, don Thaddéus et vous ?

— Fort liés, en effet. J'ai eu, pour ce gros hidalgo, toutes les complaisances possibles. Je le nourrissais, je le logeais, je payais ses dettes. De là, une querelle. Il me doit douze mille francs, je lui ai refusé cent sous, il m'a traité de voleur. Nous nous battons ce matin, à Vincennes. Je n'ai pas fait de difficultés. Puisqu'il me fallait un duel, celui-ci était le meilleur possible ; don Thaddéus a une réputation de bravoure et d'adresse universellement établie. Quand je l'aurai vaincu, je passerai pour invincible.

— Bonne chance!

— Je suis tranquille. Elisée Percenot, l'un de mes témoins, — l'autre, c'est Repluma, — a lu dans ma main, hier soir, que j'étais destiné à survivre à tous ceux qui ont vécu autour de moi. Voyez, la prédiction commence à s'accomplir. J'ai connu le marquis Papioli; on le guillotine ce matin.

Ils parlaient ainsi, à voix basse, en marchant, se donnant le bras entre les groupes des sergents de ville, tournant les yeux vers la porte de la prison qui ne s'ouvrait pas encore.

Un certain nombre de privilégiés avait été admis après eux dans l'enceinte réservée. Gà et là, des conversations. Quelques gens battaient la semelle. La petite pluie tombait toujours dans le crépuscule vaguement éclairci que tranchait là-bas la ligne blanche du couteau.

— Un autre exemple, reprit Gavagnol. Avez-vous connu Amand de Sergine? Il n'est pas mort, mais il n'en vaut guère mieux.

— Amand de Sergine ?

— Oui, le baron.

— Pas du tout, dit M. de Moligny.

— Ah! oui, il a un autre nom, qui est son nom véritable. Mais il est bon de l'appeler Sergine, près de cet échafaud surtout.

— Pourquoi?

— Parce qu'il mériterait d'être dessus, et que peutêtre il est dessous.

— Hein? Je ne comprends pas.

— Ni moi, repartit Gavagnol. On dit quelquefois des choses qui ne veulent rien dire, — et qui ont un sens pourtant. Ce qui est certain, c'est qu'Amand de Sergine est l'homme qui est partout et qu'on ne voit nulle part. Une intrigue se forme? Soyez sûr qu'il en est. Elle avorte ? Soyez sûr qu'il a disparu. Il serait devenu quelque chose comme un grand diplomate, s'il n'avait pas eu trop d'imagination. Ce gredin était une façon de poëte, élégant et ignoble. Mais trop d'amour-propre d'auteur, un trop vif désir d'être étonnant : de là l'insuccès. Fort subtil d'ailleurs et très-puissant, pour les autres. Sans lui, je vous assure, Papiol n'aurait pas le cou coupé et M. Ginérès, votre oncle, ne serait pas ministre.

— Que me dites-vous là? s'écria M. de Moligny avec un rire.

— Des folies. Rien que je pense. Ne croyez pas un mot, non plus, de ma théorie sur le duel, tout à l'heure. Nous avons bu trop de bourgogne, cette nuit, et l'air frais du matin achève de me griser. Mais la dernière histoire du baron de Sergine est assez curieuse vraiment; je vais vous la conter, pendant que le bourreau fait la toilette d'Aladin. Il y met le temps, du reste. Ce Papiol a toujours été coquet.

Ils s'arrêtèrent un instant, se secouèrent comme des chiens mouillés. Gavagnol poursuivit :

— Le baron était marié avec une grande femme pâle et maigre, sévère ; la vertu qui marche. Elle avait dans les yeux l'étonnement de ne pas être pareille aux autres. Son nom, je ne le dis pas. Quand le baron sortit de prison, — car il y était allé, à force d'adresse et de combinaisons subtiles, — il retrouva la Maman...

— La Maman?

— Oui, la Tripier.

— La Tripier?

