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LA MALADRESSE DE DON THADDEUS

Vincennes,sous les branches déjà roussies par l'automne et d'où le vent secouait des gouttes de pluie.

— C'est ici, dit Elisée Percenot, qui était venu la veille reconnaître le terrain.

Une assez vaste clairière, au sol herbu et sablonneux çà et là, s'espaçait entre une quadruple rangée d'arbres, troncs rugueux et rougeâtres, branches à demi dépouillées. Par dessus, le ciel était si bas, que de gros nuages, rapidement poussés, avaient l'air de se déchirer aux pointes de la forêt. Un petit froid gris, qui fait qu'on frissonne.

Des feuilles tombées crièrent sous des pas de géants ; trois hommes venaient de survenir, énormes.

C'étaient don Thaddéus et ses deux témoins, l'un de ceux-ci portant les épées.

Le gros hidalgo passait d'ordinaire ses soirées dans un petit café de Montmartre, où il s'était lié d'une amitié fort intime avec un ex-tambour-major de la garde royale, grand joueur de trictrac, et avec un ancien hercule, directeur de luttes foraines, qui excellait au jeu de piquet.

Le joueur de piquet et le joueur de trictrac admiraient don Thaddéus, parce qu'il était espagnol et noble, et don Thaddéus leur avait voué une tendre reconnaissance en échange de cette légitime admiration.

Il leur avait dit un jour : « Suivez mon toupet noir! vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur; » ils le suivaient avec une fidélité enthousiaste.

Gigantesques tous trois, ils avaient l'air, quand on les voyait ensemble, de trois taureaux debout sur leurs pieds de derrière et humanisés par le caprice de quelque Granville.

Ils entrèrent dans la clairière, impassibles, immenses. Lorsque don Thaddéus, avec une courtoisie royale, salua son adversaire, sa haute et dure chevelure d'ébène dépassa la cime des petits arbres.

Il s'avança vers Cavagnol un peu troublé par l'ap-

parition des trois colosses, et lui dit à voix basse :

— Camarade, il en est temps encore. Réfléchis. Je ne suis pas méchant. Tu t'es comporté envers moi comme le dernier des coquins. Sous prétexte que je suis un bœuf, tu m'envoyais à la boucherie deux ou trois fois par mois; ce n'est pas de ta faute si je n'ai pas été saigné complètement. J'ai reçu quatre blessures; je ne parle pas des coups de pied qui d'ordinaire ont précédé les duels. Le tout pour un morceau de pain; et je me disais toujours en le mangeant que ce serait peut-être le dernier. C'est égal, je ne t'en veux pas. Je suis comme les gros chiens, je n'aime pas à mordre. Augmente-moi de cinq cents francs, je te fais des excuses.

— Tu as peur, répondit Cavagnol.

Elisée Pcrcenot s'approcha et leur dit :

— Nous avons mesuré les épées, elles sont d'égale longueur. Quand il vous plaira, messieurs.

Ils mirent habit bas.

-— Pauvre Thaddéus ! dit Cavagnol.

Don Thaddéus ne dit rien.

Quand ils furent en face l'un de l'autre, l'épée à la main, l'hidalgo parut si robuste et le journaliste si chétif que l'on eût dit le duel de l'Ogre avec le petit Poucet. Si Cavagnol s'était jeté la tête en avant, faisant bélier de son front, il aurait atteint son adversaire au nombril, pas plus haut. Cependant, ayant une espèce de colère, il ne manquait pas de quelque courage ; ce qui contribuait à le rassurer, c'était la maladresse de don Thaddéus, ignorée de tout le monde, et de laquelle il était parfaitement instruit. Dès le premier engagement, il mettrait hors de combat ce stupide lourdaud.

Le duel commença.

— Ah bah ! dit Cavagnol, il a paré.

— Et j'attaque ! répondit don Thaddéus.

Il continua de parler tout en ferraillant, comme les Porthos des romans d'aventures.

— Quelqu'un qui est dans une fichue situation, c'est

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