DERNIERE PARADE
Dernière parside
Un champ nu, çà et là bossue de buttes, s'allonge entre des palissades sous la pluie morne du ciel.
Près d'un trou, peu profond, tout fraîchement creusé, deux hommes en veste de lainage bleu, appuyés aux manches de leurs pelles, ont l'air d'attendre quelque chose ou quelqu'un.
Non loin d'eux, accroupie plutôt qu'assise sur une pierre qui déborde à peine le sol, une femme dont les cheveux bouffent par touffes défaites, jeune, grasse, aux joues rouges, considère, d'un œil hébété, le trou.
La Pucelle est venue là. Ce matin, en quittant le grenier, M. Amaryllis a dit à la Pucelle :
— Toi et les autres vous irez m'attendre là-bas, tu sais, dans le cimetière qu'on appelle le Champ-des-Navets. Après, quand tout sera fait, nous partirons pour nous en aller mourir n'importe où, ensemble.
Mais Puck n'a pas voulu suivre la Pucelle de ce côté; il a marché vers la barrière de Charonne, et Viola, inconsciente, l'a suivi.
Maintenant, ils s'en vont loin de Paris, par des routes, ayant faim, ayant froid, le petit cheval et la petite écuyère.
La Pucelle est ici, seule, et elle regarde le trou.
Un bruit de galopade fait se retourner les têtes des deux fossoyeurs.
Le fourgon, entre les quatre gendarmes, fait irruption dans le champ, ralentit sa course, s'arrête devant la fosse avec de grands cahots. Puis le fiacre arrive à son tour, s'arrête aussi; l'aumônier en descend, l'air
330 LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN
maussade, et se mouchant avec bruit, parce que l'air du matin l'a enrhumé.
Il y a des besognes qu'il faut faire très-vite. Les hommes môme les plus accoutumés aux choses de la mort n'aiment pas les prolongements de l'horreur.
On tire du fourgon le coffre de zinc, plein de sang, de son et de chair, et, comme on viderait dans un égout une baignoire, on vide le coffre dans la fosse.
Tiens, terre! Dieu nous a envoyé un homme, voilà ce que nous lui rendons. Ce qui tombe est innommable.
Cela, la Pucelle le regarde. Elle s'est levée et reste debout, la bouche ouverte, avec de grands yeux sans pleurs.
Le prêtre marmotte tout bas des mots qui sont peutêtre une prière, —presque sans ouvrir les lèvres, à cause du vent froid, très-mauvais pour le rhume; déjà il est tombé dans la fosse quelques pelletées de terre qui s'éparpille sur la chose rougeâtre et molle qui est dedans.
Soudain quelqu'un survient, long, maigre, blême, les bras au ciel.
C'est un vieillard haletant, qui n'en peut plus, qui va tomber.
Il s'agenouille près de la fosse, ouvre la bouche pour un cri, ne peut pas crier, regarde le corps, abaisse la main comme pour le toucher, — une main ballante qu'il n'aura peut-être pas la force de relever.
Tout ce faible et long corps tremblote; la tête branle; les yeux s'éteignent, une perruque de pitre, pointue, a l'air de rire sur le front.
A voix basse, entrecoupée de râles, sans s'entendre luimême, M. Amaryllis dit des mots comme ceux-ci :
— Ah ! il est là. C'est sa poitrine, cela, et cela, c'est sa tête. La peau toute blanche. C'était mon fils ! ce n'est plus rien ; deux morceaux de corps, voilà Aladin. Mon Dieu! mon pauvre enfant! mon pauvre cœur, mes chères entrailles! dans ce trou, c'est vrai, on l'y a mis. Il y res-