LA RUE
Qui n'a pas vu, à l'heure de minuit, dégringoler, des hauteurs de Breda- Street, cette masse grouillante d'êtres dont la matière seule subsiste, dont les libres sont cassées, les pulsations éteintes ? Qui n'a pas vu se traîner sur l'asphalte ces poupées endimanchées, laissant après elles une longue traînée de musc, de poudre de iz, etc.,/?
Elles ont mis leur cœur h neuf comme un vieux chapeau, revêtu leurs plus beaux atours, dans l'espérance d'échanger tout cela contre un peu d'or. Et si le client ne mord pas, elles lui barrent insolemment le passage, en criant leur vénalité sans borne par leurs toilettes tap igeuses.
Pauvres revendeuses, qui trouvez encore des acheteurs et pensez que la fleur du ruisseau es haie quelque parfum ! combien de fois avezvous revendu ce cœur que vousn’avtz pu lïvrer qu’à un seul ?*,.
Ces femmes-là, viveurs, que vous appelez ri>or quand vous faites de la poésie, on ne les rencontra jamais où. coule une larme, où veille une douleur. Ce sont des vers houleux qui vont de fruits en fruits et désertent lorsqu il s les ont gâtés*
Là où brille For, là cherchez -les!
En calculant leurs baisers, vous pourrez toujours savoir, à un louis près, ce qu il vous reste encore d'argent*
Iis est deux heures du matin.
Les cafés ont dégorgé, les bals et les théâtres ont fermé leurs portes, mais il est par-ci par-là des lieux hospitaliers où la vie commence seulement pour les heureux et les privilégiés de la nature.
Ici des femmes dépouillant F artifice, laissent tomber leurs masques de plâtre/montrent leurs visages ridés et décrépis, et sablent le cnampagtié en compagnie de quelques gandins
idiots. Et quand leurs gosiers brûlés refuseront de boire et de manger , ces cour tisanes traîneront leurs proies dans leurs boudoirs pour les décayer pins k Taise,
Là- bas, au tournant de cette rue , deux silhoueltes se détachent, deux femmes frissonnent sous Tair frais de la nuit, hèlent une dernière fois le passant avant de regagner leurs soupentes* En descendant elles étaient lestes et pimpantes, elles rêvaient monts et merveilles ; en remontant elles sont tristes et maussades — la vie est dure à Paris — et ce qu'elles n'auraient vendu tout h l'heure qu'au poids de Tor, elles Je donneraient maintenant pour le déjeuner du lendemain.
J’ai là sous les yeux une carte qu’on m’a remise en pleine rue, — qu’on vous a peut-être remise à vous aussi, — car le commerçant qui la fait distribuer en est assez prodigue depuis tantôt deux mois. Je la conserve avec soin, comme un échantillon de la réclame la plus hardie. Vous pouvez en faire autant de la vôtre, s’il vous plaît.
On lit sur cette carte, en grosses lettres; Don gratuit 7 — c'est-à-dire carte gratuite t pas
njalip, on la distribue, — dormant . le droit de ftvrè faire pour rien votre portrait en photocoukur encadré dans un h es joli cadre doré.
Viennent ensuite un pelit boniment sur la pbtoto*couleur et l'adresse du photo- coloriste, que je mî garderai bien de nommer , ne voulant pas faire de réclame b ce prodigue industriel* Puis tout au bas, tout au bas de la susdite carte, en petits caractères, une ligne traîLresse, in couda venenum, dénonce en ces termes 1 adresse du rusé photo -coloriste : cinq francs la douzaine décotes avec un por irait photo couleur et un cadre doré .
Le portrait photo-couleur ne coûte rien, c’est écrit ; le cadre ne coûte rien, c’est encore écrit* On doit vous livrer ces deux oljets d art sur la simple présentation de Tun de ces bons distri^ hués b profusion, car c’est écrit ; seulement*,, (il y a, un seulement) la douzaine coûte cinq francs*
Ün ne dit pas sur ce bon si l'on peut prendre le portrait et le cadre doré sans des cartes, ce qu’il faudrait savoir pour que le bon fût gratuit*
Quoique la quest on soit naïve, il est nécessaire de la poser dans Tinté: èt de ceux qui veu-
lent un cadre doré et leur portrait dedans, frap ■
puât . à VmL Je sais fort bien que Ton peut
prendre, seule, la douzaine de cartes, moyen nant une pièce de cent sous, à l'effigie de nlm- | porte quel souverain* Je dois aussi savoir que j lu cadre doré et le por irait photo-couleur sont livrés sur la remise du bon gratuit, dans les cartes, et partant sans le versement des cent sous* Mais tout ce mic-mac ne constitue pas moins ua piège, à l'égard de bien des gens*
Ne pourrait on donc pas infliger à ce photocoloriste une punition, — sévère peut être jamais juste, en le forçant à su plier à cette exigence, jusqu’à changement de boniment.
