PURE
Le jour finissoit : un nègre vint allumer trente bougies que portoient un lustre et des girandoles de porcelaine de Déve artistement arranoces et armées de supports de bronze dorés.
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Ce nouvel Re 5 éclat de lumière, qui reflétoit dans les glaces, fit paroître le lieu plus
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grand et répéta à Trémicour l’objet de ses impatiens désirs.
Mélite, frappée de ce coup d’œil, commença à admirer sérieusement et à perdre l’envie de faire des malices à Trémicour. Comme elle avoit vécu sans coquetterie et sans amans, elle avoit mis à s'instruire le tems que les autres femmes mettent à aimer et à tromper, et elle avoit réellement du goût et des connoiïssances; elle apprécioit d’un coup d'œil le talent des plus fameux artistes, et eux-mêmes devoient à son estime pour les chefs-d’œuvre cette immortalité que tant de femmes leur empêchent souvent de mériter
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par leur amour pour les riens. Elle vanta la légèreté du ciseau de l’ingénieux Pineau, qui avoit présidé à la sculpture; elle admira les talens de Dandrillon, qui avoit employé toute son industrie à ménager les finesses les plus imperceptibles de la menuiserie et de la sculpture; mais surtout, perdant de vue les importunités auxquelles elle s’exposoit de la part de Trémicour en lui donnant de la vanité, elle lui prodigua les louanges qu’il méritoit par son goût et son choix.
« Voilà qui me plaît, lui dit-elle; voilà comme j'aime qu’on emploie les avantages de la fortune. Ce n’est plus une petite maison: c’est le temple du génie et du goût...
— C'est ainsi que doit être l’asyle de l'amour, lui dit-il tendrement. Sans connoître ce dieu, qui eût fait pour vous d’autres miracles, vous sentez que, pour l'inspirer, il faut du moins paroître inspiré par lui... |
— Je le pense comme vous, reprit-elle; mais pourquoi donc, à ce que J'ai oui dire, tant de petites maisons déceélent-elles un Si mauvais £oût ?
— C'est que ceux qui les possèdent désirent sans aimer, répondit-1l; c’est que l’amour n’avoit pas arrêté que vous y viendriez un Jour avec eux. »
Mélite écoutoit, et aurait écouté encore si un baiser appuyé Sur Sa main ne lui eût appris que Trémicour étoit venu là pour se payer de toutes les choses obligeantes qu'il trouveroit occasion de lui dire. Elle se leva pour voir la suite des appartemens. Le marquis, qui l’avoit vue si touchée des seules beautés du sallon, et qui avoit mieux à lui montrer, espéra que des objets plus touchans la toucheroïient davantage, et se garda bien de Pempêcher de courir à sa destinée. I lui donna la main, et ils entrérent à droite dans une chambre à coucher.
Gertepiéceest de forme quarrée Cbhappans unit Hiérofre de Pequin jonquille chamarrée des plus belles couleurs est enfermé dans une niche nHicéemen: ‘face d'une des croisées qui donnent sur le jardin.
On n'a point oublié de placer des glaces dans les quatre angles.
Cette pièce, d’ailleurs, est terminée en voussure quicontient dans
un quadre cir- Culaire un tableau où Pierre
a peint avec tout son art Hercule hé dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour. Tous les lambris sont imprimés couleur de souffre tendre ; le parquet est de mar-
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queterie mêlée de bois d’amaranthe et de cèdre, les marbres de bleu turquin. De jolis bronzes et des porcelaines sont placés, avec choix et sans confusion, sur des tables de marbre en console distribuées au-dessous des quatre glaces; enfin de jolis meubles de diverses formes, et des formes les plus relatives aux idées partout exprimées dans cette maison, forcent les esprits les plus froids à ressentir un peu de cette volupté qu’ils annoncent.
