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LA MALADRESSE DE DON THADDEUS

toi. Ah ! ah ! tu t'es dit : « Ce pauvre homme est un imbécile qui ne sait pas tenir une épée, qui ne sait pas même se mettre en garde. » Plus souvent, mon camarade! J'étais une mazette, c'est vrai; mais, sans rien dire à personne, j'ai pris des leçons, moi malin! Depuis six heures du matin jusqu'à midi, tous les jours, à la salle d'armes. Pourquoi? Parce que je pensais bien qu'un jour ou l'autre nous aurions quelque affaire ensemble. Oui, monsieur Gavagnol, on prenait ses précautions ! Si tu n'as pas fait ton testament, tu as eu tort. Demande à ces messieurs; Robert me redouterait; Pellencq a peur de moi; et, dans ce moment-ci, tu le vois bien, je te ménage, petit !

Il se fendit; l'autre rompit, tout blême.

— Un joli coup, n'est-ce pas? reprit don Thaddéus. Si j'avais poussé de quelques lignes de plus, tu serais fort à plaindre, mon cher Gavagnol. Allons, voyons, sois accommodant. Ne me force pas à te trouer la peau. Augmente-moi, sans te faire prier. Tiens, de quatre cents francs seulement.

— Pas d'un liard ! dit Gavagnol qu'une rage prenait.

— A ton aise ; pare ceci.

L'autre para, mais se jugea perdu. Il reculait, se faisait petit, grimaçait, plein de peur, pendant que l'hidalgo, s'avançant toujours, le surplombait, haut et large.

— Trois cents francs, et je me borne à une égratignure.

— Non ! grogna l'autre.

— Deux cents!

— Non!

•— Cent cinquante !

~ Non!

— Grève donc, chien d'avare !

Et, se fendant à fond, il atteignit en pleine poitrine Gavagnol qui poussa un cri, se roidit, laissa choir son épée, tomba sur le dos tout de son long.

318 LA VIE ET LA MORT d'UN CLOWN

Les témoins accoururent. Gavagnol râlait.

Pourtant, il n'en mourut pas. Ces gredins-là ont des âmes chevillées dans le corps, et qui n'aiment pas à sortir. Au fait, cela se conçoit, elles ne se soucient pas d'aller où peut-être elles vont.

Le dernier Trapèze

Cette nuit-là, Papiol avait rêvé, oui, rêvé, sur le petit lit de fer, étroit, dans sa cellule de la Roquette.

Les chambres des condamnés à mort sont propres, vastes, bien aérées, presque confortables. Un bec de gaz, toujours allumé, éclaire les quatre murs égaux, d'un blanc mat, souvent recrépis à neuf. Sur le plancher lavé, une table et deux chaises. Aucune laideur pittoresque. Un air de netteté bourgeoise et de symétrie administrative. Dans un temps qui a tout régularisé, même l'épouvante suprême, où les détails du supplice se développent l'un après l'autre logiquement, méthodiquement, sans incident possible, ces funèbres lieux d'attente, étant ainsi, sont ce qu'ils doivent être. Avant le bûcher, il fallait le cachot plein de ferrailles remuées ; avant la guillotine, mécanique précise, les chambres carrées et claires sont convenables. Elles correspondent bien à toute la bâtisse sociale, correcte et mathématique, dont elles sont comme les caves dernières. Lugubres, sans doute, mais sans exagération d'horreur, elles ont la froideur tranquille des résultats nécessaires. Le curieux qui les visite sent s'éveiller en lui ces deux idées : deux-et-deux-font-quatre, et la mort.

Papiol rêva. Le rêve, c'est la résurrection nocturne des espérances éteintes. Ce qu'il voyait dans les brumes trou-

LE DERNIER TRAPEZE 319

t)les du sommeil, c'était toute la vie qu'il aurait vécue et qu'il ne vivrait pas. Rien de déterminé : pas une forme nette, pas une aventure que la pensée peut suivre; mais de l'air, de l'espace, du mouvement. Rien que ceci, qui est tout : le contraire de mourir.

