LOR ET LE SANG
le couteau de la guillotine, une jambe levée, il se tenait en équilibre, comme les génies qu'on voit au faîte des colonnes triomphales !
Pendant ce temps, rompant la ligne de la foule, M. Amaryllis avait atteint le centre de la place, et, agitant les longues manches de son frac bleu, tout plein de bravos sanglotants, criant : « Zim, boum, boum ! » et soupirant : « Mon Dieu I » il pleurait et il applaudissait son élève, son fils, l'Aladin de son cœur, l'incomparable clown!
L'or et le sang
Dès l'aube,— le lendemain du jour où avaient fléchi ses dernières fiertés, -— Arabelle quitta la prison de Saint- Lazare, furtive, tout cfTarée de la lumière qui la voyait sortir de là, monta dans la voiture, reconnut ce coupé qui l'avait emportée tant de fois vers des fêtes, vers des triomphes, qui la conduirait maintenant dans l'exil, dans la nuit, eut un frisson, reconnut aussi le cocher, qui la salua à peine.
Elle se blottit dans un coin, les mains levées vers le visage, et dit avec une voix grelottante :
— A la gare d'Orléans. Vite, très-vite.
Le cocher parut étonné, comme quelqu'un qui reçoit un contre-ordre, remonta sur son siège, rendit les guides aux chevaux.
Rapidement la voiture roulait entre la double rangée blafarde des maisons aux persienncs closes, aux devantures fermées.
Gà et là, un rare passant qui se hâle à travers l'air gris, pareil à un brouillard épars ; au tournant des rues, le balai des balayeurs traçait de grandes courbes luisantes
dans la fange liquide. C'était le triste Paris d'un sale matin d'automne.
Arabelle ne regardait rien, ne bougeait pas, songeait à peine, dans son coin. Elle sentait cet intime et lâche malaise que l'on éprouve après de grands efforts vaincus, et qui semble produit par des courbatures de l'âme.
Les chevaux allaient au grand trot. Des rues étroites et de longs boulevards. Après les cahots sur les pavés, le glissement silencieux sur le macadam. Aux vitres mouillées, qui pleuraient des gouttes, rien qu'un vague clair-obscur.
Puis, tout à coup, les chevaux s'arrêtèrent dans un bruit de cabrement ; il y eut autour de la voiture cent cris confus, un brouhaha de foule qui se rompt. Arabelle, à travers les carreaux, vit des visages qui se penchaient, maussades, presque menaçants, et la portière fut ouverte par le cocher. Il s'écria, Fair troublé :
— Impossible d'aller plus loin. Madame, il faut descendre ici.
— Ici? dit-elle. Où sommes-nous?
Mais le cocher, bousculé, emporté, n'eut pas le temps de répondre ; de tous côtés on criait :
— Pas de voiture. A pied. Gomme les autres. On n'écrase pas le monde. A bas la guimbarde ! Descendez.
Saisie par les manches, par la jupe, elle descendit, pleine d'étonnement et d'épouvante, se trouva prise de toutes parts dans la foule qui se resserre, — foule de blouses et de robes malpropres, — se sentit poussée, emportée, un moment presque enlevée ; et, dressant brusquement la tète, elle vit une grande place, encore obscure, où rôdaient des groupes noirs, et, là-bas, entre quatre arbres, un échafaudage rougeâtre qui avait un air terrible.
C'était la place de la Roquette, et la guillotine.
Malgré le contre-ordre donné par M™«» Ginérès, le cocher avait obéi à M. Ginérès. Dans sa vile rancune, le nouveau ministre avait prémédité cette confrontation suprême d'Arabellc avec Papiol.
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Arabelle comprit, poussa un cri, se rejeta en arrière, voulut fuir, fut rejetée en avant.
Il faudrait qu'elle vît!
Dans ce moment, les aides, grimpant aux montants de la machine, ressaisissaient Papiol par les jambes, le tiraient, le forçaient à choir.
Elle le regardait malgré elle, le voyait mal, le devinait plutôt qu'elle ne le reconnaissait. Pourtant, stupide et affolée d'effroi, il lui sembla qu'elle avait sur elle, sur ses lèvres, sur son front, sur l'or damné de ses cheveux le regard sanglant de Papiol !
A présent, maintenu par les quatre aides, Papiol était appliqué contre la bascule.
Elle crut voir encore les yeux de l'homme, affreusement vermeils.
Dans la foule, le grand silence de l'attente qui désire, qui a peur.
Oh! — parmi un pêle-mêle de gens qui vont et viennent, la planche était tombée, sans bruit, et en même temps qu'elle le couteau ; et le tronc du décapité avait disparu, la tête n'était plus là, —cela dans un remuement brouiliasseux où il n'y avait rien de rouge.
La foule reflua, muette, dans la profondeur des rues, ne se retournant pas vers la place sinistre.
Arabelle se trouva seule, considérant toujours l'échafaud, où maintenant les aides de l'exécuteur vidaient des seaux d'eau qui faisaient un grand bruit sur les planches.
Elle recula , lentement , les deux mains aux tempes , croyant toujours sentir sur elle le regard rouge de Papiol qui lui ensanglantait la face comme le reflet d'un horrible soleil couchant, lui passait à travers les cheveux, les tirait, voulait les arracher...
LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN
Le fourgon
Un fourgon noir, attelé de deux chevaux, s'approcha de la guillotine.
Deux aides avaient saisi le seau de zinc où était la tête et en vidèrent le contenu — on vit rouler une rondeur — dans le coffre de zinc où était le tronc.
Ils se penchèrent. Leurs mains invisibles remuaient là-dedans. Ils mettaient la tête du mort entre les jambes du mort; c'est la coutume.
Puis ce coffre, espèce de cercueil temporaire, ils le soulevèrent, le firent glisser : il disparut dans l'intérieur ouvert du fourgon.
Le cocher de cette voiture en referma la porte, reprit place sur le siège, où les aides l'avaient précédé, puis il fouetta ses chevaux, qui s'élancèrent violemment entre le galop retentissant de quatre chevaux de gendarmes.
Derrière, un fiacre se hâtait. Dans ce fiacre, il y avait le prêtre.
Les convois de suppliciés ont l'air de prendre la fuite ; on sent que l'ordre est donné d'en finir vite. La société ne se vante pas de ce qu'elle a fait.
Cependant, longue, penchée en avant et courant avec de grandes jambes, une forme bleue aux longs bras étendus traversa la place, suivit de loin le fourgon, et derrière elle sautait, cabriolait quelque chose de trèspetit qui avait l'air d'une boule de neige.
M. Amaryllis et le petit chien Chiffon suivaient le convoi d'Aladin.