Mélite n’osoit plus rien louer; elle commencçoit même à craindre de sentir. Elle ne dit que quelques mots, et Trémicour auroit pu s’en plaindre; mais il lexaminoit, et il avoit de bons yeux; 1l l’eût même remercice de son silence s'il n’avoit pas sçu que des marques de reconnoissance sont une étourderie tant qu’une femme peut désavouer les idées dont on la remercie. Elle entra dans une pièce suivante, et elle y trouva un autre écueil. Cette pièce est un boudoir, lieu qu'il est inutile de nommer à celle qui y entre, car l'esprit et le cœur y devinent de concert. Toutes les murailles en sont revêtues de glaces, etles joints de celles-ci masqués par des troncs d’arbres artificiels, mais sculptés, masses et feuillés avec un art admirable. Ces arbres sont disposés de manière qu'ils semblent former un quinconce; ils sont jonchés de fleurs et chargés de girandoles dont les bougies procurent une lumière graduée dans les glaces, par le soin qu’on a pris, dans le fond de la pièce, d'étendre des gazes plus ou moins serrées sur ces corps transparens, magie qui s'accorde si bien avec l'effet de l'optique que lon croit être dans un bosquet naturel éclairé par le secours de l’art. La niche où est placée l’ottomane, espèce de lit de repos qui pose sur un parquet de bois de rose à compartimens, est enrichie de crépines d’or mêlées de verd, et garnie de coussins de différens calibres. Tout le pourtour et le plafond de cette niche sont aussi revêtus de glaces; enfin la menuiserie
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et la sculpture en sont peintes d’une couleur assortie aux différens
objets qu’elles représentent, et cette couleur a encore été appliquée par Dandrillon, de manière qu’elle exhale la violette, le jasmin et la
rose. Toute cette décoration est posée sur une cloison qui a peu d'épaisseur, et autour de laquelle règne un corridor assez spacieux, dans lequel le marquis avoit placé des musiciens.
Mélite étoitravie en extase. Depuis plus d’un quart d'heure qu'elle parcouroit ce boudoir, sa langue étoit muette, mais son cœur ne se taisoit pas: il murmuroit en secret contre des hommes qui mettent à contribution tous les talens pourexprimer un sentiment dont ils sont si peu capables. Elle faisoit sur cela les plus sages réflexions, mais c'étoient pour ainsi dire des secrets que l'esprit déposoit dans le fond du cœur, et qui devoient bientôt s’y perdre. Trémicour les y alloit chercher par ses regards perçans, et les détruisoit par ses soupirs. Il n’étoit plus cet homme à qui elle croyoit pouvoir reprocher ce contraste monstrueux; elle lavoit changé, et elle avoit plus fait que l'Amour. Il ne parloiït pas, mais ses regards étoient des sermens. Mélite doutoit de sa sincérité, mais elle voyoit du moins qu'il sçavoit bien feindre, et elle sentoit que cet art dangereux expose à tout dans un lieu charmant. Pour se distraire de cette idée, elle s’éloigna un peu de lui et s’approcha d’une des glaces, feignant de remettre une cpingle à sa coëffure. Trémicour se plaça devant la glace qui étoit vis-à-vis, et par cet artifice, pouvant la regarder encore plus tendrement sans qu’elle fût obligée de détourner les yeux, il se trouva que cétoit un piège qu'elle s’étoit tendu à elle-même. Elle fit encore cette réflexion, et, voulant en détruire la cause, s’imaginant le pouvoir, elle crut y réussir en faisant des plaishnteries à Trémicour. À
« Eh bien! lui dit-elle, cesserez-vous de me regarder ? A Ja fin, cela m'impatiente. »
Il vola vers elle.
« Vous avez donc bien de la haine pour moi? répondit-il.
Ah! marquise, un peu moins d’injustice pour un homme qui n’a pas besoin de vous déplaire pour être convaincu de son malheur.
— Voyez comme il est mo-
deste ! s’écriat-elle.
— Oui, modeste et malheureux, poursuivit-il ; ce que je sens m'apprend à craindre, et ce que je crains m'apprend à craindre encore. Je vous adore et n’en suis pas plus TASSUTE. 0)
Mélite plaisanta en- COTE : mais avec quelle mal-adresse
elle déguisa le motif qui l'y portoit! Trémicour lui avoit pris la main, et elle ne songeoit pas à la retirer. Il crut pouvoir la serrer un peu; elle s’en plaignit et lui demanda s’il vouloit l'estropier.
