‹ La Petite lanterneChapitre 4 sur 50 · LES PETITS CREVÉS · texte numérisé non relu

LES PETITS CREVÉS

Boileau a dit :

Le plus sot animal, à mon avis, c'est l’homme.

Je dirai donc, à mon tour* procédant par déduction : Le plus sot des hommes est assurément le petit crevé. Je vais essayer de prouver ce que j'avance par l’analyse de ce petit animal à la mode et de toutes Ses cariantes.

Le petit crevé est le diminutif ou plutôt une pâle imitation du dameret des temps passés, ün le distingue principalement à. ses manières efféminées, ft sa mine étique, essoufflée, phthisique le plus souvent, — à son air musqué, prétentieux, — à sa tête peignée et pommadée avec soin. On dirait un mannequin qui s échappe d’une maison de confection avec une

tête de cire, .volés à la vitrine d'un coiffeur. 11 ressemble à l’homme par son côté naturel, c’est-à-dire la conformation; mais il n'en a point le langage et la virilité. 11 est poltron, vaniteux et sot. Sa conversation est nulle et sa prétention outrecuidante.

Il ressemble à la femme par ce qu’elle a de plus mauvais ; mais il n’en n’a point la vivacité ni l’intelligence. Il lui prend toutes ses habitudes de boudoir; chaque matin, à son lever, il se graisse le cuir de cold-eream, saupoudre son Visage de poudre de riz tout comme une vieille coquette qui veut cacher ses rides, sa baigne dans l’eau de rose et s’enduit les ongles de pommades, onctueuses.

Vient ensuite sa toilette. Ah 1 ce n'est pas, je vous assure, sa moindre occupation.

La femme n’apporte pas plus de coquetterie et de raffinement dans l’ajustement de sa coiffure et de ses mouches, que le petit crevé n’en met à se partager les cheveux par le milieu, en deux parlïes égales, et à faire son nœud de cravate. — C’est là que gît le muscadin. C’est le .couronnement de toute toi' elfe recherchée. Je vous fais grâce de son pantalon collant, qui donne, à ses. jambes, — grêles pour la plupart.

faspect de deux paraphes emprisonnés dans leurs gaînes, ou bien encore, quand elles marchent, d'une paire d'allumettes que Von frotterait, sur un briquet ; de son gilet à deux boutons, ainsi que de sonn’te gè«e pas dans le parc , si distingué et si peu embarrassant,

C*est après avoir passé la moitié de la journée à se rendre ridicule, que Vous le voyez gambader sur le boulevard, un londrès au bec, un carreau dans l'œil et une badine aux doigts- Vous l'apercevez encore, le soir, dans les lieux publics où la hicherie foisonne — que feraient les biches sans les daims ? Il bâille à se démonter les oreilles et s'étire les membres avec nonchalance, comme quelqu'un qui n'a pas dormi son soûl .

Rassurez -vous, ce n'est pas le sommeil qui le tourmente; au contraire, il ne fait que s éveiller, car si vous voulez le suivre, vous, vous le verrez bientôt en compagnie de deux ou trois ho uns sabler le champagne jusqu à plus soif, dans un cabinet d'un restaurant en renom. Et quand la satiété sera venue, quand le sommeil viendra réellement alourdir les paupières, cvevetUs et crevés s'en iront chez eux tout dépenaillés à l'heure où le balai se promène dans

Paris. Ne Èmt-il pas que le pelu crevé soutienne sa réputation ?

Mais ce; mue tout dégénère ici' bas, ce petit animal qui n'est ni homme, ni femme, — pas même hermaphrodite, — et qui a nom petit crevé, a -fait apparaître; une foule d'adeptes qui ne lui vont pas à la cheville, Eu voici quelques échantillons pris sur le vif.

1° Le pe' il crevé dont raffolent tes dames.