— Aladin î dit une voix.

Il sursauta, bondit, retomba sur son séant.

— Hein? Quoi? Qui est là? NonI n'entrez pas. Taisezvous, ce n'est pas pour aujourd'hui.

C'était pour aujourd'hui.

Le directeur de la prison se tenait devant le lit, ayant à sa droite l'aumônier, à sa gauche M. Gibon, chef de la sûreté.

Papiol se tourna vers eux, porta les mains à son cou, les regarda avec d'aflreux yeux qui s'écarquillent.

— Oh! dit-il.

Dans cette exclamation lente et prolongée, il ouvrit démesurément sa bouche, qui demeura béante. Le directeur de la prison dit seulement ces mots :

— Aladin, l'Empereur n'a pas accueilli votre demande en grâce. Il faut que vous vous disposiez à mourir. Soyez ferme. Prenez courage.

Papiol, stupidement, ne bougeait pas.

— Allons, Dominique, dit le chef de la sûreté. Même silence immobile.

— Allons, mon fils, dit l'aumônier.

Ceci exaspéra Papiol! de quoi s'avisait-elle, cette robe noire? Il sauta au cou du prêtre, le saisit, l'aurait étranglé si deux gardiens qui se tenaient derrière les arrivants, n'eussent empoigné Papiol et ne l'eussent rejeté violemment sur sa couchette.

Le directeur se rapprocha.

— Aladin, ces violences sont inutiles. Résignez-vous à ce qui est inévitable. Habillez-vous, suivez-nous.

Papiol, sous la force appuyée des gardiens, remuait encore, criait, bavait.

-— Non I pas de couteau. Non. On ne m'arrachera pas

d'ici. J'emporterai mon lit sur la bascule. Vous me guillotinerez en chemise. Je ne veux pas m'en aller. Je suis bien. Qu'on me laisse.

Il poussa un cri de douleur. Un des gardiens qui le tenait par le bras lui avait rebroussé le pouce au point de rompre la phalange.

— Canaille ! hurla Papiol.

Se dégageant la main par un mouvement brusque, il porta son pouce à sa bouche et se. mit à le mordre avec une fureur telle qu'il tomba des gouttes de sang une à une.

On le souleva. On le mit debout. Il ne parlait plus. Son pouce lui était un bâillon, et, pétrifié d'épouvante, il ne pouvait pas rouvrir sa morsure.

Il était blafard, avec des yeux rouges.

On lui passa son pantalon, on lui mit sa veste ; la guillotine est une bégueule qui veut qu'on soit décent.

Quand il fut habillé, les gardiens s'éloignèrent un peu, croyant que c'était fini, que tout allait bien, que le condamné serait sage.

Il fut sage, en effet. Il arriva ceci : à peine livré à luimême, Papiol se laissa choir sur le ventre, tout de son long. On aurait dit une planche qui tombe, ressaute et ne bouge plus.

Les gardiens le prirent par-dessous les bras, essayèrent de le redresser. Il était lourd comme un cadavre.

Ses yeux s'étaient fermés. Il mordait toujours son pouce qui lui ensanglantait le menton.

Gomme on emporte un mannequin, ils l'emportèrent, leurs épaules sous ses aisselles. Il était plus petit qu'eux ; ses jambes, en l'air, remuaient.

Tous sortirent de la cellule, suivirent le long corridor et commencèrent à descendre les vingt-deux marches qui aboutissent à la chambre de la toilette.

Par l'effet de son propre poids, Papiol s'était déroidi. Tout son corps était ballant, comme une grande poupée

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d'étoupe. La pression de ses dents s'étant desserrée, on voyait au bout de son bras velu trembler un morceau de chair rouge qui était une moitié de son pouce.

Papiol, c'était le carnassier lâche. L'hyène qui ne peut plus mordre s'abandonne, fait la morte.