€ Ah! Madame! dit-il en feignant de se désespérer, je vous demande mille pardons; je n'ai pas cru qu'on pût estropier si aisément. »
L'air qu'il venoit de prendre la désarma; 1l vit que le moment ctait décisif : 1l fit un signal, et à l'instant les musiciens placés dans le corridor firent entendre un concert charmant. Ce concert Ja déconcerta; elle n’écouta qu'un instant, et, voulant s'éloigner d’un licu devenu redoutable, elle marcha et entra d'elle-même dans une nouvelle pièce plus délicieuse que tout ce qu’elle avoit vu encore. Trémicour eût pu profiter de son extase et fermer la porte sans qu’elle s’en apperçût pour la forcer à l'écouter; mais il vouloit devoir les progrès de la victoire aux progrès du plaisir.
Cette nouvelle pièce est un appartement de bains. Le marbre, les porcelaines, les mousselines, rien n’y a été épargné; les lambris sont chargés d’arabesques exécutés par Perot sur les desseins de Gilot, et contenues dans des compartimens distribuës avec beaucoup de goût. Des plantes maritimes montées en bronze par Cañeri, des pagodes, des crystaux et des coquillages, entremêlés avec intelligence, décorent cette salle, dans laquelle sont placées deux niches, dont l’une est occupée par une baignoire, l’autre par un lit de mousseline des Indes brodée et ornée de glands en chaînettes. À côté est un cabinet de toilette dont les lambris ont été peints par Huet, qui y a représenté des fruits, des fleurs et des oiseaux étranoers, entremêlés de guirlandes et de médaillons dans lesquels Boucher a peint en camayeux de petits sujets galans, ainsi que
dans les dessus de porte. On n’y a point oublié
une toilette d'argent par Germain; des fleurs naturelles remplissent des jattes de porcelaine gros bleu rehausstes d’or. Des meubles garnis d’étoffes de la même couleur, dont les bois
sont d’aventurine appli-
qués par Martin, achc- D vent de rendre cet D appartement digne d’enchanter des Fées atcrre HIÉCOCSUtEE
minée dans sa partie supérieure par une corniche d’un profil élégant, surmontée d’une campane de sculpture dorée, qui sert de bordure à une calotte surbaissée contenant une mosaïque en or et entremélée de fleurs peintes par Bachelier.
Mélite ne tint point à tant de prodiges; elle se sentit pour ainsi dire sufloquée, et fut obligée de s'asseoir.
« Je n’y tiens plus, dit-elle; cela est trop beau. Il n’y a rien de comparable sur la terre. »
Le son de voix exprimoit un trouble secret. Trémicour sentit qu'elle s’attendrissoit; mais, en homme adroit, il avoit pris la résolution de ne plus paroître parler sérieusement. Il se contenta de badiner avec un cœur qui pouvoit encore se dédire.
« Vous ne le croyez pas, lui dit-il, et c’est ainsi qu’on éprouve
qu'il ne faut jurer de rien. Je sçavois bien que tout cela vous charmeroit, mais les femmes veulent toujours douter.
— Oh! je ne doute plus, reprit-elle; je confesse que tout cela est divin et m’enchante.
Il s'approcha d'elle sans affectation.
« Avouez, reprit-il, que voilà une petite maison bien nommée. Si vous m'avez reproché de ne pas sentir l'amour, vous conviendrez du moins que tant de choses capables de linspirer doivent faire beaucoup d'honneur à mon imagination; je suis persuadé même que vous ne concevez plus comment on peut avoir tout à la fois des idées si tendres et un cœur si insensible. N’est-1il pas vrai que vous pensez cela? |
— ]1 pourroit en être quelque chose, répondit-elle en souriant.