Ce petit bipède ressemblerait du tout au tout au précédent, s'il av it dans son coffre-fort un peu plus d'or et moins de cuivre.

M'étant pas lu bas d'un épicier enrichi ou d'an caissier quelconque ayant une grenouille sur la conscience, il doit, pour faire face au décorum et à l'ubiquité qu'il s'est imposés, régler ses dépenses avec parcimonie et administrer son budget avec intelligence.

Il n'a point chevaux, voitures, maîtresses comme son aîné £ mais il va à pied et affecte un profond mipris pour le beau sexe. Pareil au renard de la fable qui n'aime pas les raisins * trop verts, il se pose en homme qui a vécu, en homme blasé, ne pouvant se payer les plaisirs qu'il convoite sourie nenî.

li jouit, - le plus souvent des circonstance1

atténuantes delà beauté, - et à le voir passer dans les bals, concerts, etc... - où il entre avec des billets de faveur qu'il mendie pam-par-là,

— on le prendrait pour un fils de famille qui nese refuse rien*

C'est le monsieur qui vous dit d'un grand sérieux, en parlant d\ine crevette bien lancée,

— sa femelle :

Cette fl lie-là elle m’adore, elle me fait un ml insensé, elle se pâme en me voyant. ; o’est effarant.

Et si vous accostez la prétendue Juliette, elle répondra indubitable m en t :

Ça, mon Roméo, allons donc, c'est un Desgrieux qui n’a meme pas de quoi payer un bou quet!

2° Le petit crevé au linge saie.

Celui-ci est encore plus pauvre que le monsieur dont les dames raffolent. Sa garde-robe n’abonde pas en costumes divers ; on le voit presque toujours, été comme hiver, vêtu de la même façon* Ce qui fait que ses dehors ne sont pas empreints de ce cachet de propreté que procure un vestiaire bien garni. Il n’exhale

aucun parfum, si co n’est celui qui se dégage — par les grandes chaleurs — de son linge sale. Métier oblige, et le malheureux, quand il va à Mabilie, — sa plus grande jouissance, — et quand il veut produire son pétit effet dans le mond élégant^ — est réduit..,» à retourner son faux col î

Aussi ne Tappelle-t on plus que le petit credé au linge sale*

Le petit crevé journaliste*

Ils sont la tout un tas qui grouillent sur le Boulevard à l’heure de l'absinthe. Ils vont, ils viennent, comme des gens affairés, un journal à la main, discutant, commentant la nouvelle du jour, et s’écriant : « Cest infat , on ne devrait pas imprimer de telles inepties, »

Il est facile de les reconnaître au ton dont ils pérorent sur les écrivains arrivés qu’ils ne connaissent que de nom. Incapables d’écrire, encore moins de juger, inutiles sur la terre, ils se sont buts journalistes par goût. Us assiègent les bureaux de rédaction et ne quittent la plaee qu avec la promesse de signer un compte rendu de bal, concert, sport, ou’ils n’ont môme pu rédiger.

y0 4$ Le petit crevé sobre comme un chameau.

e. Celui-là est assurément le plus malheureux

à de tous,

et D’où vient-il? on l’ignore. — Ou va-t-il?

le mystère,

m Le Temple, voilà son magasin de confection ; la rue, son domicile légal. Et si vous ;é voulez connaître son restaurant, elierchez-le

vous-même, car je ne I ai jamais vu entrer dans un endroit où l’on mange. J’ai cru 1 apercevoir quelquefois, à la tombée de la nuit, s ée garer dans une ruelle sombre pour y dévorer ls ! le pain de seigle traditionnel, assaisonné du il modeste cervelas à T ail I

e Si vous rencontrez sur votre chemin un être

- f pâle, rachitique, l’œil terne et recouvert d’un costume de gandin usé jusqu’à la corde, sas luez4e, je vous prie, car c'est le petit crevé

e sobre comme un chameau,

j Achille de Secoïïdjgnjè.

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