‹ La Petite lanterneChapitre 33 sur 50 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Au bout de la montée d’un quart de lieue par laquelle on sort d’Abbeville, la route de Calais par Boulogne se sépare de celle qui passe par Saint- Orner.

On n’y rencontre aucun endroit, on n:v voit aucun site qui mérite d’être nommé avant Posiac, le village où naquît Antoine Normant.

llâti sur la lisière occidentale de la forêt de Crécy, ~ une forêt qui mesure trente kilomètres de surface, - Posiac offre à la curiosité du voyageur, au crayon de l’artiste, quelques

modestes maisons, la plupart couvertes de chaume, mais dont la propreté, l’élégance presque coquette, est proverbiale dans le pays.

A deux portées de coup de fusil, on voit le vieux château des opulents seigneurs dePonthicu, une demi-douzaine de fermes avec leurs dépendances, quelques cabanes de pêcheurs isolées ça et là, deux ou trois huttes de loups de mer, — les braconniers de la Manche, — en tout six à sept cents habitants.

Des parties élevées de la route conduisant à Posiac, on remarque aussi, non loin de là, Saint-Valéry, vaste port marchand assis sur la rive gauche de la Somme, au milieu de la baie de ce nom.

Ce port est important, très commerçant même, toujours sillonné de barques de toutes sortes, de riavires de tous modèles, ii sert parfois de refuge à des vaisseaux d’un assez fort tonnage. Bien que l’accès en soit difficile, à cause des nombreux bancs de sable qui en™ comblent l’entrée de la baie, il est cependant d’un abri commode et sur. Que de pécheurs il

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A droite, la forêt de Créev aven arbres perchés SQr de J T ses grands sas pins énormes, avec r°CherS’ avec

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une montagne, Saint-Valéry dont les pieds trempent dans la Somme; puis la baie avec ses barques aux mâts pointus, avec sts voiles goudronnées, rapiécées, avec ses matelots la pipe aux dents, avec ses marchands gouailleurs et ses femmes aux jupes franchement retroussées; puis, deux fois par jour, la marée, une marée qui s’élève à douze pieds.

Au-dessus, au ciel, pendant le jour, un sc~ leil rayonnant, du bleu, des nuages blancs, parfois zébrés de gris et de noir; pendant a nuit, une lune rarement voilée, et des étoiles, ma foi, comme on n’en voit pas ailleurs !...

C’est donc à Posiac que naquit Antoine Nor. mant, le 8 février 1807.

Son père, - Jacques Normant, - se battait, ce jour-là, dans les plaines d’Eylau, sons As yeux de Napoléon, dans les rangs que co mandaient Ncy, Soult, Augereau et Davonst.

Appelé pour la troisième, fois sous les ûra-

Mau. quelques mois auparavant, il d„t cou, a <rm«mc r„a quitter 8a f6mrae, Ia ,|gg seule, tnsie, sans resseuroes et sur le point „e

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Jacques avait alors quarante ans.

Oh ! elle pleura bien, la pauvre épouse, lorsque Normant, le sac sur le dos des ]Ln3 dans les yeux, partit de nouveau pour s’enT

Zism 1 aTmB dÊ h Smre> comme 00 disait

• î alIait ne pIus revenir cette fois 1 sou S"*?*! !f ‘a''» allait me le

lÏS*?1 7", u!«“ «' que deviendrait t que je porte dans mon sein f*,,

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Elle pleura pendant neuf ans encore/

Pendant neuf ans, Jacques Nomàflt suivit la grande armee, fit noblement son devoir, assista aux sanglantes luttes de cette pbalange.inmjor-

Pendant neuf ans, Rosette N ormant travailla, soumise et dévouée, pour donner du pain à l’enfant, à Antoine, qui, lui, grandissait, insouciant, les bonbons aux dents, le sourire aux lèvres*

La sainte femme, sans nouvelles de Jacques, se croyait veuve I Depuis longtemps déjà elle t se disait que son fils, hélas! n’avait plus de père!...

Jacques vivait encore cependant.

Le lion, un jour, revint à Posiac; il revenait vivant de l’armée, ce tombeau des bra-es d’alors, mais tout brisé, tout balafré, tout meurtri, tout hâlé par les fatigues, parles désespoirs de ces cent mois de glorieuses campagnes

Il était sergent et décoré delà Légion-d Honneur.

Le 1“' août ISIS, la Fiance en denil dit un long, un éternel adieu à la grande armée !

Louis XVIII la licencia, et Normant revit enfin sa femme adorée, son petiot Antoine, sa modeste chaumière de Posiac et son soleil de Picardie.