— Oui, Léocadic, une grosse femme qui sue de la honte et de l'argent. Cette sueur-là, Amand de Sergine la mettait sur son pain. Mais la Maman était exigeante et ne voulait pas qu'il eût ses tartines gratuitement. Il y eut une rencontre, je ne sais où, à Bougival, je crois, entre la Maman et la femme légitime. Je n'y étais pas, mais ce dut être terrible ! Le vitriol d'une fiole brisée sur la face d'Amand de Sergine lui a mordu la joue, mordu le nez, éteint les yeux. La Maman était soûle, paraît-il, et la femme du baron reçut les éclaboussures du crime sur la main qu'elle avait donnée à Sergine dans je ne sais quelle chapelle d'Angleterre. Cette main-là, brûlée par la liqueur corrosive, ressemble maintenant, grise, terreuse, couturée, à une main horrible de momie. Peut-être, coupable d'une seule chose, d'avoir épousé cet homme, la baronne devait-elle être châtiée dans sa main droite, symbole de l'union? Je suis fataliste, un peu; Elisée Percenot m'a donné de ces idées. Quant à la Maman, jugez de sa désolation quand elle a été dessoûlée. Elle avait défiguré son bel amour chéri! Ah! Dieu! cet homme-là, qui était un si bel homme, ressemblait maintenant à un Auvergnat qui aurait eu la petite vérole. Elle se fit garde-malade, le soigna, lui mit des onguents, lui apporta des tisanes, et, quand il fut convalescent, elle lui dit : « C'est moi qui ai fait le mal, je veux le réparer. Ton mariage avec l'Anglaise est un mariage nul, parce qu'il a été contracté sans que le consulat français en fût prévenu. Eh bien! si tu veux, je t'épouse. » Cela, c'était le dernier coup. Mais Amand de Sergine a un regard qui voit très-loin. Il était défiguré, vieilli par la laideur. Son élégance même — ressource suprême — avait disparu sous l'ignoble action du vitriol. Cela aussi, c'était une espèce de châtiment. Amand de Sergine, encore jeune et beau, pouvait tout concevoir possible, espérer n'importe quel avenir! Mais il n'avait plus le défi charmant de son sourire d'autrefois. Son visage était devenu pareil à son âme, comme si cet égout eût débordé.

306 LA VIE ET LA MORT d'UN CLOWN

Il comprit qu'il était fini. Il dit à la Maman : « Tu es baronne de Serginc », et ils partirent pour la Belgique. Elle avait vendu son fonds de table d'hôte, rue Saint-Georges, et son fonds de maison bourgeoise, à Bougival. — C'est la petite Meyer qui a acheté les deux établissements avec l'argent de votre oncle. — Et maintenant, ils sont à Bruxelles, rue de la Vieille-Montagne, tenant un tripot. Il joue, il triche, il gagne peu. Tous deux vivent, cependant, vie obscure et atroce. La Maman a des soûleries terribles, où elle est moins amoureuse, où elle est plus lucide. Quand elle a bu, elle commande. « Je sais que je te dégoûte, embrasse-moi. » Il n'y a qu'un lit dans leur bouge, et comme Amand de Sergine, ailleurs, n'aurait pas de gîte, il faut bien qu'il couche dans ce lit. Lui, l'ancien gentilhomme d'industrie, courtois et maniéré comme un véritable duc, vaincu maintenant, laid, sans sourire, devenu presque bête, il est et ne cessera pas d'être le domestique d'amour de cette vieille entremetteuse qui sue beaucoup plus de honte et beaucoup moins d'argent.

A ce moment, la porte de la prison s'étant entr'ouverte, il se fit un remuement, un brouhaha parmi les groupes de sergents de ville; cette nouvelle circula, de proche en proche, qu'un incident venait de se produire, à l'intérieur de la prison ; que Papiol, entre l'aumônier et le chef de la sûreté, « était tombé mort », oui mort, avant d'être tué.

La foule, dans les rues, n'entendit rien, mais devina qu'il se passait quelque chose ; et ce furent des cris, des casquettes jetées en l'air, des gestes qui se lèvent, interrogeant, réclamant.

