LES DEUX MACHOIRES DE L ETAU
d'où rien ne la tirerait désormais ! Gomme elle était bien la proie de ces deux hommes : l'un farouche, l'autre plus redoutable. Elle se renversa sur sa chaise pour être plus loin d'eux, et, les mains en avant, effarée, elle dit :
— Mais, enfin, qu'est-ce que vous voulez de moi? Gaston Ginérès, rapide, répondit :
— Écoutez. Voyez nettement les choses. Vous êtes en notre pouvoir. Nous faire chasser? Vous no le pouvez pas. Nos voix domineraient le tumulte des valets qui nous emporteraient et de vos hôtes qui nous suivraient par troupes. On nous entendrait, et vous savez bien que vous seriez perdue! Nous avons osé une chose terrible; mais, puisque nous l'avons osée, nous l'accomplirons jusqu'au bout. D'ailleurs, chassés, n'importe. On parle dans la rue, comme dans les salons ; certains journaux peuvent accueillir des anecdotes où les noms se déguisent, où les personnalités se révèlent. Gonnaissez-vous Cavagnol? Il est de nos amis, madame. Donc, réussiriezvous à nous renvoyer de votre maison, un bâillon sur la bouche, vous n'en seriez pas moins déshonorée demain ; et ce bruit courrait bientôt dans Paris, souillant votre renommée et celle de votre mari, que M™<= de Ginérès, à Villaudric, chez son père, a été la maîtresse de son domestique. Ah! ceci est inévitable. G'est terrible et réel. Et à ce drame que nous jouons ici tous trois, il ne peut y avoir que l'un ou l'autre de ces deux dénouements : votre honte ou votre obéissance.
Quelquefois, au milieu des plus désespérées angoisses, on cherche dans sa mémoire, comme un doux abri où se réfugier, quelque souvenir cher et bon. Arabellc, entre Gaston Ginérès qui parlait vite et bas, cruel, d'une voix qui perce, et Dominique, violent, qui la possédait des yeux, Arabelle pensait à sa petite fille, innocente, là-bas, qu'elle n'avait pas embrassée depuis si longtemps.
— Maintenant, reprit Amand de Sergine, voici ce que je désire. Laissons les paroles dures. Soumettez-vous de bonne grâce à la loi que vous ne sauriez éviter
et résignez-vous à donner ce que Ton pourrait prendre.
— Moi, dit PapioL..
Mais Gaston Ginérès l'interrompit.
— Attendez, Dominique. C'est une cliosc convenue que je parlerai le premier.
Il se rapprocha d'Arabelle.
— Vous ferez, n'est-ce pas, ma paix avec mon frère? Je serai des vôtres, et de votre monde. Vous me trouverez, au début, assez peu exigeant. Il vous sera facile, malgré l'opposition que vous faites au gouvernement, et sans vous rallier, — je ne vous obligerais pas à une telle palinodie, — il vous sera aisé de me procurer quelque poste où je pourrai faire preuve des talents que je me connais.
— Ah ! c'est impossible, dit-elle.
— Point du tout. Rien de plus simple. D'autant plus que je serai doublement de la famille. Mon frère n'a-t-il pas une filleule toute jeune et fort jolie, très-riche en même temps, M"^ Eva d'Angelis ?Moi déjà grand garçon, elle encore petite fille, nous jouions ensemble à Toulouse ; nous som.mes à peu près cousins ; c'est à merveille; je vous demande sa main, et vous me l'accordez.
— Vous êtes des infâmes! dit Arabelle, le front haut, et vous êtes aussi des fous. Je vous livrerais, moi, pour que vous en fassiez la compagne de votre ignominie, une enfant qui est pure et que j'aime, et qui en aime un autre, ceci est extravagant! et vous n'êtes pas redoutables, car vous êtes insensés.
Amand de Sergine dit :
— Vous obéirez, madame.
Elle répondit :
— Non.
— Avant trois jours je serai reçu dans votre maison.
— Non.
-- Dans un mois, je serai le mari d'Eva.
— Non.
LES DEUX MACHOIRES DE l'ÉTAU 43
Et Arabelle, debout, dans sa belle tunique blanche d'esclave, résistait face à face au vainqueur.
Or, Papiol, depuis un instant, l'oreille à la vitre de la serre, entendait des pas qui se rapprochaient. Il comprit que, s'il voulait parler à son tour, il n'avait pas de temps à perdre; et il trouvait que, dans toute cette aventure, on s'occupait trop peu de lui.
Il marcha vivement vers M"^^ Ginérës.
— Yous réglerez vos comptes plus tard, dit-il; moi, j'ai quelque chose à dire.
Puis, s'avançant encore :
— Arabelle, sais-tu ce que je veux?
Oh! Dominique surtout lui faisait peur. L'autre connaissait la faute, mais, Dominique, c'était la faute ellemême; elle retomba assise sous le brutal regard de son ancien amant.
Ses grands cheveux roux et d'or, aussi lumineux que lorsqu'ils ruisselèrent jadis sur les mousses, dans le bois de tulipiers, l'enveloppaient et la brûlaient, comme si les yeux de Papiol y avaient ajouté des flammes; et l'or du bandeau, où s'incrustaient des pierreries, et les perles des oreilles, et les agrafes des épaules multipliaient l'éclat de la chevelure et des chairs.
Alors Papiol, incliné sur tout ce trésor, les mains en avant, crispées, une bave de baisers à la bouche, lui dit, prêt à la saisir :
— Ce que je veux?...
Elle se mourait...
— C'est toi !