Je vous laisse à penser combien fut heureux pour Rosette ce retour tant désiré ! ce retour qui rendait un père à son fils !

Pour prix de ses longs services, Jacques fut nommé garde-côtes des environs de Posiae.

C était un poste difficile, scabreux, dangereux même; il j avait la mort à mépriser, le bien à faire, mais peu d’argent à gagner; l'honnête sergent l’accepta sans mot dire.

Ce fut là le 1 âton de maréchal de cet homme, qui de Friedland à Waterloo s’était cinquante fois battu, du soldat qui souffrait alors de vingt blessures à peine fermées.

Antoine, dit-il à son fils, le jour où il reçut cette nouvelle, tu me suivras; je te formerai an métier de garde; je t’apprendrai à connaître Ja mer et les contrebandiers. Un

jour peut-être auras-tu aussi à te mesurer avec eux !

Antoine avait dix ans au plus.

Il devint apprenti garde-côtes.

, h aPPrentl ne fut pas longtemps à s’habituer a cette vie nouvelle.

Il aimait les sentiers qui conduisent à la mer, il les apprit; il aimait les périls semés à chaque pas sur la route du garde, il les affronta hardiment»

Jacques encourageait son ardeur tout en la protégeant, tout en la surveillant. Le novice fît force captures, et souvent il dut à son courage de dénicher, de ramener au logis paternel le Lutin caché qu'il avait su enlever aux dévorants de la Manche*

Antoine Normant avait vingt ans lorsqu’il fit la connaissance de Claire, qui n'en avait que seize.

Elle était jolie, la fillette; plus que jolie, elle était belle, il l'aima; il l'aima de toutes les forces de son âme; il l'aima sans oser le lui dire, comme on sait aimer à vingt ans.

Le secret qu'il gardait lui brisa d'abord le cœur, bientôt il lui brûla le cerveau. Il sent-

frait horriblement; il allait tomber malade... malade d^amoiar.

Son pères'en aperçut.

Antoine, qu'as-tu? lui dit-il un soirqifilg revenaient du Croloy et que, contre son habitude, Je jeune amoureux le suivait à pas lents, la tete penchée, les yeux noyés de larmes

— Je n’ai rien, mon père ! balbutia-t-il.

— Ne mens donc pas, Antoine, reprit sévèrement le garde-côtes. fjefils de Jacques Norman t doit Être le fils de son père, c’est dire cju il ne doit pas savoir mentir.

— mon père !

— ïu aimes? fit-il en lui souriant; ahns je parie que tu aimes la petite Glaire, hein ?

Antoine tressaillit; il était deviné.

Oui, mon père, je l’aime...

— Hé ! tu n’es pas dégoûté, mon petiot. Jamais bords de mer, par ma foi, ne virent promener pins beau brin de fille; jamais la forêt

e Grécy n’abrita plus sage, plus modeste jeu-

Il regarda* le pauvre garçon !

Il eot le vertige.

nesse 1 Mais moins?

— Je 1 ignore encore.*.

— Qu’elle n’ait pas un amoureux.*, nn galant?

— Oh ! pour cela* j’en suis sûr î s’écria le fils de Jacques en relevant subitement la tête.

Le père Normant sourit de nouveau, mais saisissant tout à coup la main d’Antoine :

— Tiens, regarde 1 continua-t-il, regarde là-haut, sur ce monticule, à droite, h l’angle du petit chemin creux.,* regarde 1 mais regarde donc, te dis-je 1

—Elle !... gronda- t-il sourdement... C’est elle !... Claire 1...

— Elle I*,. murmura tristement Jacques en regardant douloureusement son fils, elle avec le Blaireau j avec Blaireau le contrebandier ! avec le Blaireau, un misérable, un lâche, un

mon en.

homme h pendre ! avec Je Blaireau, nemi juré î

Furieux , Antoine allait se précipiter sur celui que lui montrait son père. Celui-ci ïe retint solidement.

— Ohé ! héla le garde-côtes, ohé ! le Blaireau !

— Ohé I répondit celui-ci d’une voix stridente, que veux-tu, sergent-garde ?

- Savoir ce que tu fais là !

^ — Tu le vois; je braconne avec la petite Clairette du Crotoy, ricana Blaireau. Mais ce n est pas là ton affaire; passe ton chemin, ou sinon...

Et comme s’il voulait viser Jacques, il couclia son fusil en joue*

Le sergent haussa froidement les épaules. Antoine poussa un cri de rage.

La main de fer du soldat d’Eylau brisait toujours le poignet de l’amoureux; l’amoureux était comme enchaîné; il ne pouvait plus bouger.

