XIII. — SYSTÈME OSSEUX
L’insuffisance thyroïdienne comporte des troubles portant sur le système osseux. Certains faits sont établis, d’autres sont encore à démontrer.
A. — Faits établis. — Le corps thyroïde a une action sur le développement du squelette. Cette notion s’appuie :
U Sur l’absence de croissance qui résulte de la thyroïdectomie pratiquée chez les animaux, quand ils sont jeunes. C’est là une opinion classique, et Swale Vincent et Jolly, qui ont mis en doute bien des résultats obtenus par d’autres expérimentateurs à la suite de la thyroïdectomie, admettent cet arrêt de développement chez les individus jeunes;
2° Sur le nanisme qu’on observe dans le myxœdème spontané ou opératoire, quand l’insuffisance thyroïdienne atteint des sujets jeunes;
5° Dans le crétinisme qui comporte une hypothyroïdie considérable, l’arrêt de la taille est la règle;
U Dans ces divers cas, V opothérapie thyroïdienne fournit, lorsqu’elle est appliquée assez tôt, des succès remarquables;
La croissance devient normale, lorsque le traitement thyroïdien est utilisé avant la deuxième année. Elle est presque normale, lorsqu’il est commencé avant la dixième année ;
Dans les cas d’Eysselt von Klimpély, portant sur 46 crétins, la croissance a varié, dans les trois premiers mois du traitement, de 1 à 5 cm 1/2 ;
Même à l’âge où la croissance est déjà arrêtée chez un sujet normal, l’auteur a encore obtenu des résultats :
Un crétin de 22 ans avait grandi de 7 cm 1/2 au bout d’un an;
Un autre de 21 ans a grandi de 9 centimètres;
Et un autre de 28 ans a grandi de 2 centimètres;
Ce qui indique bien l’arrêt- du développement osseux, c’est-à-dire l’arrêt de l’ossification du cartilage, sous l’influence de l’insuffisance thyroïdienne, avec reprise possible par la thyroïdothérapie.
5° Dans l’hyperthyroïdie basedowienne, Holmgren a montré que les adolescents dépassent la taille normale.
On voit donc que la petitesse de taille devient signe d’hypothyroïdie, surtout s’il s’y joint d’autres symptômes, déjà classés comme se rattachant à l’insuffisance thyroïdienne.
Même lorsqu’elle estconforme à l’hérédité, la taille reste subordonnée à un fonctionnement déterminé des glandes à sécrétion interne, et particulièrement à celui de la thyroïde.
Moussu, en administrant à de jeunes chiens, en voie de croissance, de la glande thyroïde, a constaté que ces animaux, comparés à des témoins de
EXPOSÉ CLIXIQUE.
même portée, grandissaient plus vite et prenaient l’aspect levrette.
La question du nanisme se rattache, en grande partie, au développement du squelette sous l’inlluence du corps thyroïde. Nous la retrouverons tout à l’heure.
Nous pouvons, tout au moins, signaler qu’assez fréquemment, chez des enfants présentant des signes d’insuffisance thyroïdienne, sans être ni myxœdémateux, ni infantiles, mais en retard de croissance, le traitement thyroïdien a produit une augmentation de taille, d’autant plus marquée que l’insuffisance thyroïdienne est plus manifeste, et que les sujets traités sont plus jeunes.
Nous avons vu grandir encore de 5 centimètres une jeune femme de 21 ans, atteinte de neurasthénie constitutionnelle.
Voici un cas qui montre nettement l’influence du traitement thyroïdien sur le développement de la taille, chez un enfant retardé.
Un jeune homme de 15 ans nous est adressé le 7 février 1910 par notre ami, le docteur Bensaude. Il a toujours été chétif, a peu d’appétit, se plaint de fatigue, de céphalée. Ses dents poussent très mal. Certaines dents de seconde dentition lui manquent encore. Il mesure 1"^,494 et pèse 55 kilos. Soumis au traitement thyroïdien, qui le transforme à tous points de vue, il subit les variations de taille et de mesure suivantes :
Le 22 février
35'‘,420 7 cachets de0.025”‘'‘‘?'-
24 cachets de
Le 4 mars
0,025 milligrammes,, plus 5 de
0,10 centigrammes.
Le 10 mars
12 de 0,lO centier.
Le 25 mars
22 de 0,10 — "
Le 7 avril
56 de 0,10 —
Le 15 avril
46 de 0,10 —
Le 25 avril
60 de 0,10 —
Le 9 mai
82 de 0,10 —
Le 50 mai
102 de 0,10 —
Le 15 juin
146 de 0,10 —
Le 4 juillet
Le 25 septembre
326 de 0,10 —
Le 18 octobre
386 de 0,10 —
Le 16 novembre
400 de 0,10 —
' 420 de 0,10 —
Le 19 décembre
) grippe, on cesse i les cachets depuis le 17 décembre.