Cependant l'horloge de la prison sonna six coups dans la brume éclaircie.

Gavagnol dit :

— Six heures, je bavarde. J'ai mon duel. A ce soir, monsieur do Moligny l et ne manquez pas de prendre des notes.

Zéro noir

Vraiment oui, il s'en allait se battre, lui Cavagnol, avec don Thaddéus. Duel d'un king-charles hargneux avec un bon gros boule-dogue.

Cavagnol, qui ne manquait pas de cette ruse au second degré : la forfanterie du cynisme, n'avait pourtant pas dit à M. de Moligny toute la vérité. Sans doute, il s'agissait pour lui d'acquérir une réputation de bravoure enfin désirable ; mais il s'agissait aussi de se débarrasser d'un complice mécontent qui savait bien des choses, trop de choses, et qui devenait dangereux, surtout depuis que le rédacteur en chef du Diplomate affichait des ambitions politiques. Puisque don Thaddéus était incapable en réalité d'armer un pistolet ou de tenir une épée, Cavagnol, — médiocre tireur, mais, enfin, trois ans de salle, — enverrait facilement ad patres l'inquiétant hidalgo.

Il alla d'abord chez Elisée Percenot ; et celui-ci, réveillé :

— Hein ! Quoi? Qu'y a-t-il? Ah! bon. Je sais. Tu te bats. J'ai eu un rêve : j'ai vu se heurter dans les nues saint Michel archange et Satanas dragon. Le dragon, c'était don Thaddéus.

— Et l'ange, c'était moi, dit Cavagnol. Repluma n'est pas arrivé?

-- Non, je l'ai prévenu hier soir par une lettre. Nous le prendrons en passant.

Elisée Percenot s'habilla vivement. Ils sortirent, montèrent dans un fiacre.

— Tiens, dit Gavapnol lorsque la voiture se fut arrêtée devant la porte d'un hôtel garni, dans une rue étroite de Montmartre, je croyais que Repluma se logeait d'une façon plus somptueuse?

— • Hum ! dit l'autre, il a logé au Grand-Hôtel d'abord. Mais les splendeurs sont fugaces. Des malheurs lui sont survenus. Il avait une bonne amie : la Maman; elle l'a flanqué à la porte à cause d'Amand de Sergine. C'a été un rude coup pour ce pauvre Repluma. Il avait déjà perdu la Roulette, il a perdu la Tripier. Son âme est une âme veuve. Moi, je le plaindrais s'il n'avait cette consolation : l'absinthe.

— Oui, dit Gavagnol, j'ai deux témoins : toi, qui es un fou ; lui, qui est un ivrogne.

Une concierge, remuant des ordures sous le va-etvient d'un balai de bouleau, leur dit dans l'étroit corridor :

— M. Repluma ? il loge ici ? c'est possible. Voyez voir au troisième, la deuxième porte dans le corridor à gauche. Un vieux qui a un œil qui pleure, avec des cheveux tout blancs? Oui, oui, ce doit être là. Une jolie fripouille, au reste, toujours soûl, et qui me doit quatre semaines.

Ils montèrent l'escalier aux marches pourries, qui geignait; le mur jaune, fleuri de nitre sale, pleurait de la sueur.

— Alhambra médiocre, dit Elisée Percenot. Gomment diantre n'as-tu pas trouvé un autre témoin que ce Repluma, ancien professeur de jeu et gérant fort peu considéré?

— Percenot, répondit Gavagnol, c'est extraordinaire : il y a d'honnêtes gens ; on espère que c'est fini, pas du tout, il y en a encore. J'ai dit : « Je me bats. » On m'a répondu : t Battez-vous. » Personne n'a ajouté : « Vous pouvez compter sur moi. » Bégueulerie de l'honneur. On me craint, mais on me méprise. On a peur de moi comme on a peur de la boue, pour ne pas se tacher. Je

te dis ça, à toi, parce que cela ne tire pas à conséquence; tu es une chose qui m'appartient, et, pour deux cents francs par mois, je fais de toi tout ce qu'il me plaît d'en faire. Eh bien! c'est réglé : l'argent, oui; l'estime, non. Bah ! je leur revaudrai cela, à ceux qui rient et tournent le dos. En attendant, je n'ai trouvé pour témoins que deux hommes parfaitement tarés : Repluma d'ahord...