— Eh bien! reprit-il, je vous proteste que vous jugez mal de moi. Je vous le dis à présent sans intérêt, car je vois bien qu'avec un cœur cent fois plus tendre que vous ne m'en croyez un indifférent, je ne vous toucherois pas; mais il est certain que je suis plus capable que personne d'amour et de constance. Notre jargon, nos amis, nos maisons, notre train, nous donnent un air de légéreté et de perfidie, et une femme raisonnable nous juge sur ces dehors. Nous contribuons nous-mêmes volontairement à cette réputation, parce que, le préjugé général ayant attache à notre état cet air d’inconstance et de coquetterie, 1l faut que nous le premons; mais, croyez-moi, la frivolité n1 le plaisir même ne nous emportent pas toujours : il est des objets faits pour nous arrêter et pour nous ramener au vrai, et, quand nous venons à les rencontrer, nous sommes et plus amoureux et plus constans que d’autres. Mais vous êtes distraite ? à quoi rèvez-vous ?
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— À cette musique, reprit-elle; j'ai cru la fuir, et de
loin elle est plus touchante. (Quel aveu!) — C’est l'amour qui vous poursuit, répondit Trémicour; mais il ne sçait pas à qui ila affaire. Bien- ; tôt cette musique ne sera que du , bruit. È nc hcstl bien certainre- | k D Dunes prit-elle; mais 4% 11] enfin, à present, elle me dérange.
Sortons, Je veux Voir les jardins.
Trémicour obéit enco- He Sa docilité n’étoit pas un saétifce.
Quel aveu, quelle faveur mé-
me vaut
pour un amant l’embarras dont il jouissoit! Il se contenta de lui faire voir, en passant, une autre pièce, commune à lPappartement des bains et à celui d'habitation. C’est un cabinet d’aisances parnidune Cuvette.de marbré#4 soupape reve tue ee marqueterie de bois odoriférant, enfermée dans une niche de charmille feinte, ainsi qu'on la imité sur toutes les murailles de cette pièce, et qui se réunit en berceau dans la courbure du plafond, dont lespace du milieu laisse voir un ciel peuplé d’oiseaux. Des urnes, des porcelaines remplies d’odeurs, sont placces artistement sur des pieds d’ouche. Les armoires, masquées par l’art de la peinture contiennent des crystaux, des vases et tous les ustensiles nécessaires à l’usage de cette pièce. Ils traversérent ensuite une garderobe où l’on a pratiqué un escalier dérobé qui conduit à des entresoles destinées au mysttre. Cette garderobe dégage dans le vestibule. Mélite et le marquis repassérent par le sallon. Il ouvrit la porte du jardin; mais quelle fut la surprise de Mélite d’appercevoir un jardin amphithcâtralement disposé, éclairé par deux mille lampions. La verdure étoit encore belle, et la lumière lui prétoit un nouvel éclat. Plusieurs jets d’eau et différentes nappes, rapprochées avec art, réfléchissoient les illuminations. Tremblin, chargé de cette entreprise, avoit gradue ces lumières en plaçant des terrines sur les devans, et seulement des lampions de différentes grosseurs dans les parties éloignées. À lextrémité des principales allées, il avoit dispassé des transparens dont les différens aspects invitoient à s'en approcher. Mélite fut enchantée, et ne s’exprima pendant un quart-d’heure que par des cris d’admiration. Quelques instrumens champètres firent entendre des fanfares sans se montrer; plus loin, une voix chantoit quelqu’arictte d’Issé; là, une grotte charmante
faisoit bondir des eaux avec impétuosité: ici, une cascade ruisseloit et produisoit un murmure attendrissant. Dans des bosquets divers, mille jeux variés s’offroient pour les plaisirs et pour l'amour; d'assez belles salles de verdure annonçoïient un amphithéâtre, une salle de bal et un concert; des parterres émaillés de fleurs, des boulingrins, des gradins de gazon, des vases de fonte et des figures de marbre marquoient les limites et les angles de chaque carrefour du jardin, qu'une très-grande lumicre, puis ménagce, puis plus sombre, varioit à l'infini. Trémicour, ne marquant aucun dessein et affectant même, comme je lai dit, de montrer moins d’ardeur qu'il n’en avoit, conduisit Mélite dans une allée sinueuse qui lui fit craindre intérieurement quelque surprise. En effet, Pt lléestracée pariune cour bure subite, ne présentoit plus que des ténébres. Elle n'eût pas
craint d'y entrer si elle se fût sentie indifférente; mais le trouble secret qu’elle éprouvoit lui rendoit tout à craindre. Elle parut effrayée, et sa frayeur redoubla par le bruit d’une artillerie précipitée. Trémicour, qui sçavoit apprécier l’avantage que donne à un homme, en toute occasion, la frayeur d’une femme, la reçut et la serra vivement dans ses bras au mouvement qu’elle fit. Elle alloit s’en dégager avec une vivacité égale, lorsque léclat subit d’un feu d'artifice lui montra dans les yeux du téméraire Pamour le plus tendre et le plus soumis. Elle fut un moment immobile, c’est-à-dire attendrie. Ce moment ne fut pas aussi court que l’eût été celui qui eût suffi pour s’arracher de ses bras si elle Pavoit haï, et Trémicour put croire qu’elle avoit non hésité, mais oublié de s’en arracher. Ce joli feu avoit été préparé par Carle Ruggieri; il étoit mêlé de transparens de couleurs variées, qui, se mélant avec Îles eaux jallissantes du bosquet où se donnoit cette fête, formoit un coup d'œil ravissant.