Blaireau, si tu ne descends pas à l’instant sur la route... là, devant moi, menaça le garde-côtes, st tu n’abats pas de suite le chien de tou fusil, mille millions de tonnerres, je iure que ta cervelle va sauter à quinze pas d’ici 1

Et prompt comme la foudre, le perc Normant vola sur le contrebandier, entraînant son fils avec lui.

Le Bla’reau eut peur. Il redressa son arme, et s’enfuyant à toutes jambes :

— . Oli ! je me vengerai! hurla-t-il sourdement.

Il avait disparu.

Claire, délivrée des poursuites du Blaireau, tomba à genoux pour remercier le ciel.

Jacques et Antoine se dirigèrent vers elle.

Ne crains plus rien, Claire! dit le garde-

ta* 443 —

côtes à l’enfant qui, toute pâte encore de terreur, le regardait avec des yeux effarés, ne crains plus, va! je te protégerai, moi !

— Merci ! Jacques, merci ! fit la jeune fille quand elle put pailer, merci! car sans vous fêtais perdue !

Antoine était profondément ému ; il était comme en extase devant sa Glaire agenouillée* Ofi ! comme ilaimason père, ce jour là I Gomme il le trouva plus beau de courage et dlionneur I

— Que te voulait-il, ma belle, demanda le vieux sergent, cet infâme scélérat, ce Klaireau de malheur?

E disait qu il m’aime, répoudit naïvement la petite Picarde

Qu’il taime ! s’écria Jacques, pourpre de colère. Six cent raille tonneaux de cartouches! lui* t'aimer?.** lui !

— Et qu’il veut m’épouser^ continua Glaire; qu’il m’épousera, que je le .veuille ou non Alors, moi, l’orpheline du Orotoy, j’ai eu peur, daî fui jusqu’ici. Lui, m’a suivie; puis, lors-

que vous êtes arrivés, il se riait de ma douleur, de mes larmes*.,; il me méprisait, vous le voyez bien, puisqu’il me demandait de l'embrasser !

La jolie enfant se mit à pleurer*

— L’infâme 1 tonna le garde-côtes, qui caressa le chien de son fusil, une arme terrible dans ses mains,

— Le monstre! râlait Antoine, qui pétrissait fiévreusement dans les siennes une énorme branche de houx*

— L’aimes tu, toi, ce brigand? reprit le père Nonnant en fixant tendrement la jeune fille;

— Moi, l'aimer 1 répondit Claire avec horreur, Oh ! Oh 1 que me dites-vous là, Jacques! moi, aimer le Blaireau 1

Et elle cacha sa belle tête dans ses deux petites menottes*

Surpris, ému de tant de candeur, l'honnête troupier en prit unft.

— Glaire, dit-il, veux-tu faire ce que je vais te dire?

— Parlez, Jacques! consentit celle-ci.

-Tu es orpheline; tu es seu]e auCrotov

1CT er Blaireau '«>2:

\ eux tu venir a Posiac ?

-TEt Ch^f Tui ? grand Dieu ! interrogea timidement 1 enfant, déjà toute rose de plaisir.

- Chez la mère Perchelatte, une brave fem-

iTdésir deeCf nnan’ qUi m’a 80avent

VuÎZ~aV01T elle’ Une b°nne raère

qui t aimera comme sa fille. Au lieu d’aller pecher a creve . te, au lieu de noyer dans l'eau

ellePtf 1 PiedS’ ^ lifiU de les meurtrir sur les galets du rivage, tu mettras désormais de

gros sabots ; pendant l'hiver, tu iras ramasser du bois dans la forêt de Crécv ,« printemps, tu l’aideras à cueillir la fraise * tu rapporteras à la maison les fruits de l'autôm-

de l’é^ T da'ls les greniers la moisson délété, au boni de tout cela, au logis tu

trouveras la mère Perchelatte, une mère8 bonne qui remplacera celle que tu as perdue.

- Jésus-Dieu! s’écria l’enfant eu levant ses neaux yeux au ciel, cela est-il bien possible ?

— 4ifi —

— Et chez nous, quand tu y viendras, continua Jacques sans s'interrompre, tu trouveras aussi Rosette, ma femme, qui sera ta sœur1 Antoine, ce gérs de vingt ans que tu vois là, sera ion frère ; puis, moi, le bon sergent grognard,, je serai votre père a tous...