— Et moi, dit Percenot.

— Et toi, dit Gavagnol.

Dans le corridor à gauche, ils s'arrêtèrent devant la deuxième porte.

— C'est ici, dit l'escamoteur.

— Eh bien! frappe, dit le journaliste.

Instinct d'avoir un valet.

Elisée Percenot frappa, frappa encore; la porte sonna, gémit; mais, pas de réponse.

— Il dort sans doute, dit Percenot.

— Il se sera grisé, dit Gavagnol. Un coup d'épaule ! enfonce les planches.

Ces portes-là cèdent facilement. Quand la serrure eut sauté, ils virent quelque chose de hideux.

Sous une lumière terne, qui s'empoussiérait à travers la saleté des vitres, les murs peints à la chaux, jaunes et verdis, avaient des saillies plâtreuses, pareilles à des croûtes de plaies ; hors du lit défait bâillait une paillasse crevée, et les rideaux de lainage rouge, qu'arrachèrent sans doute des mains furieuses, accrochés au bois du lit, vaguement remuants, étaient dans la pénombre comme des betes écorchées suspendues à l'étal d'un boucher.

Sur le carreau de la chambre, un homme était couché à plat ventre, en chemise, les jambes grisâtres de poils, et maigres. Près de lui, une bouteille renversée, d'où la liqueur s'était répandue en zigzags verts sur la rougeur des carreaux.

Gavagnol, Percenot regardèrent cela.

— Hein ! dit l'homme, levant sa tête blême, aux yeux

tout remplis de pleurs jaunes. Des amis ? Vous ! Non. Vous n'êtes pas des amis ! Vous me dites que j'ai bu. Je n'ai pas bu. J'ai avalé du feu, voilà tout, et j'ai l'enfer dans les entrailles. Vous ne savez pas ce que je fais, dans ce moment-ci? Eh bien, je vais vous le dire. Je crève, et ce que je vomis, c'est ma vie !

Il eut une toux rauque, pareille à un râle, qui le fît sursauter sur les briques, et une rougeur de sang, comme une sève, moussa sur ses lèvres blanches.

— Leshommes, des rien-du-tout. Les femmes, des pasgrand'chose. Toute l'humanité, un sac de loto d'où l'on ne tire que des zéros. Les zéros, oui, autrefois, c'était bien. Zéro rouge, zéro noir. C'est sur celui-ci que j'ai mis en plein, et j'ai gagné. Vous ne comprenez pas, vous autres. Je comprends, moi, parce que je sais les choses. Sur le tapis où j'ai joué, il n'y a pas la noire et la rouge : il y a la verte et la noire, La verte, c'est l'absinthe. J'ai rencontré une série, et j'ai tant gagné que je meurs. Il faut que je vous explique. J'avais trouvé une martingale et j'avais trouvé une femme. Une martingale que personne ne connaissait, une femme que tout le monde avait connue. Je me disais : « Bon, la Maman me donnera de l'argent pour la Roulette. » J'aimais l'une pour jouer à l'autre. Ça marcha bien d'abord. J'avais des profits, il y avait des dames qui me tapaient sur les joues, comme sur les fesses des petits enfants. Ah ! c'est qu'alors j'étais tout blanc et tout rosel Et puis, plus rien du tout : ni les tapes, ni la cave, ni l'argent pour la martingale. Pourquoi ? A cause d'un freluquet. La Tripier m'a dit : « Veux-tu lui cirer ses bottes ? » J'avais une ambition : être croupier; mais moi. Repluma, domestique ? Jamais. Alors je les ai reçues dans le derrière, les bottes que je n'avais pas voulu cirer, et je me suis trouvé dans la rue. Mais j'avais appris à entrer dans la cave par le soupirail, c'est ça qui m'a donné l'habitude de boire. Un rat sort du fromage quand il ne reste plus que la croûte ; je m'en suis allé, j'ai quitté le cellier de la Maman quand