Le bon donné sur rue est une imitation mal faite de la prime donnée par tel ou tel journal à tout abonne qui la fait réclamer, car la prime est gratuite, pour chaque abonné* C'est clair, net et précis, tandis que le bon gratuit est i obscur et menteur* H ment, c'est pourquoi je tiens à le signaler, pour qu'on ne s’habitue pas à entendre dire, — comme tous les jours d3une rouerie même cousue de fil blanc —
? tes gaillards, sont-ils habiles tout de même pour vous pincar 1 » La légalité a remplacé en bien des choses T honnête té, est- ce que par ha-
sard l’habileté voudrait à son tour détrôner la
légalité? , , ...
Passants, gardez-vous bien des bons gratuits
du photo-coloriste !
feci n’est pas un conte fait pour amuser H. Ven il lot.
Un matin de cette année, j’étais au lit, quand un de mes amis fit irruption chez moi. Il était troublé et porteur d’un paquet assez volumineux.
je suis venu te demander un service,
commença-t-il en entrant j veux-tu m accompagner à l’église et à la mairie de mon arrondissement ?
Ma femme se meurt. Avant la mort, dont elle voit venir les approches avec calme, la pauvre fille veut légitimer notre union... à cause de l’eni'ant, et sur sa demande, je lui ai acheté une robe de noces, que j'ai là dans ce paquet...
— Je n'ai rien à te refuser, répondis-je à mon ami*
Quelques minutes après, nous nous acheminions vers l'église et la mairie.
Arrivés à l'église, nous ne trouvâmes que le bedeau.
J’expliquai ïe motif de notre visite à ce dernier qui nous répondit aussitôt :
— Âhl messieurs, les temps sont loin où les bénédictions du ciel suffisaient pour légitimer un mariage : maintenant le principal n'est plus qu'un accessoire, et c'est beaucoup encore quand on ne se passe pas tout à fait de nous; mais aussi nous ne sommes pas responsables devant Dieu des mauvais ménages qui se multiplient d'une façon effrayante. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque nous avons un état civil qui marie tout? juif, catholique, romain, chrétien, à la manière de Calvin et circoncis de Mahomet; c'est un amalgame épouvantable qui doit nous conduire tout droit h la fin du monde, car il naît de tout cela des générations d'athées*
— Ainsi, vous ne pouvez célébrer le mariage? fis -je à ce bedeau courroucé*
— Si fait, répondit-il ; dès que vous nous aurez apporté l’autorisation de M. le maire ; mais, comme vous êtes pressé, cela fera perdre beaucoup de temps. Avant la révolution, mon cher monsieur, c’était fait tout de suite : on achetait bans ei billets de confession, et les époux n’avaient plus qu’à entendre la messe.
Et tout en nous reconduisant, il ajouta •
Nous avons des messes depuis six f canes ^
avec des chandeliers de bois très propres, jusqu'à cent écus; c'est tout ce qu’il y a de plus beau : on a les cloches et M. le curé, une messe chantée, un discours fait exprès, le tout en velours neuE,,*
Après avo:r entendu ce petit boniment, nous nous rendîmes à la mairie- /
^ Que désirez- vous? nouu dit l'officier public,
— Je voudrais, répondis-je au nom de mon ami, fairo marier le plus promptement possible une pauvre fille qui se meurt,
— Les bans sont-ils publiés?
— Pas encore, et Ton m’a dit qull faudrait onze jours au moins.
— C'est la loi : Art, 63 du Code civil: « Avant la célébration du mariage l'officier de Tétât civil fera deux publications h huit jours d Intervalle, un jour de dimanche, devant la port e de 1 a ma ison com m u ne. »
— Ne serait-il pas possible, en payant, d'avancer ce mariage?
L'offieaJg de Tétât civil me regarda en souriant :
Non, monsieur; comme toutes les boom s choses, ces lois, qui sont une protection, sont aussi une gêne. Le code ayant été conçu dans un but d'intérêt générai, vous devez trouver QtTil blesse quelques intérêts particuliers ; ce qui est commo fe pour tout le monde doit nécessairement être incommode pour quelquesuns. . .
— Mais la jeune femme rda peut-être que qu aran te - hu i t h eu r e s h vi vr e .
— Alors, c’est d'un enterrement dont elle a besoin, et non pas d'une noce. Vous sentez bien que, pour le caprice d'une malade, je ne puis pas changer la législation ,
Ët là-dessus il nous congédia. Nous revînmes chez mon ami, lui le cœur serré, moi avec la conviclion que le mariage n’est qu’une pure
fantaisie dont on petit se passer dans les moments critiques.
Vingt quatre heures après la jeune lemme mourait.