Tout ce spectacle, tous ces prodiges, prêtoient un si grand charme à un homme qui lui-même en avoit beaucoup; des regards amoureux, des soupirs enflammés, s’accordoient si bien avec le miracle de la nature et de l’art, que Mélite, déja émue, fut obligée d'entendre l’oracle qu’il faisoit parler au fond de son cœur; elle écouta cette voix puissante, et elle entendit l’arrèt de sa défaite. Le trouble la saisit. Le trouble est d’abord plus puissant que l’amour : elle voulut fuir.
« Allons, dit-elle, voilà qui est charmant; mais il faut partir : Je suis attendue... » |
Trémicour vit qu'il ne falloit pas la combattre, mais il ne douta pas de pouvoir la tromper. Il avoit réussi vingt fois en cédant. Il la
pressa HORS Ne Fe ne le voulut point,
elle marchoit même fort vite; mais Sa VOIX ECO émue, ses discours n’étoient pas sui- VIS N'ÉLALNC abondance extrême de monosvlla- bes prouvoit qu’en fuyant elle s’occupoit des ob- jetsdesafuite. « J'espère du moins, lui dit-il, Be que vous daignerez donner un coup d’œil à l'appartement qui est à gauche du sallon.. — Il n’est certainement pas plus beau que tout ce que j'ai vu, dit-elle, et je suis pressée de partir.
— C'est tout un autre goût, reprit-il, et, comme vous ne reviendrez plus ici, je serois charmce..
— Non, dit-elle, dispensez-m’en. Vous me direz comment 1l
est, et ce sera la même chose.
— J'y consentirois, reprit-il ; mais nous voilà arrivés. C’est un instant : vous ne pouvez pas être si pressée 2. D'ailleurs, vous m'avez promis de tout voir, et, si Je ne me trompe, vous vous reprocheriez de n'avoir pas gagné légitimement la gageure.
— Il le faut donc! dit-elle. Allons, Monsieur; vous pourriez bien, en effet, vous vanter de n’avoir perdu qu’à demi... »
Ils étoient déjà dans le sallon; Trémicour en ouvrit une des portes, et elle entra d’elle-même dans un cabinet de jeu. Ce cabinet donne sur le jardin. Les fenêtre$ en ctoient ouvertes; Mélite s’en approcha après avoir donné-quelques coups d'œil à l'appartement, et revit, peut-être avec plaisir, un lieu d’où elle venoit de s’arracher.
« Avouez, lui dit-il méchamment, que ce coup d'œil est trés-agréable : voilà l'endroit où nous étions tout-à-Pheure... »
Cemotilasitrever
« Je ne conçois pas, reprit-il, comment vous ne vous y êtes pas arrêtée plus longtems.. Toutes les femmes qui s’y sont trouvées ne pouvoient plus en sortir.
— Cest qu’elles avoient d’autres raisons que moi pour y rester, répondit Mélite.