Il n'était pas capable de prolonger les rébellions violentes de l'accul. Il lui fallait, pour la lutte, l'espoir de triompher;— sinon l'abaissement qui demande pardon avec des yeux qui pleurent et une langue qui pend.

Dans la chambre de la toilette, on l'assit sur. un escabeau. Il pencha le cou sur l'épaule gauche, l'allongea dans un mouvement de clown, vit le bourreau qui était là et se mit à fondre en larmes avec l'air d'un enfant qui a peur et qui supplie. Puis il s'affaissa, la poitrine sur les genoux, la tête tout près du sol ; et il avait un remuement à droite, à gauche, les mains frôlant les carreaux, avec l'air de se bercer.

Il lui tombait de la bouche de la bave par longs filets qui faisait sur les briques, çà et là, des ronds mousseux.

Ah ! c'était vrai, c'était fini. Celui-ci, c'était l'aumônier; cet autre, c'était le bourreau; dehors, il y avait la guillotine ! Ah ! Dieu! le couteau qui tombe et la te. te qui tombe aussi. Ce n'est pas le mal que cela fait qui est terrible ; il aurait bien voulu qu'on lui donnât partout des coups de bâton, des coups de couteau, pourvu qu'il n'en mourut pasi Mais, après la lame qui passe toute froide, la tête s'en va d'un côté et le cadavre de l'autre. Il lui semblait que sa tète qui s'en irait, ce serait sa vie, et que le corps, derrière, serait seul le cadavre. La poitrine, le ventre, les jambes, ça lui était bien égal. Ce n'est pas ça qui existe ; mais on a dans le front quelque chose qui ne veut pas rouler par terre; et l'on a peur de ce qui doit se passer là-dedans quand on commence à être mort tout à fait.

En même temps, il sentait qu'il avait mal dans le ventre. Il eut ce mot qui fut son seul sourire : « Eh bien,

c'est du propre. » Puis il pensa qu'il gagnerait du temps s'il disait qu'il était malade. Il avait peut-être le choléra. Alors on le mettrait à l'infirmerie et il s'arrangerait pour guérir. Ah ! bien oui, le bourreau n'est pas délicat, et l'on vous guillotine débarbouillé ou non.

Les aides de l'exécuteur l'avaient redressé sur l'escabeau ; le bourreau s'approcha.

Papiol sentit la tiédeur d'une main entre ses deux épaules.

~ Aïe ! aïe ! dit-il.

Et il se mit à tousser exprès, très-longtem.ps, — parce qu'on ne pourrait rien lui faire pendant qu'il tousserait.

Cependant le bourreau avait rabattu en arrière le col de la chemise, pendant que deux aides, au moyen d'une fine corde, ligottaient le condamné.

Ah ! ça y était ! ça y était bien !

Une seule ficelle, enroulée autour des deux chevilles de façon à ne pas entraver la liberté de la marche, lia derrière le dos les deux poignets réunis.

Pendant ce temps-là, le bourreau avait achevé sa besogne, rapidement, car les cheveux courts de Papiol rendaient inutile l'usage des ciseaux.

Son cou de jeune taureau, blanc, fort et bien musclé, apparaissait tout nu, hors de la chemise en toile bleue.

Papiol, vaincu, dit à l'aumônier :

— Combien de minutes encore ?

L'aumônier dit:

— Mon fils, pensez à Dieu.

— Est-ce que j'ai le temps? dit Papiol.

Les aides le forcèrent à se lever. Il résistait, se faisait pesant, repoussant le sol des jambes, ne voulant pas marcher.

Deux autres aides, par derrière, le poussèrent et il sortit de la chambre de la toilette, se trouva dans l'air gris, sous la pluie du matin, vit quelqu'un devant lui ouvrir lentement les deux battants d'une porte.

Eh bieni toute espérance n'était pas morte en lui.