ZÉRO NOIR Sîî

il n'y a plus eu que des bouteilles brisées entre les quatre murs. Je dois vous dire : à Passy, il y a une roulette; c'est laque je joue mes appointements et l'argent que je vole dans la caisse deCavagnoL Plus de deux mille francs en coupures. Mais la roulette avait un défaut à l'avantage du banquier. Je savais qu'on me trichait, je jouais tout de même. Pourquoi est-on sur la terre? Pour jouer sur le 15 et sur le 18, à cheval. J'estime les astronomes, parce qu'au fond ils passent leur temps à faire des parties sur le tapis bleu du ciel. La Grande-Ourse ressemble à une sixaine ; la voie lactée, c'est la colonne du milieu; il y a des astres pairs et des astres impairs. Le soleil est rouge. La nuit est noire. Voilà pourquoi j'aurais voulu être professeur d'astronomie, si je n'avais pas été professeur de jeu ! Mais je ne suis ni l'un ni l'autre. Un pauvre homme qui n'a plus que des poches et des bouteilles vides, voilà ce que je suis. C'est égal, j'ai perdu beaucoup d'argent, et j'ai bu beaucoup d'absinthe! c'est ça qui me fait plaisir. Je n'aurai pas été quelqu'un d'inutile. J'aurai rempli ma fonction. Faitesen autant si vous pouvez. Aïe I j'ai dans l'estomac des remous de feu qui me mordent. Il y avait du vitriol dans le dernier flacon. Je vous dis que ça me brûle, que ça me mange. Les trente-six numéros de la roulette me prennent à la gorge et y enfoncent leurs griffes noires et rouges. J'étouffe... j'étrangle... Ah! le linceul que je veux, c'est le tapis vert d'une table, et vous m'enterrerez dans le jardin de Kursaal, à Hombourg.

Il tournait sur lui-même, bâillait, râlait, bavait, crachait, la face plus blême que ses tristes cheveux blancs.

Gavagnol et Percenot soulevèrent, emportèrent, déposèrent sur le lit cet ivrogne ou ce moribond.

Ivrogne, sans doute ; moribond, certainement. Il mourait de ne pas avoir assez mangé et d'avoir trop bu. Vide de viande, plein d'absinthe, il crevait.

Il y eut un silence dans la chambre. Le malade,

LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

anéanti, semblait dormir sur le lit qui avait vu ses angoisses nocturnes.

Gavagnol dit :

— Bute brute ! Où trouverais-je un témoin ?

-- Si j'allais acheter de l'ammoniaque ? dit Percenot moins ému.

Mais M. Repluma bondit, s'assit sur son séant, tendit les bras, et, la poitrine battante, les yeux fous, pleins des chimères de la dernière heure :

— Cinq louis sur la première douzaine ! cria-t-il. Dixsept! Allons, bon, je perds. C'est ce monsieur, là-bas, avec son pince-nez, qui m'a porté malheur. N'importe ! le paroli à rebours. Trente-six ! encore perdu ; c'est la faute du croupier. Changez-moi ce croupier, il a le mauvais œil. Je dois avoir de la chance puisque j'ai dans ma poche un morceau de la corde avec laquelle j'avais commencé de me pendre à un sapin de la forêt Noire ! Monsieur ! monsieur! oui, vous. Voulez-vous bien laisser cet argent ! Elle est à moi, cette masse. J'avais mis quinze louis, là, sur Manque. Ah ! ils ne disent plus rien; ils voient bien que la masse est à moi. Je gagne trente louis, bon. Je les laisse. Cinq, Rouge, Impair, Manque. Je gagne encore. Soixante louis. Ça va bien. Mais dépêche-toi donc, croupier de malheur! Ah ! Trois, Rouge, Impair, Manque. Je gagne toujours. Cent vingt louis ! Je les laisse. Combien d'or ! Pour jouer encore. Oui, oui, tourne, petite boule chérie. Où vas-tu tomber, ma mignonne? Dans le Dix-sept, je le veux bien. Tout près de Passe. Mais c'est Manque tout de même. Ah ! Douze ! Tu es un amour. Deux cent quarante louis. Allez me chercher un fourgon pour emporter mon argent !