Le veux-tu? Hein?

q1Xj Ooi ! je le veux! répondit Claire*

— * Alors je te prends au mot; sitôt pris, sitôt pendu! reprit le garde-côtes... Retournons de suite au Crotoy y prendre tes hardes, et n’aie plus peur de Blaireau ; je sms là, moi, pour le tenir en respect. Toi, Antoine, toi, cours à Posiac. Ta chez 1a mère Perchelatte; dis-lui que je vais lui amener bientôt sa petite Claire. Elle en jubilera, petiot, j’en suis sur! ■je la vois d’ici, t’embrassant pour le merci... Ya!

Jacques partit avec la belle fillette.

Antoine, cloué à la même place et comme pétrifié, la regardait s’éloigner. Elle était si gracieuse avec ses longs cheveux noirs qui ruisselaient, épars, de sa tête décoiffée sur ses blanches épaules !

Le jeune homme regardait les belles jambes nues de l’enfant trottiner légèrement ; il regardait ses pieds mignons s’enfoncer dans le sable gris du chemin. II allait s’élancer derrière elle pour baiser l’empreinte de ses pas, — on aime si follement à vingt ans 1 — lorsque son père, se retournant, lui fit signe de partir.

Antoine s'éloigna.

Un énorme rocher venait de les dérober à sa vue.

Un quart d’heure après, le fils du garde-côtes arrivait à fiosiac, chez lamèrePerchelatte.

Il lui dît... Qui pourrait raconter ce qu’il dut lui dire? Son cœur, sa bonche, ses yeux, ses mains, tout son être, enfin, apprit à la bonne vieille femme que Claire, la pêcheuse de crevettes, allait enfin devenir sa fille, que son père la lui donnait, qu’elle serait sa sœur, qu’elle...

Il était vraiment fou de joie, ivre d’kmour le jeune Normant

La Perclielatfe te comprit.

— Tu l'aimes, Antoine, n 'est- ce pas?

— Oh! que oui! s'écria-t-il spontanément. Oh ! que oui ! je l'aime I... Tenez, mère Perchelattc, j*en suis malade.,* je crois que j’en mourrais, si**.

— On ne meurt pas d'amour, ici-bas, mon mignon*,* tu sauras ça un jour, répondit la brave femme. Mais cal me-toi donc. . Claire peut venir. Je l'aime, moi, celte enfant**» J'avais souvent dit à ton père que je souhaitais î: avoir avec moi. Il a profité de la premiè re occasion pour lui en parler... Par le bon maître d'en-haut, mon Antoine, il a bien fait! Je ne suis pas riche pour deux, c'est vrai) mais Dieu y pourvoira. Je voulais une fille qui remplaçât ma pauvre Marguerite ; j'aurai Claire. Tiens, Normantiot, acheva- t-elîe en , souriant au joyeux galant, il me semble que je suis déjà, h moitié consolée*

Jacques avait deviné juste. La Perchelatte

embrassa si fort Antoine, mais' si fort, qu’elle faillit l’étouffer dans ses iras,

lin quittant la maisonnette de la bonne veuve, Antoine courut chez sa mère chez la Rosette à Normant. Il lui racontait tout, tout, jusqu’à son fol amour pour la jolie pêcheuse de crevettes.

— Que Dieu vous bénisse tous les deux, mo i ami ! soupira la douce mère, en posant un long baiser sur le front de son fils, mais

prends garde au braconnier du Crotoy. Ou

le dit terrible le Blaireau ! moi, j’en ai peur 1

Moi, non ! s écria Antoine, qui redressa fièrement la fête. Je prends Glaire sous ma protection. Malheur à lui s’il mêla touchait jamais... Oh I regarde donc sur le chemin du Crotoy... les voici! Voici Glaire 1. J’y cours, ma mère... A tantôt 1...

Disant ces mots, il s’élança sur la route, au devant de Jacques et de la jeune fille, qui arrivaient au village.

Ce ne fat pas sans mie violente colère que le Blaireau vit partir Claire pour Posiac,

— Elle m'échappe au Crotoy, grommela-t-il sourdement en la voyant s’éloigner, je l5 aurai là-bas à Posiac 1 ce n'est quJune question do kilomètres.,. À nous deux, Jacques Normantl Ali I tu m’enlèves rua proie pour la donner à ton fils?,,. Mais, par Satan, si je ne dois pas la ressaisir, sur la mort de mon âme, Antoine n'en jouira pas non plus, Je le jure! et je tiens ce que je jure, moi I

Le Blaireau était un homme de trente ans environ, grand, fort, vigoureux et bien pris. Une épaisse barbe noire couvrait sa figure — une figure régulière, jolie, meme, — Ses traits harmonieusement accentués, accusaient 1 énergie, la volonté* l'audace. Dans ses grands yeux noirs se mouvait tout un monde de pensées étranges, sinistres ; ils parlaient passion, amour, haine, vengeance, On aurait dît que.

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