CHAPITRE SI
ÎÎE EO^ivecH hnhecr. - Terrears et joies.
Après plusieurs années passées dans une heureuse tranquillité , Wild et sa femme recurent du ciel une faveur nouvelle qui rendit leur position plus agréable et plus indépendante. Un jour Fromhold
leur remit une lettre dont le volume annonçait un contenu de quelque importance. Wild l'ouvrit avec empressement. Cette lettre venait de la ville de 0***, à quarante licues de Trommdorf ; l'autorité supérieure de cette ville lui mandait que la sœur de son père, qui venait d'y mourir , l'avait laissé héritier de sa fortune, qui montait à la somme de six cents écus ; et qu'il pourrait la réclamer quandil voudrait. Celte nouvelle fit sur Wild et son épouse rimpressionlaplusagréable,etlebonFromholdpartagea leurjoie et leur reconnaissance envers l'auteur de tout bien. « Que le Seigneur est bon ! dit le premier ; avec quelle tendresse paternelle il prend soin de nous ! » Et se tournant vers son ami : « Je savais bien, ajouta-t-il, que j'avais une tante dont je devais être le seul héritier, mais jamais je n'aurais cru qu'elle mejaisserait quelque
chose, d'autant plus que depuis longtemps elle n'avait point reçu de mes nouvelles. Que leSeigneurla récompense dans l'autre vie!»
Aussitôt Wild fit tous les préparatifs du voyage. Quinze jours après tout était en règle, et tous les ouvragescommandés livrés à ceux pour le compte desquels ils avaient été faits. Il confia la garde de sa maison à son ami Fromhold , conduisit sa femme chez ses enfants dans la ville, et se mit en route.
En arrivant à 0**, il trouva moins de difficultés qu'il n'avait pensé à faire valoir ses droits, et les frais moins onéreux. Tout était en règle, et, avant que sa femme et sa fille se fussent douté qu'il s'était remis en route pour revenir dans sa famille , il était déjà à Trommdorf. Son premier soin fut de placer son argent à un honDête intérêt : « Car, disait Anne, l'argent que l'on garde chez soi ne cause,
comme je l'éprouve déjà, que craintes et embarras , taudis qu'étant ieonvenablemeiit placé, il porte intérêt et nous exempte en même temps de tous soucis. Nous sommes ici si éloignés de tout lieu habité, (comment pourrions-nous 'nous défendre si des hommes cupides étaient tentés de nous dépouiller? — Sois tranquille, ma chère, répondit Wild , personne ne songe à venir nous attaquer; nous passions autrefois pour des gens pauvres , dénués de tout ; l'idée qu'on se formait de nous est toujours la mî-me ; au reste , s'il le fallait , je saurais repousser la force par la force, et me défendre les armes à la main. Mais aussitôt que Fromhoid sera de retour de son voyage, jele prierai de me trouver un placement convenable , et tu seras délivrée de tes peurs , à moins que tu n'aies pas la patience d'attendre si longtemps. Dans ce cas , je pourrais
jusque-là déposer mon argent chez ma fille.
Anne pria son époux de ne pas tarder à prendre ce dernier parti , car c'était le plus sûr, et Wild lui promit que , dès le lendemain matin , il irait voir Élise à cet effet. Wild , qui semblait partager les craintes de sa femme , ferma les portes et les volets de sa demeure avec le plus grand soin, et s'assura que ses armes étaient en bon état.
Anne , que ses craintes empêchaient de fermer l'œil, prêtait une oreille aitentive au moindre bruit qui venait du dehors. Onze heures venaient de sonner, lorsqu'elle crut entendre quelque chose d'extraordinaireaux environs, et elle éveilla son mari. Elle ne s'était point trompée; Wild aussi reconnut le bruit qui se faisait à la porte.
Se lever , prendre les vêtements nécessaires et allumer une lumière, fut pour lui l'affaire d'un instant. Il ouvre brusque-
ment la fenêtre et voit quatre hommes qui s'efforçaient de crocheter la porte. « Des voleurs! » s*écrie-t-il d'une voix de tonnerre, en déchargeant son fusil au milieu d'eux.
Un cri perçant lui annonce que son coup a porté, et, s'élançant delà chambre, il court avec un autre fusil à la porte extérieure ; mais celle-ci était déjà enfoncée, et troishommesmasqués se présentèrent tout à coup à ses regards. Ceux-ci lui arrachent son arme avant qu'il ait pu les coucher en joue, le jettent par terre, lui lient les mains derrière le dos et lui mettent un bâillon.