Le 25 janvier
Le 22 février
455 de 0,10 centigr.
Le 15 mai
455 de 0,10 —
: 495 de 0,10 —
Le 5 juillet
1 on cesse le traite- ' ment.
Le 21 septembre
Le 15 novembre
Le 25 octobre
Schmidt, Spring-eret Serbanesco, Gasne et Londe ont vérifié, au moyen des rayons X, que dans le myxœdème, les cartilages de conjugaison persistent sans s’ossifier et que le traitement thyroïdien provoque leur transformation en tissu osseux.
Cette persistance du cartilage de conjugaison a été reconnue dans l’infantilisme par Hertoghe, et il a conseillé de procéder, à titre diagnostique, à la radiographie du poignet.
Rey, d’Aix-la-Ghapelle, confirme la notion établie
EXPOSÉ CLIMQLE.
par Hertoghe et les bons résultats de l’opothérapie thyroïdienne, chez les sujets atteints de retard de croissance.
L’arrêt du développement, manifeste chez les sujets dont la glande thyroïde est mise en état d’insuffisance, s’observe encore chez les descendants des femelles éthyroïdées pendant la gestation. On constate de même l’arrêt de développement des cornes chez des agneaux (Von Eiselsberg).
L’action du corps thyroïde sur les fractures a été mise en évidence par les recherches de Gauthier I de Charolles). Il a appliqué le premier (1897) le traitement thyroïdien dans les pseudarthroses et les retards de consolidations des fractures. Dans une première observation, une fracture, qui n’était pas consolidée au 1 10*^ jour, obtint sa consolidation au bout de 15 jours de traitement. Sur 57 observations, o!2 fois la consolidation était obtenue par le traitement thyroïdien, appliqué isolément ou avec d’autres médicaments. Après Gauthier, Steinlen, puis Ser montrèrent les avantages du traitement thyroïdien dans les fractures. Chapellier, Level reconnurent que, même administré à faible dose, le corps thyroïde influe favorablement sur l’évolution des fractures et les retards de consolidation.
D’autres faits sont à 'rapprocher. Telle l’observation de Veintrand : chez une femme qui, après guérison d’un goitre exophtalmique, présenta une atrophie du corps thyroïde, avec symptômes myxœdémateux, survinrent des douleurs osseuses, et les rayons X décelèrent une atrophie des os avec fractures sans formation de cal. Rey signale la facilité
des fractures des os longs chez les enfants hypothyroïdiens.
- Expérimentalement, Hanau et Steinlen enlèvent la thyroïde à des animaux, puis déterminent des fractures. Ils obtiennent un ralentissement notable de la réparation osseuse et un plus petit volume du cal.
On voit donc l’importance du corps thyroïde pour le développement et la vitalité des os. Mais il ne faut pas croire que le problème de l’ostéogénèse se ramène uniquement à la glande thyroïde. 11 y a lieu tout d’abord de tenir compte des actions nerveuses, car Magni, en sectionnant chez des lapins le nerf sciatique, note ; la diminution des crêtes et des tubercules d’insertion des muscles et des tendons, la fragilité des os, la diminution de leur volume et de leur poids. Il est classique, d’autre part, que dans les maladies du système nerveux, la paralysie infantile, par exemple, il y ait atrophie osseuse avec modification de leur configuration. En outre, même en ce qui concerne les glandes endocrines, la glande thyroïde n’est pas seule à agir sur l’ostéogénèse et le processus de calcification. L’hypophyse joue vraisemblablement un rôle (la preuve en est dans l’infantilisme hypophysaire qui s’accompagne de nanisme). Mais, ce sont surtout les glandes parathyroïdes qui semblent exercer une influence considérable sur les processus osseux, ainsi qu’il résulte des recherches de Mac Callum et Voégtlin et des expériences récentes de M. Morel.
Pour cet auteur, la parathyroïdectomie entraîne, chez l’animal, un retard dans le processus de réparation des fractures, le retard portant sur l’évolu-
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tion du cal cartilagineux vers la transformation osseuse. Mais ce résultat n’a été observé par M. Morel que chez des animaux non encore adultes, contrairement aux constatations de M. Canal. La question ne tardera pas sans doute à être précisée ; elle permettra peut-être d’élucider certains des rapports fonctionnels qui existent entre la glande thyroïde et les glandes parathyroïdes.
Remarquons que, une fois établi le rôle du corps thyroïde sur la taille, on peut remonter à certaines questions étiologiques. C’est ainsi que le nanisme s’étant rencontré chez 7 sujets, à parents normaux, mais consanguins, on entrevoit le rôle de la consanguinité sur le développement du squelette et sur les fonctions thyroïdiennes.