— Vous me l'avez prouvé, lui dit-il. Faites du moins plus d'honneur à cette pièce que vous n’en avez fait au bosquet; daignez la considérer. »
Elle abandonna alors la fenêtre; elle tourna la tête, et bientôt la surprise fit l'attention. Ce cabinet est revêtu de laque du plus beau de la Chine; les meubles en sont de même matière, revêtus d’étoffe des Indes brodée; les girandoles sont de crystal de roche, et jouent avec les plus belles porcelaines de Saxe et du Japon, placées avec art sur des culs-de-lampe dorés d’or couleur.
fert. I] ne crut pas
devoir insister, et il lui fit
connoître qu'il sçavoit qu'on ne doit point aspirer à faire Heebtenlémour qu'on s'est vante de plaire.
DnCctienpièce) 4 /deux où trois portes. L'une entre dans un joh petit cabinet faisant pendant au boudoir, l’autre dans une salle à manger précédée d’un buffet qui dégage dans le vestibule. Le cabinet, destiné à prendre le café, n’a pas été plus négligé que le reste de la maison : les lämbris en sont peints en verd d’eau, parsemés de sujets pit-
Mélite considèra quelques figures de porcelaine. Le marquis la conjura de les accepter; elle refusa, mais avec cet air de ménage-
ment qui laisse à un homme tout le plaisir d’avoir of-
toresques rehaussés d’or; on y trouve quantité de corbeilles remplies de fleurs d'Italie, et les meubles en sont de moire brodée en chaînettes.
Mélite, s’oubliant de plus en plus, s’étoit assise et faisoit des questions; elle repassoit tout ce qu’elle avoit vu et demandoit le prix des choses, le nom des artistes et des ouvriers. Trémicour répondoit à toutes ses questions, et ne paroissoit pas avoir à lui en faire; elle le louoit, vantoit son goût, sa magnificence, et il la remercioit comme un homme à qui on ne risque rien de rendre justice. L’artifice étoit si bien caché que Mélite, s’affectant de plus en plus et ne considérant bientôt tout ce qui la frappoit que du côté du génie et du goût, oublia réellement qu’elle étoit dans une petite maison, et qu'elle y étoit avec un homme qui avoit parié de la séduire par ces mêmes choses qu’elle contemploit avec si peu de précaution et qu’elle louoit avec tant de franchise. Trémicour profita d'un moment d’extase pour la faire sortir de ce cabinet.
« Tout cela est réellement très-beau, lui dit-il, et j'en conviens; mais 1l reste quelque chose à vous montrer qui vous surprendra peut-être davantage.
— J'ai de la peine à le croire, répondit-elle; mais, après les gradations que j'ai vues, rien n’est impossible, et il faut tout voir. » (Cette sécurité est naturelle, et ne surprendra que ceux qui doutent de tout par ignorance ou par insensibilité.)
Mélite se leva et suivit Trémicour. C’étoit dans la salle à manger qu'il la conduisoit. Elle fut frappée d'y trouver un soupé Sérvt ets artéta a laiporte.
« Qu'est-ce donc ? s’écria-t-elle. Je vous ai dit qu’il falloit que
lasse
— Vous ne m'avez pas ordonné de m'en souvenir, réponditil, et d’ailleurs 1l est très-tard ; vous devez être fatiguée, et, puisqu'il
faut que vous soupiez, vous me ferez bien l'honneur de m’accorder la préférence, à présent que vous voyez que vous le pouvez avec si peu de risque.
— Mais où sont donc les domestiques ? reprit-elle; pourquoi cet air de mystère ?
— Il n’en entre jamais ici, répondit-il, et j'ai pensé qu’aujourd'hui il étoit encore plus prudent de les bannir : ce sont des bavards, ils vous feroient une réputation, et je vous respecte trop.
— Le respect est singulier! poursuivit-elle; je ne sçavois pas que j'eusse plus à craindre de leurs regards que de leurs idées. »
Trémicour sentit qu’elle n’étoit pas la dupe du paradoxe.