Son épouse éprouva le même sort , et tandis qu'elle était couchée presijue morte auprès de la fenêtre par où elle avait voulu fuir, les voleurs se mirent à fureter dans tous les coins et à mettre de côté les objets qui leur convenaient le plus.
Ils étaient déjà sur le point d'enfoncer
une caisse , où ils espéraient trouver ce qu'ils cherchaient avec tant d'avidité, lorsqu'un inconnuse précipite dans l'allée , armé d'un fusil et d'un fort bâton noueux , et heurte contre le malheureux Wild , dont les gémissements sourds annonçaient une première victime. Il se baisse , dégage le prisonnier de ses liens , et tous deux se précipitent dans la chambre.
L'un des voleurs tombe sous les coups de l'étranger, les deux autres veulent résister; mais , effrayés à la vue du fusil et par la voix foudroyante de cet être inconnu qui s'était joint à Wild contre eux, ils prennent tous deux la fuite. Un seul parvient à s'échapper par la fenêtre , l'autre est saisi et garrotté aveccelui qui venait d'être terrassé.
a La victoire est à nous ! s'écria Wild , quand il se fut assuré qu'il n'y avait plus de danger; maisma femme, ma pauvre femme,
oùest-cUc? »Elil voulait lacherchcr, lorsque Fétrangcr s'écria tout à coup : « Ciel ! mon père! » Wild s'arrêta stupéfait, et il cherchait à se rappeler des traits que depuis longtemps il n'avait vus. « C'est donc toi, Edouard , mon fils et mon sauveur ! » Et tous deux étaient déjà dansles bras l'un de l'autre.
« Mais ta mère ! continna Wild ; oh ! viens, viens , mon fils. » Edouard prit la lumière , et ils trouvèrent bientôt Anne , gisant inanimée , les pieds et les mains liés. Ils la délièrent aussitôt et s'efforcèrent de la relever ; mais elle ne donnait encore aucun signe de vie. « Ma mère , ma bonne mère, » cria Edouard d'une voix forte et pénétrante; et Anne ouvrit enfin les yeux.
« C'est la voix de mon fils ! dit-elle. ^ Oui , c'est elle , c'estla voix d'Edouard, s'écria le jeune homme fondant en larmes; c'est votre fils que Dieu vous a envoyé
pour vous secourir , pour vous sauver !
— Mon fils I mon Edouard! » s'écrièrent ensemble les heureux parents; et ils le serraient avec effusion dans leurs bras.
Quelle scène touchante, et combien dans ce moment Edouard et ses parents devaient éprouver de reconnaissance pour celui qui les réunissait par an concours de circonstances qui tenait du pmdiye î
Après ces premiers épanchements de la joie,Wildet son fils sortirent pour voir ce qu'était devenu le voleur qui, le premier, avait été abattu. Ils le trouvèrent étendu par terre et le haut du corps appuyé contre un chêne. Il avait la jambe cassée et poussait de longs gémissements. On l'emporta et, après lui avoir bandé la jambe le mieux qu'il fut possible, on le mit avec ses deux compagnons dans la même chambre.
La nuit lut bientôt écoulée, Wild cou-
rut aussitôt chez son ami Fromhold pour lui faire part des événements qui venaient de se passer, tandis qu'Edouard resta à la maison pour la garder et soigner sa mère, qui souffrait encore des dernières émotions qu'elle venait d'éprouver. Fromhold ne pouvait revenir de son étonnement en apprenant les dangers qu'avait courus son ami ; mais il fut encore plus : urpris de l'intervention si inopinée d'Edouard , et il voulut savoir de Wild de quelle manière son fils lui avait été rendu; mais Wild n'en savait encore rien lui-même ; heureux de posséder de nouveau celui qui était si cher à son cœur, il n'avait pas pensé à lui demander d'où et comment il venait d'arriver.
Wild et Fromhold allèrent aussitôt prévenir les autorités, et ils s'en retournèrent à la maison du premier avec des gendar-
mes , chargés de s'emparer des prisonniers. On reconnut ceux-ci pour des hommes soupçonnés depuis longtemps de plusieurs brigandages commis dans le pays, et ils avouèrent qu'ayaniappris queWildrevcnait d'un voyage , porteur d'une grosse somme, ils avaient attaqué sa maison dans la nuit , pour l'en dépouiller. Leurs aveux , fortifiés par les dépositions de la famille Wild , leur attirèrent plus tard le juste châtiment qu'ils avaient mérité. Mais revenons à nos amis.