Il était horrible, il sanglotait à chaque parole, ses dix doigts crispés tâtaient des tas imaginaires. ~ Je vais prévenir un médecin, dit Percenot.

— Bah 1 il en reviendra, dit Cavagnol.

L'ivrogne hurlait pendant que les derniers efforts do la vie lui gonflaient le ventre, et la poitrine, et la gorge :

— Un grand coup ! Je vais faire un grand coup ! Sur la rouge, oui, sur la rouge les deux cent quarante louis! Les numéros, c'est bon pour les femmes. Les colonnes, les douzaines, c'est pour les bourgeois. Le vrai joueur veut des chances simples : et ce n'est pas avec toi que je jouerai, croupier blême et stupide ! Tu n'as pas assez d'argent, chef de partie. La banque que je ferai sauter, c'est le monde, et je veux le diable pour banquier avec tout l'enfer pour galerie. Y es-tu. Satan ? Prends la bille, fais virer le cylindre. Ah! ah! dépêche-toi, je n'ai pas le temps. Je vais mourir. Il faut que je gagne avant de rendre l'âme. Enfin, c'est bien, tu fais siffler la bille. Tu cries : t Rien ne va plus ! > Attends. J'ai dit : « Sur la rouge. Deux cent quarante louis ! tout ce que j'ai. » Tonnerre de Dieu! Zéro noir! je suis mort.

Il retomba, ne bougea plus. Il avait aux bords de la bouche du sang sombre qui coulait comme si son âme ignoble eût fondu.

— Ah! mort, dit Gavagnol.

Percenot tâta la poitrine de Repluma, approcha son oreille, reconnut que le cœur avait cessé de battre.

— Oui, mort, dit-il.

Puis il prit la main du cadavre, la retourna, en considéra les lignes.

— ■ Etonnant, reprit-il. Cette ligne-là prédisait quatrevingts ans au moins d'existence. Je note cette exception à la règle.

Cependant, sur le lit, le cadavre du vieux joueur était long, roide, blême, et ses cheveux d'un gris blanc avaient la couleur sale de l'oreiller.

3i4 LA VIE ET LA MORT D^UN CLOWN

Maladresse de don Thaddéus

Certainement, un mauvais présage. Gavagnol dit à Percenot :

— Est-ce que tu me conseilles de me battre, toi ? Elisée Percenot répondit :

— Dame ! tu as été insulté.

— Oh! ça, ce n'est pas une raison.

Ils jetèrent un drap sur le triste et maigre cadavre aux cheveux blancs et quittèrent la maison, après avoir prévenu la concierge de « l'accident » survenu.

Gavagnol dit au cocher :

— A Vincennes.

Il ajouta, parlant à Percenot :

— Au fort de Vincennes, nous irons chercher un soldat. Je me bats, c'est décidé. Au fait, tes prédictions se réalisent. Papiol est guillotiné; Amand de Sergine vaut moins que s'il était mort; Repluma est entré dans le néant, qui est quelque chose comme le double zéro noir. C'est vrai, je survis aux camarades.

Cependant il n'était pas sans éprouver quelque inquiétude. La grosse rondeur rase qu'il avait entre les épaules évoluait par d'involontaires sursauts, et ses petits yeux aigus n'étaient point aussi vifs qu'à l'ordinaire, voilés par une sorte de brume. Trois fois pendant le chemin il fit arrêter la voiture devant des débits de liqueurs. Il descendait seul, ne consommait pas, parlait bas au garçon, puis regagnait la voiture, l'air un peu rassuré.

Il était sept heures du matin lorsque Gavagnol, Percenot et le soldat requis s'engagèrent dans le bois de

Page 1