« Vous raisonnez mieux que moi, lui dit-il, et vous m'apprenez que le micux est l'ennemi du bien. Malheureusement ils sont renvoyés, et il n’y a plus de remède. »
L'imposture succédoit au paradoxe, et cela étoit visible; mais, quand on a l'esprit troublé, ce sont souvent les choses frappantes qui ne frappent pas. Mélite n’insista donc point; elle s’assit avec beaucoup de distraction en considérant un tour, placé dans un des arrondissemens de cette salle, par lequel on servoit aux signes que Trémicour faisoit.
Elle mangea peu et ne voulut boire que de l’eau; elle étoit distraite, rêveuse, triste. Ce n’étoit plus cet enchantement, ces exclamations, par lesquels son attendrissement avoit commencé à se signaler; elle étoit maintenant plus occupée de son état que des choses qui le causoient. Trémicour, animé par son silence, lui disoit les choses les plus spirituelles (nous avons de l'esprit auprès des femmes à proportion que nous le leur faisons perdre); elle sourioit et ne répondoit pas. Il lattendoit au dessert. Lorsque le moment en fut arrivé, la table se précipita dans les cuisines qui étoient pratiquées dans les souterrains, et de l'étage suptrieur elle en vit
descendre une autre qui remplit subitement l'ouverture instantanée
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faite au premier plancher, et 1SSSSS
quiétoit néanmoins garantie par une balustrade de fer doré. Ce prodige, incroyable pour elle, l’invita insensiblement à considérer la beauté et les ornements du lieu où
il étoit offert à son admiration ; elle vit des murs revétus de stuc de ‘couleurs varices à l'infini, lesquelles
célébre -Clerici. Les com-
partimens contiennent des bas-reliefs de même matière, sculptés par le fameux Falconet, qui y a représenté res de Comus et.de Bacchus. Vassé à fait les trophées qui ornent les pilastres de la décoration.
Ces trophées désignent la | chasse, la pêche, les plaisirs (ee delatableetceuxdel'amour, À
ete. De chacun. d'eux, au nombre de douze, sortent autant de torchieres portant des girandoles à six branches qui rendent ce lieu éblouissant lorsqu'il est éclairé.
Mélite, quoique frappée, ne donnoit que des coups d’œil et
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ramenoit bientôt ses yeux sur son assiette. Elle n’avoit pas regardé Trémicour deux fois et n’avoit pas prononcé vingt paroles; mais Trémicour ne cessoit de la regarder, et lisoit encore mieux dans son cœur que dans ses yeux. Ses pensées délicieuses lui causoient une émotion dont le son agité de sa voix étoit l'interprète. Mélite l’écoutoit, et l’écoutoit d'autant plus qu’elle le regardoit moins. L'impression que faisoit sur ses sens cette voix agitée linvitoit à porter les yeux sur celui en qui elle exprimoit tant d'amour. C’étoit pour la première fois que l'amour s’offroit à elle avec son caractère, non qu'elle n’eût jamais été attaquée (elle avoit été cent fois); mais des soins, des empressemens, ne sont pas l’amour quand l’objet ne plaît pas; d’ailleurs, ces soins et ces empressemens marquent les desseins, et une femme raisonnable s’est accoutumée de bonne heure à s’en défier. Ce qui la séduisoit ici, c’étoit l’inaction de Trémicour en exprimant tant de tendresse. Rien ne l’avertissoit de se défendre: on ne l’attaquoit point; on l’adoroit et on se taisoit. Elle rêva à tout cela, et Trémicour fut regardé. Ce regard étoit si ingénu qu'il devenoit un signal. Il en profita pour lui demander une chanson. Elle avoit la voix charmante, mais elle refusa. Il vit que la séduction n’étoit encore que momentanée, et il ne se plaignit que par un soupir. Il chanta lui-même; il voulut lui prouver que ses rigueurs étoient des loix auxquelles le grand amour lui donnoit la force d’obéir sans contrainte. Il parodia ces paroles si connues de Quinault, dans Armide : Que j'étois insensé de croire Qu’un.vain laurier, donné par la victoire, De tous les biens fût le plus précieux!
Tout l'éclat dont brille la gloire Vaut-il un regard de vos yeux ?
Je n'ai pas eu les paroles qu'il suppléa à celles-la, mais elles
ren fermoient ÉRAICTITICS
ingénieux l’abjuration de l’inconstance et