B. — Faits soumis encore à une démonstration rigoureuse. — Hertoghe, frappé de la fréquence du pied plat chez les sujets atteints d’hypothyroïdie bénigne chronique, a une tendance à ranger ce trouble ostéo-articulaire dans l’insuffisance thyroïdienne. Mais on peut faire remarquer qu’insuffisance thyroïdienne et pied plat sont l’un et l’autre fréquents, qu’ils peuvent être l’un et l’autre en rapport avec un développement imparfait du sujet, et que la relation entre le pied plat et l’hypothyroïdie, admise seulement à la faveur de la clinique, ne s’appuie ni sur l’expérimentation, ni sur l’opothérapie.
On ne saurait non plus établir un rapport entre l’insuffisance thyroïdienne et le genu valgum, bien que ce trouble puisse coexister, comme dans une observation de MM. Martel et Montagnard, avec
toute une série de signes d’hypothyroïdie (petitesse de la taille, et retard de l’ossification des os longs, signe du sourcil, albuminurie, diminution d’urée dans les urines). Car, pour conclure, il faudrait tout au moins modifier cette conformation par le traitement. Remarquons que le genu valgum a été noté d’autre part dans le gigantisme par MM. Launois et Roy, et chez les eunuques. Parhon l’a observé chez un skoptzy.
En ce qui concerne la scoliose^ Parhon et Jiano ont discuté sa pathogénie thyroïdienne, à propos d’un sujet, chez qui un goitre s’était développé à l’âge de 9 ans, accompagné, l’année suivante, de scoliose. En réalité, même en admettant la coexistence fréquente de scoliose et de troubles thyroïdiens, deux séries de faits peuvent être opposées au point de vue de l’interprétation. Dans une première catégorie on peut placer la scoliose myxœdémateuse de Chipault, qui guérirait par le traitement orthopédique, associé au traitement thyroïdien. Dans une seconde catégorie viennent se ranger les cas de Dubreuil-Chambardel, Dona et Ghiulamula, de scoliose accompagnant un syndrome basedowien. On peut en rapprocher la tendance de la colonne vertébrale à s’incurver par l’emploi trop prolongé de substance thyroïdienne (Telford Smith, Rourneville).
C’est à l’hypothyroïdie, qui comporte parfois de l’insuffisance ovarienne légère, que Parhon et Jiano rapportent leur cas, et ils rapprochent la scoliose de l’ostéomalacie.
On voit, en effet, V ostéomalacie coïncider avec le syndrome de Basedow, comme dans les cas de
EXPOSÉ CLINIQUE
Revilliod, Hofîen,von Recklinghausen, et la teneur en iode peut être augmentée, ainsi que l’ont noté MM. Parhon et Goldstein dans un fait d’ostéomalacie sénile. Par contre, Parhon et Minéa ont, dans une autre observation, rencontré une glande thyroïde diminuée de poids et de volume, et scléreuse, et Monéry a trouvé une diminution d’iode dans la thyroïde. L’ostéomalacie peut donc se rencontrer avec des états opposés de la thyroïde. L’influence d’autres glandes endocrines se retrouve encore dans le développement de ce syndrome, et, par conséquent n’est pas négligeable dans le fonctionnement des os. On sait que des cas de guérison, obtenue à la suite de la castration féminine, ont permis de développer une théorie ovarienne de l’ostéomalacie. De son côté, Rossi a soutenu une théorie surrénalienne. Récemment, M. Léon Rernard a guéri une ostéomalacie par l’adrénaline. Erdheim attribue à la parathyroïde une importance sérieuse dans le développement de cette affection.
Pour le rachitisme, Hertoghe, Ausset, Rowning et Brooklyn, Inerwod, Bernheim, Karrer soutiennent l’existence d’une relation entre le corps thyroïde et le rachitisme, et admettent la coexistence de déformations rachitiques dans le myxœdème.
M. Jeandelize a fait la critique de cette opinion et montré que la thyroïdectomie permet d’obtenir des lésions de pseudo-rachitisme, toutes différentes de celles du rachitisme vrai. M. Marfan n’a point vu le rachitisme au cours de l’insuffisance thyroïdienne et n’a pas modifié le rachitisme par le traitement thyroïdien. Pour Buschan, il n’y a
aucun rapport entre les lésions osseuses du myxœdème congénital et celles du rachitisme. Les premières sont comme la contre-partie des secondes. Kassowitz et Weichselbaum font intervenir les parathyroïdes dans le problème du rachitisme.
Nous n’insisterons pas davantage sur certains faits particuliers qui demandent à être démontrés. C’est ainsi que Ritter a observé une famille dont les membres présentaient à la fois des hyperostoses multiples et des altérations de la thyroïde. Les lésions du squelette coexistaient avec des phénomènes d’hypothyroïdie.
M. Thiroloix vient de rapporter à l’insuffisance thyroïdienne un cas d’ostéarthropathie hypertrophiante des pieds, des mains et des clavicules, mais il n’a point pratiqué l’épreuve du traitement.