LE DERNIER TRAPEZE 323

Ce n'était pas possible qu'on le tuât, puisqu'il vivait! Comment, il avait du sang dans les veines et ce sang s'en irait? Il avait du souffle dans les poumons et il ne respirerait plus? Pourquoi faisait-on cela? On n'avait pas le droit de le faire. No :, non, on ne le ferait pas. Ce n'était pas possible. Et puis, il y avait des gens qui empêcheraient qu'on lui fît du mal. Il eut la vision de M"'^ de SoïnofT sur sa chaise longue. Elle le sauverait, elle devait être contente de lui. Il y avait aussi cette brave Pucelle ; un bon cœur ; une belle fille. Elle avait dû faire la cour au bourreau. Et puis, M. Amaryllis. M. Amaryllis ne permettrait pas qu'on coupât le cou d'Aladin. Quelque chose se passerait qui étonnerait tout le monde. Certainement. Oh ! il boirait plus d'un coup encore et mangerait plus d'un bifteck 1

La porte s'ouvrit. Sur la place , terne et grise, des formes humaines se détachaient en noir; là-bas, aux ouvertures des rues , des étagements de foule remuaient horriblement; il y eut dans l'air comme un immense soupir d'attente satisfaite.

On le poussait, il titubait. Il allait être dehors. Il allongea le cou. Il vit le couteau là-haut !

Alors, bondissant en arrière malgré les bras qui le tenaient, il recula en hurlant : € Non ! »

Pour éviter un scandale toujours fâcheux dans ces sortes de cérémonies, les deux battants, par l'ordre du directeur, furent à demi fermés.

Cependant Papiol était couché par terre, immobile, mort peut-être.

Oui, mort. Qu'importe que le cœur batte encore, quand déjà la pensée est absente et quand la volonté n'est plus?

Désormais la besogne des exécuteurs serait facile. Une chose sans force et qui se laisse faire, c'était Aladin. Les jambes lâches, le cou pendant, on le vit, la porte s'étant rouverte, apparaître, non traîné, non poussé, mais porté ; le cadavre qu'il allait devenir ne serait pas plus

324 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

inanimé que Papiol ne l'était en ce moment, vivant encore.

Au milieu des gestes qui s'éloignent et des regards qui s'effarent, parmi toute la curiosité épouvantée des spectateurs, il ne sentit même pas qu'on lui faisait monter des marches dont le bois craquait ; et on allait l'appliquer, masse inerte, contre la bascule, quand, tout à coup, de bien loin, dans l'universel silence, une voix, si aiguë qu'elle fit croire à Papiol que, le couteau étant déjà tombé, il entendait son propre cri, jeta ces mots, comme on brandirait une lame d'épée :

— Oh 1 oh ! Mon fils ! mon fils ' tu es un lâche, mon fils 1 Oh! oh ! ce n'est pas là la mort d'un clown!

Il tressaillit. Cette voix, qui fit se retourner toutes les têtes, cette voix, il l'avait reconnue ! C'était celle du vieux saltimbanque, de M. Amaryllis.

Eh bien, soit!

Et brusquement il fut tout autre. Il était droit, avec une tête hautaine, remuant de courts cheveux noirs.

— La mort d'un clown, cria-t-il, la voici. Ouvre l'œil, patron !

Quoique les aides l'entourassent, quoique l'aumônier lui tendît le crucifix à baiser, Papiol, soudainement, comme un serpent se dégage d'une liane, s'amincit, se tira, fut hors de ses liens ! empoigna l'extrémité supérieure de la bascule dressée, s'enleva, fut debout sur le rebord de la planche et, s'élançant à travers l'air, agrippa le revers du couteau, comme un gymnaste fait d'un bâton de trapèze.

Tous les fronts se levèrent stupéfaits, dans un seul cri.

Dominant les bourreaux et le prêtre et la foule, il était une forme extravagante qui s'allonge et se ramasse, dans le jour enfin venu.

Jamais, sur les places publiques, ou dans les cirques ambulants, ou dans les cirques parisiens, il n'avait été plus hardi , ni plus souple ! Par la force de SCS bras, il se dressa encore, et, tout droit sur

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